LE SABAT MODERNE
Minuit.
Ces douze coups sonores sont comme le prélude de la dernière partie du programme. Au moyen âge, romantique et catholique, les goules, les vampires et mesdames les sorcières montées sur leurs balais, choisissaient cette heure pour inaugurer leurs mystérieuses farandoles; au temps où nous vivons, il n'y a plus dehors que les poètes élégiaques, \espochards, les joueurs attardés et les patrouilles, — phalanges qui n'ont rien de bien sorcier, comme chacun sait.
Minuit et demi.
Les bougies s'éteignent, mais pour faire place à la romanesque veilleuse.
Il en est qui reviennent de l'Opéra réel et qui disent, en se fourrant sous les draps :
— Quelle charmante fauvette que madame**' ! Elle a ce soir chanté comme un ange de l'Albane!
Une heure du malin.
Les amants attardés rentrent en toussant, les déilés théâtrales en déclamant, les journalistes en se jetant à la face les fariboles qu'ils ont recueillies en ne corrigeant pas leurs épreuves.
Voilà enfin le silence.
Pas tout à fait cependant, car j'aperçois là-bas, dans l'ombre, le chiffonnier de mon ami J.-J. Traviès, qui chante son refrain favori en manière de couplet final.
Petit ou grand, Un homme est toujours franc Loyal et bon vivant S'il boit sec et souvent.
Tout est fini.
A peu d'exceptions près, il y a dans Paris deux millions et demi de nez qui ronflent; vous voyez que c'est dans les règles. Les derniers soupirs de la basse ferment le concert.
— Parisiens, dormez !