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nome, plus tard indépendant, la première armature de leur Église, les Bulgares, sujets de la Porte, avaient dû chercher ailleurs cette armature, et ils l’avaient trouvée dans le culte de leur langue. Ce qui était leur faiblesse devint leur force : l’absence d’un cadre politique leur ouvrait de plus larges horizons que ceux d’une minuscule principauté. Tandis que l’Église orthodoxe serbe sera obligée d’épouser le rythme de progression de l’État serbe 1, les orthodoxes de Bulgarie ne se laissèrent pas arrêter par les frontières des circonscriptions administratives. En 1829, la ville de Skoplje se soulevait la première contre la tyrannie phanariote et exigeait — en vain — un pasteur comprenant la langue de ses ouailles. Après bien des tribulations, le dévoué Neofit réussit à ouvrir à Constantinople, en 1849, une « église bulgare » où l’on célébrait l’office en slavon. Il n’était pas étonnant que les Bulgares eussent combattu avec ardeur pour l’obtention de ce privilège puisqu'ils ne comptaient pas moins de 30.000 de leurs compatriotes dans ia capitale de l'Empire turc. D'ailleurs, les Slaves appartenant aux autres nationalités virent dans cette victoire bulgare une victoire de tous les orthodoxes slaves : les Serbes, alors, ne faisaient pas de distinction entre eux et leurs « frères bulgares », et le dimanche et les jours de fêtes la petite église de Constantinople était fréquentée assidûment par les « Serbes du Sud ?». Belgrade, qui était avec Bucarest un centre de propagande bulgare, appuyait toutes les démarches que tentèrent ces frères chrétiens en 1840 auprès du Patriarcat, en 1853 auprès de l’ambassade de Russie à Constantinople *, en vue d’obtenir le remplacement de la langue grecque par la langue bulgare dans la célébration du culte. Les Bulgares recevaient enfin de la Porte en 1856 les gages d’un avenir moins sombre. Le Hatti Hümayun dû à la largeur d’esprit de Aali Pacha ordonnait «la revision des privilèges et immunités des communautés non musulmanes, sauf maintien de leurs immunités et privilèges spirituels 4», ce qui signifiait l'intention chez le Gouvernement Ottoman de mettre un frein aux exactions des Grecs. Un tezkere envoyé, en 1857, au Patriarcat œcuménique suggérait à ce dernier toute une série de réformes souhaitées par la Porte. Une assemblée d’évêques et
1 Jovanovié (Al), Postanak Egzarhije i Turska, Rusija i Srbija, Skoplje, 1936, p. 83. L'ouvrage d’Aleksa Jovanovié est l’étude la plus lucide et la plus documentée qui ait paru sur l’Exarcat du côté serbe.
2 Stranjakovié, Srbija Pijemont Juänih Slovena, Belgrade, 1932, p. 55. « Belgrade, écrivait en 1853 le Consul de France de Ségur, est le centre politique, moral et presque religieux des pays slaves de la Turquie » (Aff. Étr. fs. Belgrade, 12 mars 1853).
3 Djordjevié (T. R.), La Macédoine, Paris, 1919, p. 132-133.
4 Radeff, op. cit., pp. 128-129.
de laïques se tint bien en octobre 1858, mais les Bulgares, mal représentés, ne parvinrent pas à y faire entendre leurs revendications. Le conflit entre le Phanar et les Bulgares orthodoxes s’élargissait de plus en plus, et passait parfois du plan de l’administration religieuse intérieure sur le plan d’une controverse philosophique. Le Phanar s’obstinait à voir dans les manœuvres des Bulgares pour obtenir l’autonomie ecclésiastique une attaque sournoise contre la Patriarchie et même contre l’Orthodoxie orientale dont il liait intimement le destin avec celui de l’Hellénisme. Il dénonçait la propagande russe qui s’eflorçait de faire de Saint- Pétersbourg le centre vital de l’Orthodoxie et de supplanter le grec par le slavon !.
A la fin de cette même année 1858, les Bulgares demandaient à nouveau au Patriarche le droit d’avoir des évêques nationaux dans les diocèses qu’ils considéraient comme bulgares. Ils n’obtinrent pas une réponse satisfaisante, et dès lors leur agitation prit un caractère nouveau de violence. Les extrémistes envisageaient deux solutions : soit obtenir une autonomie complète équivalant à une séparation d’avec le Phanar, soit se rallier à Rome ou aux Églises protestantes. La Macédoine offre le meilleur exemple de cette crise religieuse profonde : en 1857 les premières missions de Lazaristes s’étaient installées à Salonique, Bitolj ?, Constantinople. En 1860 déjà il y avait 60.000 Bulgares et Macédoniens passés à l’uniatisme. Le cas de Kukus (distante de 30 kilomètres de Salonique) est particulièrement frappant. Kukus possédait une population purement slave dépourvue de tout élément grec ou tsintsare : les prêtres du Phanars’obstinaient cependant à y prêcher et à célébrer les offices en langue grecque. Afin d’avoir un clergé national, les habitants de Kukus décidèrent de passer en bloc à l’uniatisme. Le 24 juillet 1859, ils demandaient à Pie IX de les recevoir dans sa communion à condition qu'on n’apportât aucune modification aux coutumes, solennités et hturgie de leur église, « afin de conserver, écrivaient-ils, notre foi
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? C'était un Lazariste français, le Père Faveyrial, qui avait le ressort religieux de la Macédoine centrale. (Ivan Ivanié, 1: crkvene istorije Srba u Turskoÿj, Belgrade, 1902, p. 40). Mais les Lazaristes, qui avaient leurs centres d’action à Constantinople, Salonique et Monastir, étaient aidés dans leur apostolat par les Résurrectionnistes polonais d'Andrinople, qui propageaient le rite en langue slavonne, et par les Pères Augustins Français de l’Assomption à Philippopoli. : C£. Avril (A. d’)}, Revue de l'Orient Chrétien, 1897, p- 175. La mission lazariste de Monastir avait cependant eu des débuts pénibles. Le vice-consul de France à Monastir, Grimblot, s’étonnait que le Père lazariste français de cette ville pût ignorer totalement les langues slaves et n'avoir du grec qu’une connaissance très imparfaite (A. Étr. fs. Monastir, 29 novembre 1858) Ys
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intégrale et intangible, telle que nous l’avons reçue de nos aïeux et afin de nous protéger contre le clergé grec dépravé et corrompu... 1 »
L'affaire de Kukus eut un retentissement extraordinaire en Bulgarie, auprès du Phanar et en Russie ?. L’évêque Hilarion fut dépéché par le Patriarcat œcuménique pour tenter de ramener les schismatiques dans le chemin de l’Orthodoxie en les arrachant à l’uniatisme où s’efforçait de les maintenir le supérieur des Lazaristes français, Mgr Boré. Les fidèles de Kukuë n’acceptèrent de renoncer à l’obédience romaine qu’en obtenant la garantie qu’un évêque de nationalité bulgare leur serait envoyé de Constantinople. Le Phanar dut céder et désigna Partheni Zografski, un Macédonien qui avait reçu sa formation religieuse en Russie 5%. Les Russes avaient été très effrayés par les événements de Kukuë et les conversions massives à l’uniatisme. Il n’est pas douteux au moins que certains chefs politiques bulgares avaient réussi à attirer l'intérêt de la Russie en agitant le spectre d’une apostasie universelle. Tel était le sens de la conversion bruyante de Dragan Cankov 4 Ce n’est qu'après avoir obtenu la certitude d’être appuyés par la Russie que les Bulgares se résolurent à réclamer avec encore plus d’énergie une hiérarchie autonome. Or, à la fin de l’année 1860, le Patriarche œcuménique, bien qu’alarmé par ces défections multipliées,ne semblait pas disposé à se montrer plus conciliant. « Le monde orthodoxe, écrivait-il dans une encyclique, est aujourd’hui témoin, nous le disons avec effroi et
1 L'adresse à Pie IX, parue dans le journal bulgare catholique de Constantinople, Bälgarija, est reproduite par Jordan Ivanov, Bälgarski starini iz Mukedonija, 1931, p. 201-202.
2 Cf. Golubinskij (E.), Kratkij oéerk istorit pravoslav. cerkvej bolgarskor, serbskoj, rumynskoj, Moscou, 1871, p. 195 et p. 205-208.
8 Radeff, op. cit., p. 136.
Le gouvernement russe conçut du reste une vive irritation contre les Uniates bulgares. Un de ses agents à Plovdiv, Gerov, soudoya un Bulgare de Trevna, Petko Slavejkov, adversaire de l’Union, pour attirer dans un guet-apens, en juin 1861, l’évêque Joseph Sokolskij, chef de la communauté uniate. Le malheureux vieillard fut transporté à Biuk-Déré sur l’aviso de l’ambassade russe, puis interné dans un monastère de Kiev. Il y fut d’ailleurs assez convenablement traité. On lui interdisait d’officier, mais on se servit de lui pour ordonner des prêtres uniates ukrainiens qui comptaient alors près de dix millions de fidèles. (Cf. l’article de D. A. Samocovliev : Les Uniates bulgares, dans La Bulgarie, 26 décembre 1932.) La correspondance officielle de N. Gerov a été publiée dans le tome premier des Dokumenti za bälgarskata istorija, Sofia, 1931. Une intéressante étude sur l’activité de Sokolskij a paru, sous la plume de St. Stanimirov, dans les Izwestija na istoriéeskoto druäestvo » Sofija, t. VI, Sofia, 1924, p- 91-162. ;
4 Radeff reconnaît que « ce n’était nullement la passion religieuse qui avait rapproché Cankov des catholiques. Il est à supposer, au contraire, que le démocrate qu'il était ne pouvait nourrir que de l’antipathie pour l'esprit autoritaire
de l'Église romaine... » (Radeff, op. cit., p. 179).
avec une douleur amère, de la fin tragique et fatale d’une scène jouée par Satan, père du Mal, pour la perte de tant d’âmes si pieuses, si chrétiennes. 1 » Mais il réaffirmait tout aussitôt la doctrine traditionnelle du Phanar : «L'Église est la mère de tous les orthodoxes. Le Grec, le Bulgare, l’Asiatique, l’Albanais, tout chrétien, quelle que soit son origine, est l'enfant de cette Église sans aucune différence, sans aucune distinction... », et il avertissait les sujets de son Église de fuir la « vaine ambition nationale ». On remarquera que, dans cette énumération des «enfants de la grande Église », le Patriarche ne mentionne nullement les Serbes. Il ne leur pardonnait pas de s’être opposés, dans le diocèse d’Ohrid, à l’évêque qu’il avait envoyé en 1859, ce Meletios qui, pendant près de 10 années, scandalisa ses ouailles par ses violences et ses débauches. Mais les Bulgares ne se montraient pas plus conciliants. « Personne n’ignore, répondaientils à l’encyclique patriarcale, que notre sainte foi est devenue le jouet et la fable des évêques grecs, qui ne s’occupent qu’à percevoir, sans pitié ni merci, au moyen des zaptiès (gens de police), de l’argent et toujours de l’argent, se livrant à des actions infâmes et abominables sans jamais prêcher la parole de Dieu, car ils en sont incapables. 2 »
Au fond, la devise des orthodoxes bulgares non uniatistes aurait pu être « ni papisme, ni Phanar ». Cette sortie intimida quelque peu le chef de la « Grande Église » qui essaya de composer en offrant, en 1861, aux Bulgares un projet en 15 points, approuvé par un firman, Ce projet fut repoussé, le Patriarche refusant d’étendre le ressort de la future Église bulgare au delà du territoire compris entre le Danube et le Balkan, et par conséquent en excluant la Roumélie et la Macédoine *.
Un brusque changement sur le siège de Constantinople devait amener un nouveau patriarche : Sophronios. Bien que ce dernier fût plus conciliant que son prédécesseur, les rapports entre Grecs et Bulgares ne s’améliorèrent pas. À Rusèuk des troubles graves éclatèrent à l’occasion de la levée de l'impôt dû à la Grande Église, et la Porte se vit obligée d'intervenir en exigeant la réunion d’un concile chargé de trancher le débat. Le concile accorda quelques concessions aux Bulgares (comme le droit de participer, proportionnellement à la grandeur de leur nation, à l’élection du Patriarche), mais le ressort du Patriarcat de Basilée restait divisé en 6 districts : le 5e district était la Macédoine, le 6€ la Bulgarie-Bosnie 4, chacun de ces districts
1 Avril (A. d’), Revue de l'Orient chrétien, 1897, p. 277. ? Avril (A. d’), Revue de l'Orient chrétien, 1897, p. 281. 3 Jovanovié (Al.), op. cit., p. 115.
4 Jovanovié (AL), op. cit., p. 117.
Le même auteur fait remarquer que ce curieux assemblage de deux pravinces
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envoyant deux évêques pour composer le synode de Constantinople. Projet qui avorta comme les précédents (1863). La Porte se montra plus conciliante que le Phanar en permettant, en septembre 1864, à deux évêques bulgares, Hilarion et Avksenti, de Veles, de revenir de leur exil. Les relations entre les Phanariotes et la communauté bulgare de Constantinople n’en furent pas facilitées, Avksentije ayant refusé d’accepter le pardon de son patriarche parce qu’il «n’attendait que de Dieu son pardon et sa récompense » 1.
En 1867, Sophronios abandonnaïit à son tour le siège patriarcal et était remplacé par Grégorios VI. Celui-ci, fatigué de cette interminable controverse, mit sur pied, en février 1867, un nouveau projet en 18 points. Les plus importants prévoyaient la formation d’une Église autonome 2. « Les éparchies qui seront reconnues pour bulgares constitueront un district religieux distinct et spécial qui se nommera district religieux bulgare (exarcat) (art. 1) ». A la tête de ce district se tiendra le Métropolite le plus âgé, en qualité de vicaire du Patriarche (exarque) ; dans les prières, à l’église, il serait fait mention de ce dernier. À côté de l’Exarque se tient le Synode exarchique (art. 2) composé des évêques du district bulgare ; le Synode élit et soumet à l’approbation du Patriarche des évêques pour les diocèses bulgares auxquels la Porte remet le bérat par l’intermédiaire du Patriarcat. Le Synode ouvrira un Séminaire bulgare, mais les Bulgares continueront à être acceptés au Séminaire du Patriarcat (art. 3). Le quatrième article est d’une extrême importance : il admet la possibilité d'élection d’un Métropolite bulgare au rang de Patriarche.. ÿ |
Ce projet poussait à ses extrêmes limites la complaisance du
aussi différentes ne trahit aucune intention politique de la part du Patriarche Sofronios, mais simplement la croyance — d’ailleurs répandue chez les Grecs à cette époque — que les Slaves ne constituaient qu’une seule et même race, qu'un seul et même peuple et que la question des circonscriptions administratives ou religieuses était, somme toute, secondaire. D'autre part, ayant surtout été en contact direct, au cours de l’histoire, avec les populations bulgares, iln’y avait rien d'étonnant qu'ils étendissent à tous les autres Slaves le nom de Bulgares (cf. Jovanovié, op. cit., p. 174). Au contraire, pour les Turcs, la distinction en groupes nationaux (millet) était essentielle, mais, ces groupes n'étant reconnus que lorsqu'ils jouissaient d’une représentation religieuse, il s’ensuivait que l’accession des Serbes à une autonomie nationale en Macédoine était théoriquement impossible, le Phanar n’acceptant pas de reconnaître une autonomie religieuse parce qu'il n’admettait pas de différenciation ethnique, et la Porte se refusant à conférer une autonomie politique là où il n’avait pas existé au préalable d’autonomie religieuse.
1 Radeff, op. cit., p. 209.
2 [vanié (Ivan), op. cit., p. 71.
3 Jovanovié (Al.), op. cit., p. 119.
Patriarcat. Le Patriarche ne confiait-il pas au comte Ignatiev «Je veux bâtir de mes mains un pont à l'indépendance politique des Bulgares 1 » ? Et cependant les Bulgares ne furent pas satisfaits. On leur donnait un ressort ecclésiastique limité au Nord par le Danube, à l'Est par la Mer Noire, à l'Ouest par la Serbie, au Sud par les Balkans, mais les Grecs conservaient la Thrace et la Macédoine ?. Le nombre des diocèses cédés aux Bulgares s’élevait à treize, parmi lesquels comptaient six diocèses serbes, dont ceux de Raska- Prizren, de Sarajevo, d’Herzégovine et du Zvornik. Mais les Bulgares souhaitaient un accroissement de leur Église seulement du côté macédonien. Ils demandèrent le rétablissement de l’archevêché d’Ohrid. La Porte se montrant sourde à leur prière, ils se décidèrent à envoyer une députation en Russie où celle-ci se borna à recevoir des conseils de modération.