‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 9 sur 197 · JUSQU À L ABOLITION DU PATRIARCAT DE PEC · texte numérisé non relu

JUSQU À L ABOLITION DU PATRIARCAT DE PEC

du Monténégro, Sava Petrovié, afin qu’il intercédât pour eux en Russie 1,

En fait, le Métropolite Platon pas plus que le Saint-Synode ne purent rien pour les évêques serbes. Peut-être aussi Catherine II ne souhaïtait-elle guère voir le Saint-Synode s'engager dans une affaire qui n’eût pas été exclusivement religieuse, car le Sultan se serait, en l’occurrence, révélé comme le protecteur du Phanar, si l’Église russe avait voulu rétablir les neuf évêques dans leur ancienne dignité, ou même seulement les prendre sous sa protection comme le proposait le Métropolite monténégrin.

La Russie refusant de soutenir les revendications religieuses serbes, les chefs ecclésiastiques de la communauté exilée, ainsi que les chefs des autres Églises serbes, devaient se tourner vers le seule puissance qui consentît à les protéger, c’est-à-dire l'Autriche. Il parut un moment que leurs vœux allaient être enfin exaucés, lorsqu’en 1717 le Prince Eugène prit Belgrade d’assaut, infligeant au Croissant la plus retentissante des défaites. Par la paix de PoZarevac, l’Autriche annexait avec Belgrade toute la Serbie du Nord (avec la Sumadija). Déjà, l’Église serbe voyait arriver le moment où sa division et sa servitude allaient prendre fin. Effectivement, « le contact entre les Serbes de Turquie et leurs compatriotes de la Hongrie du Sud et des frontières militaires alors élargies fut spécialement étroit : sous la domination autrichienne, le centre ecclésiastique fut transféré de Karlovci à Belgrade » ?.

Le diocèse de Valjevo se trouvait en majeure partie dans le secteur occupé par l’Autriche. Les régions d’UZice et d’Arilje restaient sous la domination turque et reçurent un nouvel évêque qui siégea à Uzice (évêque d’UZice-Arilje et Métropolite de Zvornik). Ce diocèse ne reconquit son unité qu'après la paix de Belgrade, en 1739. Quant au diocèse de Belgrade, il avait été détaché de Peé et rattaché à l’Archevêché de Karlovei de 1731 à 1737. Viéentije Jovanovié portait le titre de Métropolite de Belgrade et de Karlovei ?.

Le clergé bénéficia alors de nombreux privilèges, mais la doctrine orthodoxe fut bien des fois menacée dans sa pureté par la propasande uniate ou même simplement catholique romaine. Aussi, lorsqu’en 1739, après la honteuse paix de Belgrade, les raïas de Serbie passèrent à nouveau sous le joug de leurs anciens maîtres, il y eut des prélats qui estimèrent en leur conscience que la religion orthodoxe et la nationalité serbe étaient moins menacées par la Porte que par le Jésuitisme de Vienne.

1 Dutié, op. cit., et aussi Djordjevié (T. R.), La Macédoine, Paris, 1919, p. 102.

2 Seton-Watson, Histoire des Roumains, Paris, 1937, p. 152-156.

3 Encyclopédie S. C.S.

LE RÉGIME PHANARIOTE.

RS

Dans l’histoire de la gestion du Patriarcat œcuménique après 1766, on peut distinguer deux périodes : une ancienne période où, grâce à la généralisation de la simonie, si l’on peut dire, il était possible à des diocèses slaves d’avoir des évêques nationaux ; en payant chacun pouvait obtenir un évêché. D’autre part, les autorités locales turques (pachas ou cadis) étaient souvent favorables aux éléments indigènes.

La seconde période de l’histoire du Patriarcat est caractérisée par la disparition progressive de ces influences locales en raison de la concentration des affaires provinciales à Constantinople. Par ailleurs, le réveil de l’hellénisme, loin de créer une atmosphère propice à la résurrection nationale des peuples slaves comme le croyait Ypsilanti, contribua à exciter davantage encore le nationalisme exclusif du Phanar qui ne voulut plus voir dans l’Orthodoxie orientale qu’une religion grecque. Il s’agissait donc à tout prix d’évincer les candidats aux diocèses d’origine slave. Le Phanar ne ressentait pas encore le danger d’une concurrence spirituelle des Russes, et Saint-Pétersbourg ne menaçait pas encore Constantinople de lui enlever la direction du monde orthodoxe.

Il y a toute une littérature sur les misères et les souffrances endurées par le peuple chrétien de Serbie sous les Phanariotes 1.

Bien qu’il y ait eu, exceptionnellement, quelques hauts prélats qui se soient montrés dignes de leur mission, on peut considérer la période qui s’étend de la suppression du Patriarcat de Peé en 1766 (et même depuis la nomination du premier patriarche de nationalité grecque en 1737) jusqu’au Hatti-chérif de 1830, comme une période véritablement néfaste dans l’histoire de l’Église orthodoxe serbe. Les évêques pressuraient le peuple et ils étaient obligés de le faire, ayant à débourser pour le gramatos du Patriarcat œcuménique comme pour les bérats du Sultan. Mais ils étaient tenus également, s'ils voulaient obtenir la nomination à un évêché de Serbie plus productif, de corrompre l’entourage patriarcal et d’obtenir la protection largement rémunérée des pachas locaux.

Après cela, ils se considéraient en droit de se dédommager dans la

* Cf. Dutüié, op. cit., p. 200-205 ; Djordjevié (Nik.), op. cit., p. 17-18 ; Ilié (A..) Petar Jovanovié, Belgrade, 1911, p. 4-11 ;

Temperley (HW. V.), History of Serbia, Londres, 1917, p. 165 et suiv. :

Petrovié (Vuk.), Gradja za istoriju Kraljevine Srbije u vreme prve vlade Kneza Miloëa Obrenoviéa, Belgrade, 1884, p. 408 :

Vive,

LE RÉGIME PHANARIOTE 41

mesure du possible, et de, selon l’expression de Duëié : « Stedjeti bujele pare za crne dane » (de bon argent pour les mauvais jours) 1. Leurs défauts étaient passés en proverbes : leur ignorance sans limite, qui leur faisait ordonner des prêtres analphabètes à condition qu'ils réussissent à toucher les taxes qu’ils imposaient ; leur méconnaissance de tout rudiment de législation ecclésiastique (ils suppléaient aux tribunaux d’Église par des systèmes ingénieux et profitables d’amendes) ; leur vanité qui les poussait à exiger des populations, lorsqu'ils étaient en tournée épiscopale, des réceptions grandioses et ruineuses. Les visites que les évêques s’avisaient de rendre aux monastères représentaient pour ces derniers de véritables calamités. L’évêque phanariote se considérait au Monastère comme chez lui. Il était en droit de se faire servir et de prélever les impôts qu'il lui plaisait. Il était aidé dans cette tâche par le protosyncelle (protosindjel), coadjuteur qui appartenait toujours à l’ordre monastique et dont le rôle consistait, précisément, à lever les impôts et surveiller la collecte des multiples taxes perçues tant sur le clergé que sur le peuple au profit de l’évêque.

Dans les questions liturgiques, l’évêque phanariote se voyait obligé de recourir souvent aux conseils d’un autre vicaire, un diacre qui était supposé posséder sur les questions concernant le culte des connaissances supérieures. L’évêque se souciait peu, sauf aux très grandes fêtes, de célébrer en personne ?. |

Il ne faut cependant pas pousser ce tableau trop au noir. Le régime phanariote n’a eu, au fond, une influence néfaste que sur le haut clergé exclusivement ; il lui était impossible d’affecter le bas clergé.

1 Dutié, op. cit., p. 201.

On se demande comment le P. Raymond Janin a pu écrire que les églises « serbes, roumaines et bulgares soumises à celle’ de Constantinople jusqu’au siècle dernier n’ont pensé longtemps que par le cerveau des prélats phanariotes qu’on leur envoyait.. » Janin (Raymond), Les Églises orientales et les rites orientaux, Paris, 1922, p. 107. É

2 Jevcevije Popovié, dans son tableau de l’histoire universelle de l’Église, a bien décrit le caractère des prélats phanariotes, leur rapacité, leur immoralité, et leur scandaleuse incroyance. Tel [ce Dionisije Popovié qui fut Métropolite de Belgrade de 1785 à 1791 et qui, tantôt turcisait son nom en Papazoglou, tantôt le grécisait en Papadopoulos. Ce Dionisije fut un agent déclaré de l’Autriche; il contribua beaucoup à accélérer l’émigration des Serbes en Autriche, lançant l’anathème sur ceux qui ne voulaient point quitter leur patrie et les appelant « Turcs ». Quand, en 1789, Belgrade tomba aux mains des Autrichiens, il se laissa acheter pour 6.000 florins et obtint en 1790, grâce à la protection impériale, d’être élu à l’Évêché de Bude par le Sabor de TemiSvar, en remplacement de Stefan Stratimirovié, élu Métropolite de Karlovci.

Cf. Popovié (Jevcevije), Opsta crkvena istorija, 2 vol., S. Karlovei, 1912, t. I, p. 629 (traduit de l’allemand par Mojsije Stojkov).

C’eût été condamner à la dénationalisation tout un peuple, si l’on avait pu procéder au remplacement des popes serbes par des popes orecs. La chose n’étant pas lucrative pour les Phanariotes, l'Église serbe resta nationale à sa base. Il en résulta une lente mais sûre désaffection du peuple serbe envers ses hiérarques. Au contraire, le bas clergé offrait désormais à ce peuple un « cadre » idéal, le seul qui lui restait puisqu'il avait perdu son autonomie politique, un cadre à l’intérieur duquel il pourrait conserver le souvenir de ses traditions et défendre sa langue, signe tangible de sa nationalité. Il est certain que si les phanariotes n’avaient pas remplacé le haut clergé indigène, une hiérarchie serbe aurait pu se développer (comme plus tard à Karlovei), une hiérarchie nationale, certes, mais autoritaire, animée d’un sectarisme religieux qui eût vite dressé contre lui une opposition libérale, ou anticléricale. Ce qui a permis à l’Église orthodoxe serbe de ne pas connaître cet anticléricalisme est, précisément, le fait que les hautes fonctions de l’Église étaient occupées par des Grecs. On mettait les exactions, les prévarications et les mœurs scandaleuses sur le dos du Grec et non pas de l’évêque !. D'autre part, la décadence des études de théologie et de dogmatique avait pour conséquence indirecte un élargissement de la religion. La foi ignorante ne pouvait plus s’appliquer aux détails du culte, elle se mettait au service de l’idéal national, avec une intensité accrue, du fait que celui-ci était doublement menacé désormais par les Phanariotes et les Turcs. De la religion proprement dite, on gardait les traditions familiales, les pratiques extérieures qui permettaient à la nation de se singulariser et de ne pas se confondre avec ses oppresseurs. Ainsi, sans le vouloir, le régime phanariote a contribué à créer le caractère original de l’Église orthodoxe serbe contemporaine, de cette Église qu’il a tenté, en vain, de déna-

tionaliser et qu’il n’a réussi qu’à unir plus intimement encore au peuple serbe.

, \ E Écuise ORTHODOXE SERBE A LA FIN DU XVIII® SIÈCLE.

La fin du xvure siècle est pour l’Église orthodoxe serbe à la fois une période d’épreuves et d’espérance d’un meilleur avenir ?.

Plus tard cependant, lorsque tous les évêques seront de nationalité serbe, il subsistera au sein du bas clergé, sinon une haine, du moins une méfiance envers la Hiérarchie. Ce sera l'héritage du régime phanariote. Les popes éprouveront toujours envers les autorités supérieures de l’Église la même antipathie que de nombreux Serbes ressentaient à l’égard du concept d’État. Ce sont là sentiments de même nature quoique d’origine différente.

2 Djordjevié (Nik.), op. cit., p. 19.

2e L EGLISE ORTHODOXE SERBE A LA FIN DU XVIII® SIÈCLE 43

Le traité de Kütchük-KainardyJi (21 juillet 1774), par son article VIL, avait consacré la reconnaissance par la Porte du droit que la Russie s'était arrogé « de faire des représentations en toute occasion en faveur de ceux qui servaient la nouvelle Église russe » (construite dans le faubourg de Galata), et, comme l’a fort bien aperçu Seton- Watson, de cette clause datait « ce protectorat mal défini sur les chrétiens orthodoxes d'Orient que la Russie étendit constamment par les traités du demi-siècle suivant. »1. Mais les Serbes orthodoxes qui avaient oublié les déceptions du passé confiaient à nouveau leur destin dans les mains autrichiennes. Il semblait que les événements leur donnassent raison. L'intervention victorieuse de l'Autriche en 1789, amenant l’occupation de Belgrade par les troupes impériales, réduisit la Turquie à signer la paix de Sviëtov (4 août 1791). En fait, le statu quo ante était rétabli. Les Serbes qui avaient activement participé aux campagnes autrichiennes craignirent d’être exposés aux persécutions de leurs anciens maîtres lorsque ceux-ci réoccuperaient les territoires qu'ils avaient dû évacuer. L'Église orthodoxe était la plus menacée : pendant les hostilités, les Turcs n’avaient-ils pas brûlé 17 églises et monastères ?

Dès le début de 1790, les Serbes se voyaient abandonnés aux représailles ottomanes 2. Ce furent quelques dignitaires de l’Église serbe qui se décidèrent à intervenir auprès de la Cour de Vienne en faveur de leurs compatriotes. Un des chefs de ce mouvement, l’archimandrite du monastère de Trono$a, Stevan Jovanovié, s’était particulièrement distingué pendant le conflit austro-turc en soulevant le peuple serbe ?. Aussi se crut-il autorisé à adresser, le 22 janvier 1790, une longue supplique au Métropolite de Karlovei, Mojsije Putnik, pour le prier d'intervenir auprès du gouvernement . autrichien en faveur des populations chrétiennes du Pasalik *. Le Métropolite de Karlovei accéda à cette demande et transmit à Vienne les doléances de ses coreligionnaires. Mais il mourait en août 1790. Stevan Jovanovié fut invité à participer au Sabor national serbe de Temi$var qui avait pour tâche de procéder à l'élection de son successeur. Il en profita pour rédiger et faire signer par quelques igoumènes, archiprêtres et archimandrites serbes, une nouvelle supplique — adressée au Sabor — sur la triste situa-

1 Seton-Watson, op. cit., p. 165.

2 Éorovié, Istorija Jugoslavije, p. 402.

3 Pantelié (Duëan), Beogradski Pasaluk posle svistovskog mira, 1791-1794, Belgrade, 1927, p. 153.

4 Pantelié, op. cit., p. 42. Cette supplique est signée par plusieurs prélats serbes

(cf. même ouvrage, p. 183-4).

tion des chrétiens en Serbie !. À la même époque, d’autres ecclésiastiques du Paÿalik franchissaient la frontière autrichienne. Jovan Milovié, archiprêtre de Jagodina, un grand ami de l’Autriche, qui avait contribué avec Koëa Andjelkovié à préparer l’insurrection des nahije de Smederevo, Jagodina et Kragujevac et qui, après la mort de l’héroïque marchand, avait commandé un Freikorp, venait à Vienne pour y réclamer une pension ?. Enfin, l’archimandrite de Studenica débarquait également à Pantevo, fuyant devant l'orage qui allait éclater. Les moines de Studenica, pourtant, étaient plus célèbres pour leur intrépidité et leur courage militaire que pour leur ferveur religieuse *.

Pendant que ces représentants volontaires des orthodoxes serbes multipliaient avec plus ou moins de succès leurs démarches, les Turcs réoccupaient lentement le Pasalik. Mais loin de chercher à se venger, ils étaient trop heureux d’accepter le concours des Serbes pour réprimer le soulèvement des Janissaires. Enfin, avec le nouveau Pacha de Belgrade, HadZi Mustapha, un régime de faveur semblait s’instaurer pour les chrétiens Au début d'août 1796, la Porte accordait aux populations du Pasalik une certaine autonomie communale. L’année suivante, elles obtenaient le droit de rebâtir églises et monastères en ruines et d’en construire de nou-

1 Pantelié, op. cit., p. 46.

? Les autorités militaires lui avaient délivré, à l’appui de sa requête, un certificat sur sa belle attitude pendant la guerre : Da hierauf Koza (Koëa Andjelkovié) vor dem Feind geblieben, so kam dieser erwähnter Erzpriester mit seinen Leuten zu dem meinem Commando unterstandenen Servischen Frey-Corps, wo er sowohl eine irreguläre Cseta auf den äussersten Vorposten beständig selbst commandirte, als auch theils durch eigene Zuschleichungen zum feindlichen Laager, theils durch die Hilfe der Seinigen Kundschaftsnachrichten beygeschaffet und in dieser Art des gefährlichen Dienstes mit ununterbrochenem Eïfer bis zur Reduction des Servischen Frey-Corps beharret (cf. Pantelié, op. cit., p. 191).

3 Voir l’éloquent témoignage du Major Miloradovié de l’armée impériale sur l'esprit de dévouement des moines en 1790 : Kraft welchen der Wahreit zur Steuerbestättiget wird, dass die Religiosen des Klosters Studenieza in Servien bey Gelegenheit, als die Türken von Novi Pazar und Uxicza mit Anfang Jänners gegenwärtigen Jahres sich im gedachten Kloster Studenicza zu versammeln angefangen, um das diesseitige in dem am 20-ten November vorigen Jahres eroberten Palanka Karanovaz gelesene Commando aufzuheben, nicht nur die beeden diesseitigen Herren Hauptleute Nikolajevich und Simich von Siegenfeld in Zeiten hievon avertiret wobeyder nunmehrige Herr Archimandrit Wassilie besonders cifrig war, sonder auch, als beede diese Herr(e}n Hauptleute mit 200 Mann dahin gegangen und den Feind vertrieben, dieses ganze Commando durch 13 tage gratis unterhalten.… (Pantelié, op. cit., p. 195-196).

4 Pantelié, op. cit., p. 153.

Stevan revenait en Serbie sans avoir obtenu satisfaction. C’est dans son pays qu'il esquissera un des premiers projets d'indépendance serbe, qui n’eut pas,au reste, une grande influence sur le peuple (Pantelié, op. cit., p. 70).

veaux *. Dans les années qui suivront, les Serbes construiront ou répareront dix églises et monastères. Un problème d'organisation religieuse se posait : pour ces nouvelles églises et pour les anciennes qui rouvraient leurs portes, il n’y avait plus d’objets de culte. Les livres anciens, les vases précieux avaient été emportés par les moines en Autriche dans leur fuite devant l’infidèle, et ce n’était pas une peine légère que de les rechercher à travers les monastères du Srem. Les Oberknezovi de Valjevo s’adressaient, en avril 1793, au Métropolite Stratimirovié pour lui demander qu’on leur rendît les objets appartenant à leurs monastères. Les négociations ne prirent fin que le 15 juillet de l’année suivante. Ce n’est que peu à peu que l'Église orthodoxe serbe du Paÿalik rentrait dans ses biens ?.

, x L Éczise ORTHODOXE SERBE ET LES SOULEÈVEMENTS DU PEUPLE SERBE.

Telle était, au début du xrx® siècle, la situation des chrétiens de Serbie. Ils perdirent peu à peu l’espoir d’obtenir une amélioration de leur sort par l'intermédiaire de leurs chefs spirituels, mais commencèrent, en revanche, à prêter attention aux événements de la politique internationale qui pouvaient avoir une heureuse influence pour eux. C’est ainsi, par exemple, qu’ils fondèrent de grands espoirs sur l’accord de 1781 entre la Russie et l’Autriche, dirigé contre la Turquie. Cette dernière, en effet, dès 1793, par un firman du Sultan, se voyait obligée à accorder aux Serbes une des réformes qu’ils réclamaient avec le plus d’ardeur : le retrait des janissaires, haïs pour leur violence et leurs exactions, du district de Belgrade . Un article du traité conclu à la paix de Svistov stipulait ce retrait. En réalité, les janissaires, appuyés par tous ceux qui, dans l'Empire, s’opposaient aux réformes de Selim III, refusèrent d’obéir aux ordres impériaux et continuèrent à molester la population chrétienne. Un premier soulèvement serbe, en 1804, sembla avoir un meilleur résultat. En 1806, la Turquie, déjà en guerre avec la Russie, et désireuse de se concilier ses sujets balkaniques, consentait à accorder à la Serbie une certaine autonomie et l’élection de son prince, mais les Serbes exigeant que ce traité obtienne la garantie

1 Dès l’année 1793, on signale la reconstitution d’un monastère ruiné. Vingt ans auparavant, en 1774, par la Paix de Kütchük-Kajnardji, les Tures avaient été obligés de concéder le droit aux chrétiens de Valachie, Moldavie et Grèce de construire de nouvelles églises (Pantelié, op. cit., p. 153-154).

2 Pantelié, op. cit., p. 155.

Djordjevié (Nik.), op. cit., p. 21.

d’une grande puissance, France ou Russie, les négociations n’allèrent. pas plus loin.

Depuis 1804, Ypsilanti tenait régulièrement le gouvernement russe au courant des on de Serbie. Il avait proposé, dans un de ses rapports, d’ériger la Serbie en une principauté autonome sous un prince élu par les Serbes.

En août 1816, Ypsilanti s’étonnait auprès de l’agent russe Rodofinikin de voir É. Serbes aussi mollement soutenus par la Russie. Lorsque la guerre fut imminente, il se hâta de rassembler des bandes de volontaires composés de Grecs, d’Albanais, de Roumains mais aussi de Serbes, s’il faut en croire Denis l’Ecclésiaste : CII y avait aussi un régiment qui s'appelait régiment de Carageorges et le drapeau portait Saint Nicolas tenant d’une main l’évangile et de l’autre, un sabre nu... »!. Ce qui prouve que la religion des Serbes orthodoxes était déjà ardemment combattive..

Le Sultan dut se montrer plus tolérant lorsque, par suite du succès des armées russes en 1811, le gouvernement du Tsar lui imposait la paix de Bucarest 2. On sait que l’article 8 du traité qui fut alors signé avait une importance extrême pour la Serbie. Outre une complète amnistie, le Sultan devait accorder à ses sujets serbes une autonomie administrative relative.

L'Église avait pris une part active dans le premier soulèvement et avait beaucoup contribué au triomphe des insurgés.

Les églises et les monastères avaient été les premiers abris pour les insurgés, les asiles des proscrits. Le monastère de Voljavéa, près de Stragar, fut, par exemple, le siège primitif du Pravitel]stoujusët Sovjet, présidé par l’archiprêtre Nenadovié. Puis, le Sovjet vint s'installer dans un autre monastère, celui de Bogovadyi. On ne saurait compter d’autre part tous les prêtres qui luttèrent contre les Turcs les armes à la main. Avant même le soulèvement de Karadjordje, en 1804, le pope Petar Popovié (de la paroisse de Grbarac) menait la vie de haïdouque *. Les moines de Studenica et de Zièa suivirent le Vojvode dans toutes ses campagnes. Parmi eux étaient Janiéije, Gavrilo, Samuilo, Jakovljevié, Pajsije, Gerasim, etc... mais surtout le célèbre Maloatie Nik$ié (le futur évêque de Sabac), qui avait été chargé par Karadjordje de soulever contre les Turcs la nahija de Novi-Pazar et qui devait combattre

1 Lascaris (M.), Le rôle des Grecs dans l'insurrection serbe sous Carageorges, Athènes, 1933, p. 6.

? Furnica, Din istoria comertului la Romîni, Bucarest, 1908, p. 254-256, cité par Torga, Relafii intre Särbi si Români cu ocasia nuntii domnitei Marioara cu regele Alexandru, Bucarest, 1922, p. 45.

* Popovié (Mihailo L.), Istorijska uloga Srpske Crkve, Belgrade, 1933, p. 53.

avec les Russes pour la cause serbe. En 1806, le Vojvode nommait « kommandat » de Sabac un pope Luka Lazarevié qui se couvrira de gloire le 1er août 1806 en remportant sur les Turcs la victoire de Mi$ar !. Il est également impossible de citer tous les noms des moines et prêtres qui collaborèrent à l’insurrection du Vojvode : ceux du pope Philippe, vojvode de Studenica, de l’archiprêtre Milutin Ilié-Guëanin, que sa nahija écoutait « comme le saint Roi », du pope Djoko Djurié, qui fut le collaborateur et l’ami le plus fidèle de l’archimandrite de Raëa, d’'Hadzi Melentije Stevanovié, du moine Had2i Josip, du monastère de Vujno, blessé à la bataille de Deligrad, sont entrés dans la légende et dans les chants nationaux. Il est très remarquable que cette agitation nationaliste du clergé ait dépassé le cadre du paëalik de Belgrade comme celui de la Serbie. Elle trouva un écho même chez les Serbes d'Autriche. La révolte de Krusëica (près de Bela Crkva, dans le Banat) en est le témoignage. Le pope Dimitrije Djordjevié forma un comité insurrectionnel pour le Banat du Sud, où entrèrent également deux prêtres, le pope Trifun Teodorovié et le diacre Uroëevié. Dimitrije n’avait que 26 ans lorsqu'il souleva la région de Kruëëica. La tradition populaire conserve encore le souvenir du jeune prêtre, marchant à la tête des insurgés, au roulement du tambour. Cette tentative isolée n'eut pas de résultat. Dimitrije fut arrêté et condamné à mort par un tribunal militaire ; cependant, comme il devait auparavant être destitué et que l’évêque de Vréac refusait d’y procéder d’urgence, on se résolut à l’enfermer dans une casemate de Temisvar où il mourut ?.

En Bosnie également, l’action révolutionnaire du clergé trouvait un écho. Karadjordje se servit assez habilement du pope Gavro, originaire des environs de Banja Luka, pour susciter en Bosnie des troubles qui gêneraient les Turcs sur leur aile.

Mais ceux-ci réussirent à s’emparer, le 25 septembre 1809, du principal collaborateur du pope Gavro, Jovan Janëié, et le tuèrent, mettant ainsi fin au soulèvement projeté ?.

1 Popovié (Mih. I.), op. cit., p. 90.

2 Popovié (Mih. I.), op. cit., p. 92.

8 Tbid., p. 93. Il y a lieu de remarquer que, dans ces efforts d’émancipation, le haut clergé orthodoxe n’a joué qu’un rôle très restreint. Si le Métropolite Metodije se montra assez favorable aux Serbes («ilne parlait pas correctement le serbe, écrit K. Nenadovié, comme aurait pu le faire un Serbe de naissance, mais il respirait l'esprit évangélique. »),son successeur, le Métropolite Leontije, s'était montré leur adversaire le plus farouche. En 1813, lorsque les petits Serbes chantaient dans l’église de Belgrade le Spasi Gospodi i pomiluj, le Métropolite leur criait ironiquement que le « Seigneur ne sauverait que celui qui aurait un bateau pour traverser le Danube et se rendre en Autriche ». (Cf. K. Nenadovié, Zivot:

Tant de sacrifices furent, une fois de plus, inutiles : l’autonomie promise par la Porte ne fut jamais accordée. Or, les Russes qui, seuls eussent pu faire pression sur-le gouvernement ottoman pour exiger la mise en application des stipulations du traité de Bucarest, étaient désormais absorbés par leur lutte contre la Grande Armée de Napoléon. Les années 1813, 1814 et 1815 virent les Turcs reconquérir tous les districts de Serbie, et se livrer à de nombreuses atrocités dont l’Église orthodoxe rt avoir la première à souffrir ?.

En 1813, le monastère de Raëa était dévasté par Memis Aga. La même année, les monastères de Bukovo, de Sudovo et de Ljubostinja étaient saccagés par les Turcs. Les monastères de Cokeëina et Radovaënica n’avaient pas été épargnés. Mais il est vrai que les insurgés, comme au temps de Karadjordje, élisaient souvent les églises et les monastères comme centres de rassemblement. Les monastères en particulier furent, en 1814 et 1815, de véritables foyers d’insurrection. C’est dans celui de Blagoveëtenje que se tint, en 1814, la célèbre assemblée des chefs de la nation, qui décidèrent de demander secours à l'Empereur de Russie ?.

On venait d'apprendre en Serbie la défaite de Napoléon. Une supplique au Tsar fut signée de l’archimandrite de Blagosvestenje, Grigorije RadoJiëié, de Miloë Obrenovié, de Lazar Mutap et du knèze de la nahija de Kragujevac, Marko. L’archimandrite de Studenica, Melentije Nik$ié, était chargé de la porter au Congrès de Vienne %. En 1815, c’est dans l’église de Takovo qu’au jour des Rameaux Milo$ proclama le second soulèvement serbe 4. La même année, à Pâques, une nouvelle assemblée des insurgés se tint sous la présidence de Miloë dans le monastère de Moravei 5. Dès lors, chaque nouvelle réunion s’abrite dans un monastère. Le 31 juillet 1815, Milo convoque les siens au monastère de Josanica : il devait y rencontrer l’évêque de Nis, Melentije $. Le 12 août, il écrivait avec les chefs des insurgés une lettre de protestation au Sultan contre les abominations commises par les autorités locales turques dans le pañalik de Belgrade. Ainsi le Knèze trouvait l'appui d’une notable fraction du clergé serbe, où il puisait largement pour

dela Velikog Djordja, Vienne, 1884, p. 81-83). De son côté, l’évêque de Sabac avait suivi les Turcs dans leur retraite après la prise de Valjevo par les Serbes en mai 1815 (Gavrilovié, Milo Obrenovié, Belgrade, ce t. II, p. 163).

1 Corovié, Istorija Jugoslavije, p. 446.

? Popovié (Mih. L.), Istorijska uloga Srpske Crkve, p. 53. 3 Ibid, p. 54.

4 Ibid., p. 54.

SThid:, p.54

5 Ibid., p. 54.

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nommer ses chefs, plaçant à la tête des insurgés soit des archimandrites comme Melentije Pavlovié qui se couvrit de gloire à la bataille de Ljubié, soit de simples popes comme le pope Ranko. Quand l’armistice fut conclu avec la Turquie, c’est encore un ecclésiastique qu’il envoya à Constantinople, à la tête de la délégation chargée de négocier un accord. Melentije Niksié ne répondit pas, il est vrai, à tous les espoirs qu’on avait mis en lui. Les négociations n ee qu’à la nomination de Melentije comme évêque de Sabac. Ce n’était pas assurément l’autonomie religieuse rêvée depuis longtemps, mais, comme le fait observer Djordjevié, Melentije était le premier évêque de nationalité serbe depuis l'abolition du Patriarcat de Peé 1. Par ailleurs, la Porte laissait libre le nouveau Grand Vizir de Belgrade, Marasli Ali Pacha, de répondre à sa guise aux revendications des Serbes.

En fait, les concessions d'ordre économique qui avaient été accordées ne parurent pas suffisantes à Miloë qui, en avril 1820, soumettait à la Porte un nouveau projet auquel avait travaillé l’envoyé russe Stroganov ?. L’article 5 de ce projet concernait l'Église. Le peuple serbe, déclarait-il, sollicitait l’autorisation de célébrer le service divin d’après le rite de l’Église serbe, de construire églises et monastères sans avoir à demander une autorisation ni payer une taxe. L'article stipulait que les Métropolites et les évêques devaient être pris dans le peuple et reconnus par le Patriarche de Constantinople. L'article 36 délivrait le clergé des taxes et des corvées réservées au peuple. Enfin, l’article 37 exigeait la fondation d’un consistoire pour le diocèse de Belgrade et d’un autre pour celui d’'Uzice. Le premier article de ce projet confirmait le droit qu’avaient les églises de posséder des clochers. Ce plan de réformes intéressait autant le Phanar que la Porte, mais la délégation serbe chargée de l’apporter à Constantinople arriva pendant les troubles d’avril 1821 et fut emprisonnée. Il fallut attendre le nouveau Tsar Nicolas IeT qui exigea énergiquement, le 5 mars 1826, l'application par la Turquie de l’article VIII du Traité de Bucarest %. Une nouvelle convention (Convention d'Akkerman, 25 septembre 1826) était signée par la « Sublime Porte Ottomane » désireuse de « donner à la Cour Impériale de Russie un témoignage éclatant de ses dispositions amicales et de sa scrupuleuse attention à remplir en entier les conditions du Traité de Bucarest » *.

1 Djordjevié (Nik.), op. cit., p. 24, et Popovié (Mih. L.), op. cit., p. 94.

2 Prodanovié (Jaëa M.), Ustavni razvitak i ustavne borbe u Srbiji, Belgrade, 1936, p. 24.

# Ibid., p. 31, n° 1.

Un acte séparé concernait plus particulièrement la population servienne : <

« Au nom du Dieu tout Puissant, la Sublime Porte, dans l’unique intention de remplir fidèlement les stipulations de l’article VIII du Traité de Bukarest, ayant précédemment permis aux députés serviens à Constantinople de lui présenter les demandes de leur nation sur les objets les plus convenables pour consolider la sûreté et le bien-être du pays, ces députés avaient précédemment exposé dans leur requête le vœu de la nation relativement à quelques-uns de ces objets, tels que la liberté du culte, le choix de ses chefs, l’indépendance de son administration intérieure, la réunion des districts détachés de la Serbie, la réunion des différents impôts en un seul, l’abandon aux Serviens de la régie des biens appartenant à des Musulmans, à charge d’en payer le revenu ensemble avec le tribut, la liberté de commerce, la permission aux négociants serviens de voyager dans les États ottomans avec leurs propres passeports, l’établissement d’hôpitaux, écoles et imprimeries et, enfin, la défense aux musulmans, autres que ceux appartenant aux garnisons, de s'établir en Serbie. »1,

Comme on le voit, la religion tient assez peu de place dans cet « Acte séparé » qui comprend surtout des stipulations administratives ou purement économiques. Toutefois, la Porte s’engageait aussi, non seulement à tenir compte de ces demandes présentées par (une nation fidèle et soumise » (la formule ne manquait pas d’ironie), mais encore à prendre en considération « toutes les autres demandes qui lui seraient présentées par la députation servienne et qui ne seraient point contraires à la qualité de sujets de l’Empire ottoman »?. En dépit de ces bonnes intentions, la Serbie dut encore attendre.

La question se posait devant l’Europe, et les revendications serbes passées au second plan eussent été négligées, si la Russie n’était intervenue militairement encore une fois et n'avait imposé à la Turquie, par la Paix d’Andrinople, du 2 septembre 1829, l’application des clauses de la Convention d'Akkerman concernant la Serbie et l’entrée en vigueur de l’Acte séparé. Désormais, rien ne s’opposait plus à la préparation d’un Hatti-chérif, dont la rédaction fut achevée en septembre 1829. Cet Hatti-chérif, soumis à une assemblée ecclésiastique qui se tint à Kragujevac le 25 janvier 1830, n’obtint pas l'approbation du côté serbe : on lui reprochaïit son imprécision en ce qui touchait la question des frontières et aussi la question du

1 Jbid., p. 32.

2 Ib1d., p.39.

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retour à la Serbie des six districts qui lui appartenaient jusqu’en 1813. Le Sultan octroyait un nouvel Hatti-chérif qui devait, d’une façon définitive, clore cette période d'incertitude et fonder les bases de l’autonomie serbe. Grâce à lui, l’ancien pañalik de Belgrade et six nahije en plus devenaient une principauté serbe, vassale et tributaire de la Turquie, protégée de la Russie 2.

Lorsqu'on retrace la douloureuse histoire de la conquête des premières libertés serbes, on voit se dégager nettement l’influence de l’Église orthodoxe serbe et le rôle qu’elle a eu à jouer dans cette histoire. Peut-être a-t-on exagéré ce rôle, s’est-on complu à l’image de tout un peuple se soulevant pour la défense de sa foi, encadré et entraîné par ses pasteurs. En réalité, de guerre sainte il n’y en eut pas. Au contraire, ce qui frappe, c’est le caractère laïque qu’aimait à revêtir cette Église pour les luttes d'indépendance. Les prélats étaient populaires parce que, disait-on, ils savaient toujours « déposer leur étole », s'emparer d'armes et combattre avec leurs frères. Dans chaque traité ou convention que les «services » passaient avec la Porte, c’étaient encore les clauses administratives et économiques qui avaient le plus de poids. Accessoirement, on introduisait des stipulations concernant le clergé, mais on ne pouvait procéder qu’avec une extrême prudence, car ce petit peuple était trop faible encore pour s’aliéner du même coup la Porte et le Phanar. Or, si le clergé serbe ne voyait guère d’un œil favorable les spoliations de monastères, les meurtres de popes periodiquement perpétrés par les Tures, c'était toutefois à l’égard des Phanariotes qu’il nourrissait le plus d’animosité. Le Turc était l’ennemi brutal et stupide qui ne savait que détruire et massacrer, mais il était indifférent en matière de religion. S’il incendiait les monastères et mettait à sac les églises, c’est parce qu’il savait que les édifices du culte étaient, en Serbie, les refuges naturels des insurgés. Mais les Phanariotes attaquaient l’Église de l’intérieur, la minaient lentement, brimaient ses serviteurs en imposant une langue étrangère et incompréhensible pour la célébration du culte. Si le clergé serbe a donc pris part avec un tel enthousiasme aux insurrections nationales, c’est qu’il pensait abattre, en même temps que la tyrannie musulmane, la tyrannie spirituelle du Phanar et l’odieuse simonie de cette Église grecque qui, comme on l’a dit, ne craignait pas de « monter en croupe derrière l’infidèle » pour mieux dépouiller le raïa ?. Desprez est un des

1 Djordjevié, op. cit., p. 33. .

2 Zujovié (Mladen I.), Le pouvoir constituant dans les constitutions serbes, Paris, 1928, p. 67. ;

3 XXX, Du Danube à l’ Adriatique, Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1890,

rares historiens qui aient entrevu cet état d'esprit. Au milieu du xixe siècle, il comparera la mentalité des chrétiens de Turquie avec celle des Slaves d'Autriche : x

« Pour les Valaques et les Slaves de Turquie, comme pour ceux d'Autriche, l'ennemi, ce n’est point le maître, ce n’est point la race gouvernante, l’'Osmanli ou le Germain, c’est la race intermédiaire qui prétend ou prétendait jusque dans la dépendance conserver une domination oppressive sur les peuplades soumises dans des temps plus heureux... » 1.

Aussi n’est-ce pas un paradoxe de soutenir que, si la Serbie a poursuivi contre les Turcs une lutte séculaire pour son affranchissement politique, elle a mené parallèlement un combat peut-être plus significatif pour son affranchissement spirituel, et ce combat elle l’a mené contre l’Hellénisme.

Et c’est pourquoi l’Église orthodoxe serbe a plus aidé à la naissance de l’État serbe qu’elle n’a contribué, par la suite, à sa défense. Car, dans les deux premiers soulèvements, l’Église et le peuple poursuivaient deux buts théoriquement distincts, mais qui, en pratique, se confondaient : lutte contre le Phanar et lutte contre la Porte ?.

Quand le péril phanariote ne sera plus qu'un mythe, l’Église devra s'organiser, « s'installer dans l’État ». Au moment où les popes déposeront les armes pour revêtir leurs étoles, on prendra conscience de la faiblesse réelle de l’Église serbe, ruinée dans ses biens par des siècles de guerre et surtout démoralisée par cet instinct sourd d’opposition permanente qu’elle héritera de l’époque phanariote. Le bas clergé conservera son vieil esprit de rébellion contre la Hiérarchie, même lorsque celle-ci sera purement serbe. Mais surtout, de cette collaboration intime si vantée avec le peuple, le clergé avait pris le goût de la politique, d’une étroite participation aux affaires publiques. Au début, impuissant à trouver en luimême un principe suffisant d'organisation, 1l sera obligé de se tourner vers l’État et solliciter son intervention ; il jugera vite odieuse et insupportable une tutelle de ce genre. da verrons que, lorsqu'il

1 Desprez (H.), Revue des Deux Mondes, 17 décembre 1853, p. 862.

2 Il est très intéressant d'observer que l’Église et l’État serbes pourront, à certains moments, éprouver des sentiments très différents vis-à-vis du Phanar. Alors que l’Église serbe s’efforçait de combattre chez les Phanariotes le nationalisme grec, Miloë manifesta à plusieurs reprises, et en particulier en 1820, ses sympathies pour l’hellénisme, sans cependant renouveler l’alliance qui avait été conclue entre Karadjordje et les hétairies grecques. Cf. le livre de M. Lascaris : Les Grecs et les Serbes dans la lutte pour l'indépendance, Athènes, 1936 (en grec) et le journal

belgradois Politika du 12 août 1937, Doa dokumenta o saradnji izmedju srpskih i grékih ustanika 19 veka.

manifestera son esprit frondeur et prétendra compter comme facteur d'opposition, le clergé n’aura pas encore cependant la cohésion nécessaire pour se dresser face au pouvoir d'État comme une classe et comme un ordre, et, adoptant le biais de l’agitation politique, il sera le premier à remplir les cadres des partis naissants. S'il avait été aisé aux premiers jours de l’autonomie religieuse serbe de pourchasser les derniers signes de la domination phanariote à l’autel, il apparaissait déjà que l’on serait impuissant à déraciner complètement le vieil esprit phanariote qui imprègnera longtemps encore la mentalité religieuse serbe.

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