‹ La Serbie: son passé et son avenirChapitre 3 sur 6 · LES SERBES SOUS LA DOMINATION OTTOMANE · texte numérisé non relu

LES SERBES SOUS LA DOMINATION OTTOMANE

L'indépendance de la Serbie conquise se snrvécut quelque temps encore dans le sud de la Hongrie. Nous avons vu, sous le règne de Georges Brankovitch, une partie de la population Serbe passer dans cette contrée et s'établir dans les forteresses acquises en échange de Belgrade, cédé au roi Sigismond. Les émigrés se répandirent

ainsi sur les bords du Danube et de la Théiss, Lorsque le pays tout entier fut devenu une province turque, une émigration nouvelle vint accroître le nombre des Serbes établis en Hongrie (1468). Deux princes de la famille des Brankovitch, Voue, fils de Grégoire et Paul, fixèrent leur résidence au milieu de cette populatioU; le premier à Slan-Eamen, le second dans le Banat de Témesvar dont il prit le gouvernement. Retirés dans ces étroites limites, les deux princes parvinrent à organiser une armée; Voue fut même élu Despote en 1 471 , et reconnu, en cette qualité, par le roi Mathias de Hongrie, qui ajouta à ce titre celui de Despote de Rassie. La bravoure de ce prince lui valut le surnom de Zmài (le dragon).

Les Serbes prirent une large part dans toutes les guerres, pi us ou moins heureuses, que la Hongrie eut à soutenir dans la suite contre les Turcs. En 1480, lorsque ces derniers s'avancèrent jusqu'en Transylvanie, province qu'ils conquirent presque tout entière, le général hongrois Batory,

battu dans une rencontre près du village de Gibehy et grièvement blessé, dut son salut et celui des quelques troupes qui lui restaient encore, à Tarrivée du prince Paul. Ce dernier, à la tête de cinq mille hommes d*élite, tailla en pièces Tarmée turque. Cette victoire eut, comme conséquence immédiate, l'évacuation de la Transylvanie par les Ottomans. A cette occasion, le roi Mathias accorda aux Serbes plusieurs privilèges, entre autres , la liberté d'exercer publiquement leur religion , faveur considérable au moyen âge.

Quelques années après (1 485) dans la guerre de la Hongrie contre l'Autriche, les Serbes suivirent leurs alliés au siège de Vienne et dans toute la campagne.

Le prince Paul mourut en 1 494, laissant pour lui succéder Joseph Brankovitch l'un de ses parents. Les historiens Serbes ne disent pas si ces princes eurent des fils. Mais Abraham Bachay de Hongrie, rapporte qu'à Joseph succéda Auguste Brankoyitch, petit-fils de Paul. Quant au Despote Voue , il mourut trois après sou

frère (1 497) à Slan-Kamen , et eut pour successeur deux fils d'Etienne Brankovitch. Sous ces derniers princes, la Hongrie passa sous la domination de TÂutriche. La plupart des Serbes se retirèrent en Transylvanie. Parmi eux se trouvait un descendant de Georges Brankovitch, homme habile dans les relations diplomatiques et qui fut employé par le prince Michel Apaphy de Transylvanie et envoyé, comme son représentant, à Andrinople, auprès des Turcs.

Cependant cette émigration des Serbes n'entrait pas dans les vues de la politique autrichienne. La Hongrie, nouvellement annexée à l'Empire, voyait ses provinces méridionales privées de leurs plus fermes défenseurs. L'empereur appela dans cette partie de ses États, les habitants de la Serbie devenue la proie des Turcs. La perspective de se soustraire à Toppression musulmane et de passer à une puissance chrétienne, pouvait seule étouffer dans le cœur des Sernes, cet amour ardent de la patrie dont ils avaient donné tant de preuves. L'Autriche

n'attendait qu'une occasion favorable pour leur faire concevoir des espérances et s'assurer leur appui. Cette circonstance se présenta bientôt. Le patriarche Maxime, dont Tinfluence sur la population équivalait à l'autorité d'un chef militaire, passa par Constantinople au retour d'un voyage en Terre-Sainte. L'ambassadeur autrichien le fit entretenir en grand secret par un délégué et le gagna aux vues de son gouvernement, en faisant valoir rintérét des Serbes, exposés dans leur pays, à la cruauté des conquérants. En même temps il l'engageait, en passant par Andrinople pour se rendre à Ipek, siège du patriarcat, à s'entendre avec Georges II que la politique de l'empereur avait déjà préparé à cette entrevue. Arrivé à Andrinople, le patriarche, craignant d'éveiller les soupçons des Turcs, appela Georges II et les représentants de l'Autriche, Christophor et Kindsberg, dans l'église même où les Serbes se réunissaient pour prier. Lorsqu'ils eurent pris une décision, le patriarche Maxime l^rôclâma lé descendant des Brankovitch comme

Despot6 des Serbes sous le nom de Georges II. Il se concerta ensuite avec le prince sur la mise à exécution du projet de l'Autriche (1 665). Le plan formé par eux ne put élre réalisé que plus tard; il fallait pour cela que les événements appelassent les Turcs en Asie ou sur tout autre point éloigné des provinces serbes. Ces circonstances favorables se présentèrent après la mort du patriarche Maxime, sous son successeur Arsène III Tcbarnoevilch. A cette époque, le général Louis Wilhelm, de Bade, venait de refouler les Ottomans en deçà de la Serbie et prenait ses quartiers d'hiver dans celte contrée. Georges II réunit les Serbes en corps d'armée et alla rejoindre les troupes autrichiennes à Eladovo. La politique de l'empereur, qui s'était servie si habilement de l'influence de ce prince, le fit aussitôt arrêter^ craignant sans doute qu'au lieu de passer en Autriche pour s'y établir, il ne voulût reconstituer le peuple serbe. Telle a toujours été cette politique dissimulée et égoïste, digne de s'associer à celle de Saint-Pétersbourg pour Tasservis-

sèment des malheureuses populations , prises, comme dans un étau, entre ces deux puissances envahissantes.

L'empereur Léopold I" pressait le patriarche de passer dans ses États avec le peuple serbe, assurant à celui-ci, par sa lettre du 6 août 1690, toutes les libertés dont il jouissait avant la domination Ottomane. Trente-sept mille familles serbes allèrent en effet s'établir en Syrmie, en Slavonie et dans les environs de Bude sur le haut Danube. Par une nouvelle lettre, datée du 21 aoât de la même année, l'empereur déclarait leur Église entièrement indépendante de Tautorité du clergé latin ; le peuple conservait son autonomie et pouvait se gouverner d'après ses lois et ses usages traditionnels : le patriarcat serbe fut fixé à Saint-André.

A la suite des services rendus par les Serbes à l'empire, une troisième lettre, du 4 mars 1695, reconnut leurs libertés civiles et religieuses et les affranchit de plus de tout impôt, de toute rede« vance pour contribuer aux frais de la guerre.

-go- Ces privilèges forent confirmés par Joseph I*", par Charles VI et parTimpératrice Thérèse.

Cependant les Serbes demandaient qu'on délivrât Georges II leur chef et qu'on lui rendît son autorité reconnue par l'Autriche elle-même à Andrinople, dans la personne de ses représentants. L'empereur se refusa constamment à satisfaire ce vœu légitime. Il se bornait à répondre, lorsqu'on demandait la cause de cette réclusion : Il n'a fait aucun mal , mais l'intérêt de l'Etat l'exige ainsi (1)1 Les Serbes purent néanmoins élire un autre chef. Leur choix tomba sur Jean Monasterli qui fut reconnu Yoïvode par TEmpire. Ils prirent part, sous ce dernier, à la guerre de rAutriche contre les Turcs, et se distinguèrent dans la bataille de Slan-Kamen^ par leur courage et leur acharnement. Trente-quatre drapeaux furent enlevés par eux à l'ennemi. Il semble que ces hommes n'eussent consenti à

(1) Nihil malifecitf sed ratio status sic postulat i

changer de patrie que pour continuer la lutte et yenger la Serbie de ses oppresseurs.

L'année suivante, les Serbes assistèrent à la

bataille de Senta (1 1 septembre 1 692) dans laquelle ils acquirent de nouveaux droits à la reconnaissance de rAntriche. Mais quelle que fftt la faveur dont ils jouirent à la cour de Vienne, ils ne purent obtenir la mise en liberté de Georges IL On relégua ce malheureux prince dans la forteresse d'Eger, en Bohême, où il mourut le 1 4 septembre 1711, après vingt-huit ans de captivité,

L'Autriche appréciait trop les services des Serbes pour ne pas tenter d'en appeler un plus grand nombre dans son sein. La prise de Belgrade et la conquête de la presque totalité de la Serbie donna à l'empereur les moyens de mettre ses projets à exécution. Il décida le patriarche d'Ipek, Arsène IV Joanovitch, à organiser une nouvelle émigration. Mais lorsqu'on croyait les Turcs dans une complète ignorance de ce projet, ceux-ci surveillaient les mouvements des Serbes

et firent échouer les plans de rAutriche. Ils se vengèrent sur la population, avec une cruauté inouïe, de la tentative faite pour échapper à leur joug. Quatre-vingt mille hommes périrent sous leurs coups. Le patriarche Arsène parvint à s'enfuir et à passer sur le territoire autrichien. ^

Dans une autre circonstance, vers la fin du xYiii*' siècle, les Serbes, demeurés dans leur malheureux pays, apprenant que l'armée autrichienne se préparait à combattre les Turcs en Serbie, se soulevèrent spontanément, formèrent une armée de vingt-cinq mille hommes et affran* chirent la contrée, hélas ! au grand profit de rAutriche, dont les troupes purent pénétrer sans coup férir en Serbie. Telle fut, sous la domination ottomane, la résistance des Serbes, résistance qui se produisait dans le pays même, dans les hautes montagnes qui le couvrent, comme nous aurons bientôt occasion de le rapporter.

Page 1