MIHAILO ET LES JUIFS DE BELGRADE
recherchant et en transcrivant les chansons nationales 1, En 1835 la commune juive de Belgrade ne comptait pas moins de deux mille âmes. Après l’abdication de Miloë, les Juifs connurent des jours plus sombres, surtout sous le régime constitutionnaliste, L’agitation antisémite prit naissance dans les milieux de marchands serbes de Sabac et Smederevo, pour qui les Juifs étaient de dangereux concurrents. C’est sous l'influence des trgovci que fut rédigé le règlement du 30 octobre 1846 qui interdisait aux Juifs de séjourner à l’intérieur du pays. On assista alors à l’exode lamentable de près de 2.000 Juifs de Sabac, Smederevo et PoZarevac dont beaucoup vinrent renforcer la communauté belgradoise. Le retour de Milo, en 1859, adoucit le sort de ces malheureux. Le vieux Knèze sut, malgré de véhémentes protestations, témoigner assez d'énergie pour faire respecter l’égalité entre les races et les confessions. « La loi, avait-il proclamé dès son arrivée en Serbie, doit indiquer que tout habitant de ce pays, sans distinction de religion ou de nationalité, peut s'installer où il veut, et se livrer au métier ou au commerce qu’il veut...» Le Prince Michel n’obéit guère aux recommandations de son père. Il écouta plus volontiers les récriminations des marchands serbes. Sous son règne les brimades antijuives recommencèrent : une ordonnance de février 1861 entraîna l’expulsion de Sabac de 60 familles juives 2.
Dès lors et jusqu'aux années 70 la population juive de Serbie ira en diminuant régulièrement. De 450 familles en 1861, elle passera à 338 en 1865 (1.805 juifs) et 210 en 1869. C’est dire que dans l’espace de huit années elle avait décru de moitié. Kanitz recensait en 1867 une vingtaine de familles juives à Sabac, 4 à Ub, 2 à Negotin et 2 à Kragujevac *.
C’est en 1864, à la suite d’une série d’articles d’une tendance violemment antisémitique parus dans le Svetovid, que les persécutions
1 Zapisi Jevrema Grujiéa, Belgrade, tome Il, 1923, p. 228.
2 «S. À. le Prince de Serbie, d'accord avec le Sénat, a décidé : 1° que tous les juifs serbes qui, en vertu de l’Ukaz daté du 26 septembre 1859, depuis cette date jusqu’au 28 février de l’année courante, se sont établis dans l’intérieur de la Serbie et ont repris une profession libre, soient laissés libres à l’avenir, mais seulement dans la localité où ils se trouvent jouir de ce droit qui leur est conféré par l'Ukaz précité pour l’exercice de leurs occupations et de leur commerce.
20 Mais si quelques-uns de ces juifs sont établis dans l’intérieur de la Serbie et occupés au libre exercice d’un commerce portant sur des articles bruts et coloniaux, il ne doit pas leur être permis à l’avenir d'en ouvrir de pareils dans l’intérieur. De même, il ne sera pas permis aux autres juifs établis dans l’intérieur de la Serbie d'entreprendre une occupation commerciale autre que celle qu’ils ont jusqu’à présent librement exercée ». Loeb (Isidore), La Situation des Israédites en Turquie, en Serbie et en Roumanie, p. 22.
8 Kanitz, Serbien, historisch-ethnographische Reisestudien, p. 667.
contre les Juifs prirent un nouveau caractère de gravité. Le 16 janvier 1865 un Juif du nom de Alcalaï était assassiné à Sabac?. Un de ses coreligionnaires était jeté dans la Save. Enfin, le 17 juin 1865, toujours à Sabac qui semble avoir été un centre de propagande antijuive, une jeune fille israélite de 16 ans aurait été enlevée à sa mère pour être baptisée de force. La femme Bohora-Isaac-Michoulan se plaignit en effet aux autorités de Belgrade ; elle conta mélodramatiquement comment, le lendemain du rapt de son enfant, une grande fête avait eu lieu à Sabac pour célébrer cette nouvelle conversion.
« L’église de Sabac était comble de bonne heure : une foule de soldats et de gendarmes formaient la haie devant l’église et veillaient partout à ce qu'aucun Juif ne s’en approchât et ne souillât, par sa présence, la cérémonie nationale ?. »
En 1863 déjà, un rapport de l’Alliance Israélite au Ministère des Affaires étrangères, rédigé par A. Crémieux, avait «attiré l’attention des Autorités » sur les « événements de Serbie ». Le Consul de France à Belgrade, de Botmiliau, consulté sur ces incidents, répondit que dans tous les domaines « les Juifs jouissaient des mêmes droits que les Serbes % ». Il n’existait pas de ghetto à Belgrade.
« S'ils habitent tous le même quartier, situé près de celui qu’occupaient autrefois les Turcs, ils n’y sont nullement contraints ; mais ils y ont leurs maisons, leurs synagogues et il est naturel qu’aujourd’hui ils l’occupent de préférence 4... » Toutefois de Botmiliau reconnaissait qu’ il y avait contre les Juifs, dans la population serbe, une répulsion prononcée dont le gouvernement doit tenir compte. Cette répulsion ne vient pas de la différence de religion : il n’y a pas de peuple plus tolérant sur ce point que le peuple serbe. Ce sont des étrangers (les Juifs) au milieu de la nation, qui se tiendront toujours en dehors d’elle, sur lesquels, si des jours difficiles. venaient à naître, le pays ne pourrait jamais compter, parmi lesquels, peut-être, 1l trouverait plutôt des ennemis 5... »
La Chambre des Communes anglaise, également alertée par l'Alliance Israélite, s’émut et Lord Stanley demanda au Consul
* The Jewish Encyclopedia, Londres, 1905. (Servia, p. 206 : The Outrage of Shabats).
? Loeb (Isid.), op. cit., p. 64.
8 Aff. Étr. fs. Belgrade, 6 octobre 1863. A. Crémieux irrité de « l'indifférence » de Botmiliau envoya une petite note au Ministère dans laquelle il déclarait : « Les Consuls Français sont très mal disposés en Orient ; ils sont ennemis des Juifs et ont besoin de recevoir de Monsieur le Ministre des instructions nettes, énergiques … » (Af. Étr., note du 31 mai 1864).
4 Aff. Etr. fs. Belgrade, 26 juin 1864.
5 Jbid.