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AVEUGLEMENT DE LA SERBIE DTA

traire, la Bulgarie, en raison même de sa sujétion politique et de son

absence de frontières d’État, était capable de consacrer toutes ses

énergies à la tâche de son expansion linguistique et religieuse. Or, si

le Phanar était également hostile à l’une et l’autre Église orthodoxe,

la Porte favorisait les prétentions bulgares, tandis qu’elle se montrait

vigoureusement hostile au clergé serbe en tant que celui-ci avait toujours lié intimement la cause de sa foiaux insurrections nationales.

L'année 1858, la Serbie était absorbée par les problèmes que lui posait un changement de dynastie. En décembre, la Skupétina de la Saint-André proclamait la déchéance d’Aleksandar Karadjordjevié et, en attendant le retour de Miloë, un violent mouvement xénophobe se déclenchait contre les « Serbes du dehors » qui avaient submergé la principauté en profitant du régime constitutionnaliste. On ne prêtait guère attention à la politique extérieure, moins encore aux affaires de Macédoine qui semblaient confuses et sans intérêt pour la nation. Même lorsque le Prince Michel aura pris la direction de la politique extérieure serbe, cet aveuglement étrange persistera. Ce dernier avait réussi, en avril 1867, à gagner à la Serbie les forteresses turques de Belgrade, Sabac et Smederevo. Ce grand succès diplomatique devait l’inciter à réaliser son rêve: l’union des nations chré-

.tiennes des Balkans. L’heure de l’insurrection des peuples opprimés

allait sonner.

‘ une province turque perdue, payant tribut et qui n’est pourvue de privilèges

et de libertés intérieures qu’à l’intérieur de ses étroites frontières. Je le crains parce que je constate que, depuis quelque temps, certains nouveaux patriotes bulgares, venant de Russie, agissent dans un sens égoïste et séparatiste, de loin et sournoisement, dans un esprit de séparatisme et de divorce d’avec les Serbes. C’est de cet esprit, il me semble, que s’inspirent les récents journaux bulgares. à Constantinople et les entreprises et les principes de cette Église, et il appert que tout cela recoit des directives et des instructions de haut lieu (Russie).

* Si donc les Bulgares grandissent avec une telle mentalité, et s’ils attendent

ainsi le jour fixé d’un meilleur avenir civil en Turquie, alors notre importance et nos perspectives dans cet Empire en seraient proportionnellement très compro-

‘ mises et, selon moi, nous pourrions le prévoir et y parer d’une certaine manière ».

Il concluait en signalant un fait récent : l’ingérence de l’émigration polonaise dans les affaires bulgares : «Je remarque ici depuis quelque temps une certaine

: propagande en Bulgarie qui travaille à inspirer aux Bulgares de l’antipathie

contre nous autres Serbes et à les attirer dans l'espoir d’un avenir meilleur et supérieur au nôtre, (leur disant) que nous ne sommes rien et que nous resterons comme nous sommes maintenant. Au début, cette propagande pouvait être d’origine russe, mais il me semble que les Polonais la soutiennent maintenant plus vivement encore, dans l'intérêt ture, et qu’ils ont déjà quelques agents parmi les Bulgares eux-mêmes qui commencent aussi à papillonner autour de la Légation de France. Dieu sait quels mémoires, où ils nous mêlent, ils lui communiquent ! » (Bog zna kakve memoare, mesajuéi i nas, predaju) (textes cités par Hadzi-Vasiljevié dans son ouvrage, Prosveine i politièke prilike u juënim srpskim

oblastima u XIX v. p. 40).

Le Comité Révolutionnaire bulgare (Dobrodelatelna druëina) de Bucarest devait fomenter des soulèvements en Bulgarie, au Monténégro, en Bosnie, en Herzégovine et dans la Vieille Serbie. Les pourparlers de la Serbie avec le Comité de Bucarest commencèrent en janvier 1867, sous la bienveillante protection de l'agent de la Russie à Bucarest, le baron Hoftenberg. Dès le 14/ 26 janvier 1867, le jour de la Saint-Sava, l'accord était réalisé. Le résultat des négociations était la rédaction d’un « Programme des relations politiques des Serbo- Bulgares (Bulgaro-Serbes) ou Entente cordiale » qui prévoyait la formation d’un État serbo-bulgare, dont Michel serait le chef, et dont la religion devait être l’orthodoxie (art. 9). On prévoyait un « Patriarche » commun aux Serbes et aux Bulgares. Le Synode était mixte. Les diocèses devaient tenir compte des régimes dialectaux (art. 10). Le 5/19 avril 1867, un « protocole » en 12 points, signé à Bucarest par les représentants bulgares, complétait cette entente cordiale. Le septième point déclarait que la religion dominante était la religion orthodoxe, mais «toutes les confessions étaient permises ». Le huitième point confiait au Prince le soin de confirmer les élections du Métropolite, du « primat » et des évèques composant le Synode. («Les affaires ecclésiastiques seraient réglées par un Synode indépendant, formé de représentants des deux peuples. Ce Synode sera représenté par le Métropolite, le primat, ainsi que par les évèques qui, dans les diocèses, seront confirmés par le monarque en tenant compte des dialectes » !). Le douzième point fixait la résidence du chef de l'Église dans la capitale de « l'Empire Yougoslave » ?

Cet accord avait été salué avec enthousiasme par les milieux politiques serbes. Gara$anin avait écrit, le 2 février 1867, au représentant de la Serbie à Bucarest : «... Je me suis fort réjoui quand j'ai vu les Bulgares entrer dans nos desseins, dans les desseins de tous les Chrétiens d'Orient. C’est un événement très heureux, mais, pour qu'il ne soit pas venu trop tard, un travail sérieux devra nous faire rattraper le temps perdu … S »

? Voir la traduction française du programme du 14 janvier 1867 et du procèsverbal du 5 avril 1867 dans la brochure de Stranjakovié : L'œuvre accemplie dans le passé en faveur du rapprochement et de l'union des Serbes et des Bulgares, Paris, 1930, p. 8-15.

Le « Programme » et le « Protocole » ont été également publiés et commentés par Ferdo SiKié dans l’article Knez Mihailo à Bugari paru dans la Politika du 9-VIII-1937. M. Sisié met en lumière le rôle joué dans ces négociations par le bulgare Rakovski qui avait organisé en 1862 la célèbre « Légion bulgare » de Belgrade.

* Jovanovié (Al), Postanak Egzarhije, p. 75-76.

$ Piroéanac (M. C.), Knez Mihaïlo à zajednièka radnja balkanskih naroda, Belgrade, 1895, p. 56-39.

AVEUGLEMENT DE LA SERBIE De

Plus tard les Bulgares devaient contester toute valeur officielle à cet accord qui, à les entendre, trahissait leurs véritables intérêts nationaux. Certains historiens allèrent même jusqu’à contester authenticité du traité signé à Bucarest par l’Uprava bulgare et le Gouvernement serbe 1. De leur côté, des historiens serbes ont taxé de folie cet esprit de tolérance du Knèze et ses efforts de collaboration avec la nation bulgare. Il n’est pas moins vrai que, du simple point de vue des intérêts de l’orthodoxie serbe, cette initiative présentait un danger considérable : depuis 1861 des démarches multiples avaient été entreprises par les Bulgares, tant auprès de la Porte qu’auprès du Phanar, pour obtenir la reconnaissance de l’autonomie de leur Église. Au cours même de l’année 1867, des manifestations d’une extrême violence à Monastir et à Trnovo avaient révélé la gravité du mouvement. Or, en appuyant ces revendications, le gouvernement serbe semblait accorder aux Bulgares une liberté d’action dans cette Macédoine où précisément sa propre propagande avait été jusqu'alors à peu près inexistante. Ébloui par les promesses que Zichy faisait miroiter devant ses yeux, le Knèze oubliait la dernière conquête médiévale de l’État serbe. Étourdi par les succès diplomatiques qu’il remportait et tout à la poursuite de son rêve panbalkanique, il n’avait ni pressenti, ni empêché l’imminente réalisation de l’Exarcat ?. Des hommes politiques, isolés, se montraient, il est vrai, parfois plus lucides, tel cet Ilija Garasanin qui envoya de sa propre initiative deux instituteurs à Prizren *. Ce n’était qu’une exception. Alors que les Bulgares prétendaient ouvertement rattacher à leur future Église des diocèses relevant jadis du Patriarcat orthodoxe serbe de Peé, un Bulgare notoire, Luben Karavelov, était autorisé en 1866 à publier à Belgrade le journal Svoboda, soi-disant chargé de prêcher l’union spirituelle des Serbes et des Bulgares, mais formulant en réalité un programme d’extension territoriale singulièrement ambitieux : Bulgarijata od Carnoto, do Jadranskä si

1 Sur cette controverse, cf. du côté serbe les ouvrages précédemment cités 3 du côté bulgare, Gesov (Iv. Ev.) : Evlogi Georgies : traits de sa vie et documents pris dans ses archives. Revue de la Société littéraire de Bulgarie, LXI-1-1900, Sofia ; l’article de Strañimirov (Dr. Dim. T.) : Komitetskoto desetilètie (epoha na komitité), 1866-1876, dans le recueil : Bälgaria 1000 godini. 927-1927, Sofia, 1930, pp. 843 et 877 ; l’article de Miljukov (P.), « Les relations serbo-bulgares dans la question macédonienne », dans la revue Periodiéeski Bälgarski Pregled, Ve année, livraison 9-10, p. 266, et enfin la brochure de polémique de Mintev {Iv.), La Serbie et le mouvement national bulgare, Lausanne, 191780 2192-87:

2? Vasiljevié (HadZi), Bugarska egzarhija i njen uticaj na balkanske Slovene Belgrade, 1913, p. 7.

3 Vasiljevié (Hadäi), op. cit., Belgrade, 1928, p. 23.

moreta : à od Bjeloto more do Peëta !. On ne peut se défendre de s'étonner, avec Ivan Ivanié, que le gouvernement serbe aït non seulement laissé libre l'impression de cette feuille, mais même subventionné son rédacteur sur des fonds de propagande.

Ces habitudes d’insouciance et d’indifférence à l’égard é la Macédoine, qui seront longues à s’effacer, sont surtout imputables au régime constitutionnaliste, qui avait volontairement renoncé à se servir de l’Église orthodoxe serbe dans des buts de propagande nationale par excès de libéralisme et dans l’espoir de gagner les populations yougoslaves non orthodoxes. Mais l'esprit d’impérialisme panbalkanique du Prince Michel ne différait guère, dans ses résultats politiques, du libéralisme révolutionnaire de Gara$anin en ne tenant que médiocrement compte du facteur religieux ?

La Serbie, cependant, en 1868, commença — un peu tard — à ouvrir les yeux. Le Prince Michel assassiné, on avait enfermé dans sa tombe les grands projets de soulèvement et d’union balkanique qui l'avaient hanté tout le long de son règne. La Régence, malgré les difficultés de politique intérieure dans lesquelles elle se débattait, eut du moins le mérite de regarder plus attentivement ce qui se passait en Macédoine. Le « Comité d'Études », chargé d’établir une documentation sur les pays serbes sous le joug étranger, comité créé par le Prince Michel sur les conseils de Milojevié, fut réorganisé, et la présidence effective en fut dévolue à l’archimandrite Niéifor Duëüé, très au courant de toutes les questions religieuses en Macédoine. Le Gouvernement lui-même se voyait obligé d'intervenir devant la « voracité » (halaplivost) religieuse des Bulgares. Le 11 mars 1869, le Ministère des Affaires Étrangères de Belgrade envoyait à son agent à Constantinople des instructions significatives à :

« Nous avons appris par vos relations et par d’autres sources

1 Ivanié (Ivan), op. cit., p. 73-74 ; cf. lorga, Histoire des États balkaniques, Paris, 1925, p. 371, n. 1, et le recueil Bälgarija 1000 godini, 1, p. 661 : de 1869 à 4872 la Svoboda de Luben Karavelov parut à Bucarest. Sur Luben Karavelov, et plus particulièrement sur son activité à Belgrade, il existe de nombreux ouvrages en bulgare. Après le livre déjà ancien de Bobtev (L. Karavelov, Plovdiv, 1881), citons les études plus récentes de Klinëarov, Luben Karavelov, Sofia, 1925, de Bojan Penev, Luben Karavelov, Sofia, 1936 (p. 104-115), de Georgi Constantinov, Luben Karavelov, Zivot-tvorcestvo-idei, 1837-1937, Sofia, 1936 (pp. 48-72).

?« À côté des grands projets du programme d'émancipation balkanique, la question religieuse et scolaire posée par les Bulgares dans ces régions était d’importance secondaire pour le Prince Michel. Celui-ci ne pensait venir à bout de l’Empire ottoman que par des moyens révolutionnaires, s'exprimant par des soulèpre et une insurrection de tous les chrétiens. » Vasiljevié (Hadäi), op. cit., P;

#Sur les réserves serbes, voir l'opinion bulgare de Petär Nikov, op. cit., p. 226,227.

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