GUERRE DE L'INDÉPENDANCE
Si Ton jette un coup d'œil sur les populations de rOrient au commencement du xix' siècle, on est tout d'abord frappé de Tengourdissement moral qui les a saisies après les jours des luttes meurtrières et des efforts infructueux. Les successeurs d'Othman^ en reconstituant le vaste empire de Byzance dans des conditions nouvelles
de force et de darée, avaient renda plas lourde encore la chaîne qui rivait à la servitude les peuples passés sous la domination musulmane.
Objet de la haine et du mépris de leurs barbares vainqueurs y les malheureuses populations chrétiennes de Tempire, de plus en plus épuisées^ avaient perdu , avec Tespérance qui soutient et ranime^ Ténergie morale qui^ au seia de Toppression la plus odieuse ^ sauve les peuples comme les individus d'un affaissement fatal et de l'avilissement. De toutes les provinces soumises au régime arbitraire, aux exactions cruelles des envoyés de Stamboul , la Serbie avait été constamment la plus opprimée. C'est qu'à la vengeance implacable des Turcs, les Serbes opposaient une haine plus implacable encore. Leur résistance se continuait sous toutes les formes et semblait ignorer le découragement. Noqs avons vu une partie de la population émigrer en Autriche et, sousune bannière étrangère, poursuivre la lutte séculaire contre les oppresseurs ; nous l'avons vue contribuer à arrêter les progrès des
Turcs et acquérir ainsi des droite à la reconnais^ siince, non pas seulement de TAutriche, mais de rAUemagne, mais de TEurope tout entière m^ nacée par les musulmans. Ce n^est cependant point encore sur ce thé&tre que Tamour des en*fgute de la Serbie pour leur indépendance éclate d^ns tout son héroïsme. Mieux valait sans doute vivre libre sous le ciel toujours inclément de Tétranger qu'esclave sur la terre de la patrie. Mais au sein de cette patrie , dans ce pays coupé de hautes montagnes , hérissé de mamelons inaocessibles «aux armées turques, la liberté avait eucore ses oasis, déserte mornes et arides sur les cimes escarpées, mais où le Serbe respirait Tindépendance dans Tair pur des haute sommete. A mesure qne les conquérants s'établissaient dans les villes , s'y fortifiaient contre les insurrections de ce peuple vaincu mais non dompté, la jeunesse vaillante abandonnait les cités et les cam* pagnes fertiles. Elle se retirait dans ces montagnes où, sous le nom d'hayduques, elle faisait aux dominateurs une guerre de tous les instante,
lutte sans règle où la ruse s'unissait au courage, lutte impuissante à rendre au pays son premier état» mais qui constituait une protestation énergique et constante contre une domination exé^ crée. Ainsi se conservaient chez les Serbes le souvenir du passé et les nobles passions de Tamour du pays et de Tindépendance « lorsqu'au milieu de ces montagnes retentit le bruit des victoires de la France, ces filles glorieuses de nos libertés reconquises. Je ne veux pas exagérer rinfluence de notre grande révolution, mais on ne peut se refuser à voir, dans le réveil de TOrient, Tœuvre de notre propre régénération politique. Dans les trente années qui suivirent cet événement mémorable, on vit en effet toutes ces populations, vouées à Tanéantissement et à la misère, comme honteuses de leur chaîne, faire un suprême effort pour secouer le joug qui pesait sur elles. La Grèce, et Thistoire merveilleuse de sa résurrection politique ; TÉgypte, et les conquêtes de Mohammed-Aly; la Syrie elle-même sous Témir Beschir: enfin la régénération de TOrient tout
entier sont, on ne peut le nier, la conséquence de la proclamation des droits de Thommo qui sont aussi les droits des peuples. La France/ lorsqu'elle appuie ou qu'elle défend les nationalités méconnues ou menacées, est logique avec les principes de quatre-vingt-neuf, avec Tesprit public et les tendances du siècle. Gomment ces principes n'auraient-ils pas trouvé des échos parmi les Serbes, ces champions inébranlables deleur libertéel de leurs droits? Comme ils étaient les mieux préparés des rayas de Tempire, ils furent aussi les premiers à lever Tétendard de la révolte. Une circonstance fortuite, une cruauté de plus de leurs tyrans, vint donner un motif à Tinsurrection générale.
Vers le commencement du xix* siècle quatre aghas, siégeant à Belgrade, exerçaient des exactions dans la Serbie tout entière. Le régime des Turcs, toujours injuste et cruel envers les chrétiens , devenait , vis-à-vis des Serbes , tout un système traditionnel de tortures par lequel les musulmans prétendaient venger leurs anciens
griefs et assarer leur dominatioD. D'ailleurs^ dans cette province, comme dans toutes les autres * parties de Tempire ottoman , la Porte nommait un ou plusieurs gouverneurs établis en quelque sorte comme les fermiers du sultan à qui ils ne devaient qu'un impôt déterminé , après quoi ils joiiissaient d'une entière liberté d'action, de l'impunité complète de leurs actes. On comprend qu'avec ce système administratif — toujours en vigyeqr ep Turquie — le gouvernement n'avait pas lieu de s'étonner des excès de ses représentants. Les aghas de Serbie poussaient l'abus de la force jusqu'au délire. Mais, s'ils étaient certains de rester ioipunis à Gonstantinople , ils jugeaient, avec raison, qu'un moment viendrait où la population se ferait justice elle-même. L'expérience leur avait appris que les chefs du pays étaient l'âme de toutes les insurrections des Serbes. |.eur premier soin, pour rendre infruc<tueuse 01} même impossible toute tentative ultérieure , fut de chercher à se défaire de ces derniers. .Déjà, daqs plusieurs circonstances ils
avaient fait périr quelques-uns de ces hommes influents sur le peuple : ils voulurent d'une seule fois se débarrasser d'eux tous. L'un de ces chefs, nommé Tcherni-Georges ou Georges le Noir, fut attaqué dans sa maison même par les émissaires des aghas. Il leur opposa une vive résistance, et étant parvenu à soulever les habitants de Tapota son village, et les hayduques des environs, il se trouva à la tête d'une petite troupe, et leva sur ce point, l'étendard de la révolte. Le bruit de cet événement se répandit aussitôt dans le pays et y provoqua une insurrection générale qui couvait depuis longtemps. Les Serbes n'avaient ni armes ni munitions; ils s'en pourvurent en massacrant les Turcs qui résidaient dans leurs villes et qui ne purent résister à ce premier mouvement. Bientôt l'ennemi, refoulé dans les bourgs,* dut chercher une retraite plus sûre. Quelques forteresses tombèrent au pouvoir des insurgés, et la nouvelle de ces succès arrivait à peine à Constantinople que déjà la Serbie était purgée de ses oppresseurs» Un fait remarquable, c'est
rinstantanéité de rinsarreclioa sur tous les points comme si le mot d'ordre avait été donné à la population. La tyrannie a beau couvrir de cendres le brasier des révoltes populaires , le jour vient fatalement où la flamme s'élève des tisons que Ton croyait éteints et Tincendie se répand, d'autant plus rapide qu'on le croyait mieux étouffé.
Lorsque Tcherni-Georges se vit à la tête de forces assez considérables, il marcha contre les aghas et les cerna dans Belgrade pour les obliger à fuir. Ils parvinrent en effet à s'échapper par le Danube ; mais rejoints par un détachement de Serbes envoyés sur leurs traces, ils furent immédiatement mis à mort. En même temps le sultan chargeait Bekir , pacha de Bosnie , de pacifier le pays en faisant entendre aux insurgés quela Porte ferait elle-même droit à leurs réclamations. La mort des aghas rendit inutile l'intervention de Bekir- Pacha. Il demanda que la Serbie rentrât dans l'obéissance; mais les Serbes prétendaient poser leurs conditions. Ils réclamaient le
gouvernement de leurs chefs, la fixation d'un tribut annuel pergu par leur Knèse et transmis par lui au sultan ; la liberté de professer leur religion et la réouverture de leurs écoles. Effrayé de ces prétentions, Bekir- Pacha les fit connaître au DivaQ. Le sultan ordonna aussitôt au pacha de Nisch de marcher contre les rebelles. Celui-ci, ignorant, comme le sont presque tous les Turcs, plein d'une confiance aveugle dans les vingt mille hommes qu'il dirigeait contre la Serbie, négligea de prendre aucune précaution et s'avança, sans inquiétude, dans la plaine de Tchoupria entourée de vastes forêts. C'est là que Georges le Noir avait réuni les premiers défenseurs de rindépendence serbe. Sa petite armée, dépourvue d'artillerie, n'aurait pu résister en rase campagne ; cachée dans ces broussailles, la lutte devenait moins inégale. Les Turcs ne se doutèrent même pas de leur présence. Tout à coup ils sont assaillis à l'improviste, le désordre se met dans leurs raugs, ils sont massacrés par les Serbes qui s'entparent de leurs canons et de leurs muni-
tiens de guerre. Le pacha de Nisch regagna presque seul sa résidence où il mourut du dépit que lui donna cette défaite due à son inqualifiable négligence (1804).
^insurrection faisait des progrès rapides; Tcherni-Georges en était Tâme. Cet homme héroïque avait dans ces allures quelque chose du caractère de ces Romains du premier âge, pour qui Tamour de la patrie à peine formée était une religion. Dévoué, sans ambition égoïste, à Tindépendance de son pays, il n'avait pas cherché lé pouvoir. Les hospodars qui dirigeaient le mouvement insurrectionnel l'avaient élu dans un conseil qu'ils tinrent en 1804. Georges leur déclara qu'il n'acceptait l'autorité qu'en tant qu'elle serait entière, qu'il ne connaîtrait pas de terme moyen avec ceux qui se rendraient coupables de quelque faute, et que sa rigueur serait impitoyable comme sa justice. Les hospodars le nommèrent néanmoins. Ils sentaient le besoin d'une direction énergique qui donnât de l'unité à la lutte entreprise, qui les rendit forts contre l'ennemi
commun. Le dictateur tint parole; on Ta vu pousser jusqu'à un stoïcisme sauvage l'exercice de la justice. Son frère ayant commis des excès sur des femmes, il le traduisit à son tribunal et le fit pendre sous ses yeux en lui disant : <x Tu n'as que le châtiment que tu mérites. Nous n'avons pas fait une guerre à mort à ceilx qui outragent les femmes pour les outrager à notre tour. »Tel était le héros de l'indépendance serbe. Simple autant qu'il était brave et juste, il quittait parfois les armes pour le soc, et, comme Gincinnatus, paysan sublime, il fécondait la terre de ses ancêtres reconquise par son courage.
La prise de Belgrade (12 décembre 1806) avait sanctionné en quelque sorte la rébellion des Serbes et donné une force nouvelle à leur insurrection. L'année suivante, le pacha de Bosnie reçut l'ordre de se porter avec quarante mille hommes sur la Drina ; il s'avança dans la plaine de Michar. Les Serbes étaient au nombre de quinze mille. L'absence de Tcherni-Georges, occupé du côté opposé, ajoutait au décourage-
ment de cette petite armée, qui se préparait néanmoins a résister avec courage. Mais Georges veillait à tout. Un moment avant que le combat ne s'engage, le bruit se répand parmi les Serbes que leur chef vient d'arriver au milieu d'eux. A cette nouvelle leur ardeur se rallume; ils fondent sur les Turcs et les forcent à abandonner le champ de bataille (1807).
Dans les deux années qui suivirent cette victoire, les Serbes étendirent leurs conquêtes jusqu'à la Drina à l'ouest, et, sur les bords du Danube, de Belgrade à Négotine; ils arrivèrent, au sud, jusqu'à No vi-Bazar. Tcherni-Georges était sur le point de s'emparer de cette place forte, lorsqu'il apprit que le mouvement des insurgés du côté de Kaménitza, devant Nisch, menaçait de leur être funeste. Il se transporta aussitôt sur ce point. Hélas! il arrivait trop tard. Les Turcs avaient écrasé les Serbes qui, plutôt que d'abandonner le champ de bataille, étaient morts jusqu'au dernier. Les vainqueurs, dans le délire de leur succès, élevèrent, sur le lieu témoin de
lear victoire, une pyramide de crânes ennemis. M* Blanqui rapporte Timpression que lui fit, avant de pénétrer dans la ville de Nisch, ce barbare trophée : « Avant d'entrer dans ces murs, ditil, nos yeux furent attristés à Taspect d'un hideux monument, tristement caractéristique de Tétat social du pays. C'est une pyramide quadrangulaire tronquée, incrustée de trois ou quatre mille crânes de chrétiens serbes qui succombèrent dans un combat contre les Turcs en 1816 (1), et dont le fanatisme musulman a fait, aux portes même de la ville, ce barbare trophée. Les quatre faces du monument sont recouvertes, comme une mosaïque, de plusieurs milliers de crânes scellés dans la muraille, depuis le sol jusqu'au sommet. La piété des Bulgares en a déjà enlevé quelques centaines pour leur donner la sépulture; mais il en reste encore un très-grand
(4) 11 y a ici une erreur de date. C'est en 4809, sous Tchemi^Georges, et non en 4846, sous Miloch, qu'eut lieu le combat de Nisch*
nombre auquel tiennent des lambeaux de chevelures agitées par le vent. C'est une colonne triomphale de cannibales : il est impossible de n'être pas saisi d'horreur en la voyant. Je saluai respectueusement ces dépouilles de chrétiens morts pour la défense de leur patrie et de leur religion; un jour viendra peut-être, où sur la place même qui supporte aujourd'hui leurs restes profanés , la Bulgarie émancipée élèvera un temple à leur mémoire (1). »
Malgré cet échec, la Serbie voyait triompher la cause de l'indépendance. Mais son libérateur n'avait pas seulement à combattre les armées turques; il trouva, au sein même de son pays, des ambitions malheureuses qui furent habilement exploitées par la politique de la Russie, et qui entravèrent l'œuvre glorieuse dont il était le promoteur. Tandis qu'il soutenait cette double lutte, les puissances de l'Europe, menacées par les
(1) Voyage en Bulgarie pendant Vannée 1841, par M. Blanqui, membre de l'Institut.
conquêtes de Temperear Napoléon I", ne songeaient guère à s'occuper du peuple serbe. A plusieurs reprises, la Serbie témoigna de ses sympathies pour la France, Tcherni - Georges avait appelé auprès de lui un homme éclairé, ardent partisan des idées françaises, Dositbée Obradovitch qui, par la fondation de plusieurs écoles et ses travaux, bases de la littérature nationale, avait acquis une grande influence dans le pays. Dosithée Obradovitch rédigea une lettre traduite en italien dans laquelle il faisait appel à la France et demandait son protectorat pour les Slaves de la Turquie. L'empereur Napoléon, en guerre avec l'Europe entière, ne put porter à cette démarche toute l'attention qu'elle méritait. Il se contenta d'envoyer à Georges le Noir un sabre d'honneur comme un témoignage de son estime. Les Serbes comprenaient que la France seule pouvait leur donner une protection à la fois efficace et désintéressée. En efifet, l'Autriche, dont toutes les provinces du littoral adriatique et des bords du Danube sont peuplées
de Serbes, oe pouvaient approuver leur révolte contre la Porte, sans justifier en même temps chez elle une insurrection semblable. Aussi le cabinet de Vienne se refusait-il à traiter avec ce peuple qu'il appelait rebelle, et le héros de sa régénération qu^il considérait comme un aventurier. La Russie seule offrait sa protection et son appui. Le Czar, en guerre avec la Turquie, trouvait un précieux avantage à seconder les efforts de Tclierni-Georges, et lorsque, en 1805, Matthieu Nénadovitcb, fils du Knèse de Yaliévo, se rendit à Saint-Pétersbourg pour demander le concours de la Russie, il n'eut pas de peine à robtenir. Toutefois le cabinet russe, bien déeidé à tirer profit de son intervention et connaissant le caractère loyal de Tcherni-Georges, voulut se créer un parti qui pût contrebalancer Tinfluence de ce dernier et servir ses intérêts. Cest dans ce but qu'à son protectorat il mit comme condi* tion la création d'un sénat [soviet) composé de douze membres. La Russie avait bien jugé Tcherni-Georges. Quoiqu'il se montrât reconnais-
sant de Tintérét qu^elle témoignait aux Serbes, lorsque Alexandre exigea, pour prix de Tappui qu'il leur prétait, qu'ils Tacceptassent pour souverain, il répondit indigné : « que les Serbes s'étaient affranchis du joug des Turcs sans le Czar et que sans lui ils sauraient se défendre. » Plus tard, le cabinet de Saint-Pétersbourg condescendit à une simple alliance qui put alors être acceptée. Un corps de trois mille Russes passa le Danube à Kladovo et vint se réunir à l'armée de Georges. Mais le Czar n'en poursuivait pas moins ses vues de suzeraineté sur la Serbie. Il avait envoyé, auprès du sénat, le consul Radophikine. Grec de naissance, qui recrutait des partisans à la Russie et excitait les sénateurs à faire de l'opposition à Georges. Toutes ces intrigues eurent pour résultat d'empêcher que la Serbie n'acquit une entière indépendance, mais elles ne purent arrêter l'élan du peuple et les succès de l'armée pleine de confiance dans son chef. La campagne de 1810 contre les Turcs fut heureuse et brillante. LesOsmanlis, à bout de forces, proposé-
— ilO —
rent à Tcherni-Georges de le reconnattre comme régent de la Serbie aux mêmes conditions que les princes de Yalachie et de Moldavie. La Russie n*entendait pas qu'un arrangement fût conclu sans son intervention. C'était perdre tout le fruit de ses sourdes menées et de sa protection. On força Topinion de Georges et on lui fit refuser ces conditions. Tout à coup l'empire du Czar est menacé par une armée formidable que dirige contre elle le vainqueur d'Austerlitz et d'Iéna. Le cabinet de Saint-Pétersbourg se hâte de conclure la paix avec les Turcs et consacre, dans la traité de Bucharest (28 mai 1 81 2), un article tout entier à la Serbie (art. 8.). D'après les stipulations de cet article, les Serbes pouvaient exercer librement les rites et cérémonies de leur Église ; ils avaient le droit de choisir leurs juges parmi eux ; ils pouvaient administrer intérieurement le pays avec une entière indépendance; tous les impôts devaient se fondre dans un seul tribut ; toutes les propriétés turques de Serbie devaient être remises entre les mains des habitants et administrées par eux en se-
qaestre ; ils avaient le droit de parooarir la Turquie avec leurs propres passe-ports, de fonder des écoles, des hôpitaux, des imprimeries : enfin aucun Turc, excepté ceux des cijtadelles, ne pouvait vivre ou demeurer en Serbie.
Ces conditions étaient certainement d'un grand avantage pour le pays, mais la Russie, qui les imposait à la' Porte, n'ignorait pas qu'elles seraient violées dès que les troupes qu'elle entretenait sur les frontières seraient retirées pour être opposées à l'armée française. Elle feignit cependant de croire à leur entière exécution. La politique du Czar joua un rôle odieux dans la personne du consul Nédoba. La Russie avait bien l'inten* tion de contraindre la Porte à s'exécuter, lors* qu'elle se serait débarassée de ses ennemis ; mais elle se refusait absolument à ce que les Serbes fissent eux-mêmes reconnaître leurs droits.
En 1 81 3 les hostilités recommencèrent entre les Turcs et la Serbie. Le consul Nédoba paralysa les efforts de Georges en l'assurant que son gou«vernement viendrait à son secours. Cependant
— il9 —
les Turcs arrivaient à la fois par la Drina , par Âleksinatz, et par le Timok.
Tchernî*6eorges, circonvenu par le consul Nédoba, attaqué par les sénateurs gagnés à la cause des Russes, se voyant dans Timpossibililé de s'opposer à Tin vasion qui menaçait le pays, fut obligé de passer en Autriche. En même temps les Turcs forçaient Négotin qui fit une résistance héroïque. Une fois maitre de cette place forte, ils se répan* dirent sans peine dans la Serbie.
Telle fut la protection de Saint-Pétersbourg, protection égoïste qui mesure la liberté aux peuples qu'elle protège, afin que, condamnés à rester dans un état précaire, ils ne puissent espérer que du Gzar la conservation du rayon d'indépendance qu'ils doivent à sa générosité!
Le pays venait ainsi de retomber sous le joug des Turcs après onze ans d'efforts héroïques. L'article 8 du traité de Bucharest était méconnu. La Russie feignait de l'ignorer et laissait le pays livré aux massacres^ à la désolation, après l'a-
voir conduit elle-même dans cet abtme. Lorsque s'ouvrit à Vienne ce congrès où Ton prétendit rétablir les droits des peuples , un homme, un prêtre, prit le chemin de cette ville afin de faire valoir ceux de la Serbie. Ce pasteur, plein d'un patriotisme si louable, était Matthieu Nènadovitch deValiévo. Il avait déjà fait, en 1814, une tentative sans résultat auprès de Tempereur d'Autriche. Sa nouvelle démarche ne réussit pas mieux que la précédente. Les diplomates réunis à Vienne, se renvoyèrent le jeune barbare dont ils ne comprenaient même pas les prétentions. Pendant que la diplomatie montrait cette indifférence à la cause des Serbes, les Turcs poursuivaient leur œuvre de vengeance. Sous cette oppression nouvelle, un homme surgit du sein du peuple, qui devait continuer la tâche de Tcherni- Georges, et, plus heureux que lui, la conduire à bonne fin : cet homme se nommait Miloch Obrénovitch. Les richesses qu'il avait acquises par le commerce l'avaient élevé au rang de voïvode.
Lorsque Soliman , alors représentant de la Porte
à Belgrade, fidèle à la politique traditionnelle des gouverneurs turcs qui Tavaietit précédé , chercha à frapper en masse les chefs de la Serbie, Miloch , qui unissait à la bravoure la dissimulation et radre&se, parvint à tromper la surveillance du pacha. Dès qu'il se présenta aux Serbes, ceux-ci le reconnurent pour leur chef dans une assemblée générale tenue le 25 mars 1 81 5. Le premier résultat de cette nomination fut de relever le courage des insurgés. Dans une ren* contre qui eut lieu à Tchatchak^ les Serbes furent d'abord repoussés ; mais Miloch furieux de se voir vaincu, rappelle ses soldats , leur communique son ardeur et revient sur Tennemi. Les Turcs se retranchèrent dans une position avanta* geuse ; Miloch, pour les en faire sortir, imagina de planter en terre un grand nombre de piquets qu'il fit recouvrir de costumes guerriers. L'ennemi, trompé par Tapparence d'une armée nombreuse, sortit de ses retranchements pour retourner sur ses pas* Les Serbes se jetèrent alors sur les Turcs et remportèrent une victoire complète. Toute
rartillarie tomba en leur pouvoir. II9 délivrèreut les villes des environs et se portèrent sur Po\]ua^ revatz. La bravoure de Milocb éclata surtout dans Tassaut de cette ville. « Comme ses soldats pliaient devant la mitraille eQnemiei il s'éianga vers les fuyards en leur criant ; a Où allez-vous donC| malheureux ! voulez-vous que les femmes vous couvrent avec leurs tabliers! C'est là (montrant la ville) que sont vos maisons , votre seul asile; vous n'en avez plus d'autre» Tout est perdu si vous reculez. x> Et il les forçai le pistolet au poings de revenir à la charge, ce qu'ils firent avec tant de vaillance que le pacha fut obligé de capituler (1).)) Néanmoins cesbrillants succès furent un moment sur le point de n'avoir aucun résultat. La Porte, qui pouvait disposer de toutes les forces de l'empire par suite de la paix conclue avec la Russie» dirigea deux armées considérabbles contre la Serbie; l'une débouchait par le sud en suivant la Morava , l'autre
■ li n III I 1 11.1^— ■ ■«« m I I I Mil» ■■— ■^«»— ^«pa— iiOUi»^— «^l»O.P— »^pM^1»W
(1) Blanqui, Voyage en Bulgarie,
arrivait par Touest vers la Drina et Zvornik. Tandis que ce mouvement formidable menaçait Miloch et les Serbes^ les deux généraux turcs reçurent tout à coup Tordre de suspendre leur agression et de traiter à tout prix. Cette mesure était motivée par Tatlitude nouvelle de la politique russe. Le Czar, rassuré par la malheureuse issue de la campagne des Français en Russie, demandait à la Turquie Texécution de Tariicle 8 du traité de BucbaresL Pour se conformer aux vues du divan , le pacha de Zvornik essaya de traiter avec Miloch. Mais la première condition qu'il voulut imposer et qui consistait dans le désarmement général des Serbes, essuya un entier refus. Marachli-Pacha, qui était à la tète de la seconde armée turque , se montra plus conciliant. Il accepta une sorte de paix armée à la condition qu'il pourrait se rendre librement à Belgrade et que les Serbes enverraient une députalion à Gonstantinople, pour y délibérer sur les mesures à prendre ultérieurement.
Ue cette époque à 1830, Miloch Obrénovitch
conduisit, au miliea d^alternatives diverses, la barque fragile de T indépendance serbe.
Obligé de ménager à la fois la Russie et la Porte, il trouvait , comme son prédécesseur, au sein du sénat, une opposition suscitée par les intrigues des deux grandes cours. Le cabinet de Saint- Pétersbourg, aussi bien que le divan de Gonstantinople, éveillaient toutes les ambitions autour de lui afin de diviser le pouvoir, et partant d'affaiblir le pays ; Miloch, au contraire, tendait à le centraliser dans ses mains. Certes, ces difiScultés sont de nature à excuser bien des moyens qui, dans d'autres circonstances, pourraient paraître barbares. L'héroïsme de Georges le Noir, si précieux dans le commencement de l'insurrection , n'aurait pu être que médiocrement utile à la Serbie dans ces conjonctures nouvelles. Elle avait maintenant moins à lutter par les armes que par une sage politique. Miloch , doué d'une habileté instinctive qui réussit même avec la diplomatie russe, était l'homme qu'il fallait au pays. Voici d'ailleurs le tableau que M. Blanqui
fait de son administration : « Miloch, dit^il^ avait attaqué les abni comme il faut les attaquer dans un pays tel qu'était le sien , quand il en devint le cbefi II poursuivit sans pitié toutes les tenta*^ tives d'anarchie^ et il improvisa en quelques an« nées des réformes qui feraient honneur aux gouvernements les plus éclairés de l'Europe» La Serbie lui doit lôs premières routes percées au sein dd ses forêts » Tordre rétabli dans les finan* ceS| la création de la nationalité serbe, etc.* (1) » Les conventions d'Âkerman (25 décembre 1826) avaient renouvelé à la Porte l'obligation de tenir, vis^à'^vis des Serbes, les engagements pris à Bu-* cbarest. La Russie accordait dix-huit mois au divan pour s'exécuter. Cependant ce terme était expiré^ et l'état de la Serbie restait le même. La Russie envoya alors une armée vers le Balkan. Cette mesure fut plus efficace que les menaces de l'ambassadeur de Saint-Pétersbourg; ce ne fut pourtant qu'en novembre 1 820 que la Porte