VIOLON DU ROI D ESPAGNE
Un jour, en 1837, très peu de temps avant de partir pour ISaples, d'où il ne devait pas revenir, Adolphe Nourrit, le grand chanteur, était tout en larmes.
— « Pourquoi pleurez-vous? lui dit le docteur Ben- « nati, le médecin des artistes.
— « Parce que Paris oublie en un jour ceux qu'il a le « plus aimés pendant vingt ans. »
Ces mêmes paroles, un musicien des mêmes temps les prononçait aussi devant moi, un jour, dans un bureau de journal, mais sans pleurer et en n'y mettant aucun sentiment d'amertume. Cet Orphée des anciens jours n'était autre que le vieil Alexandre Boucher, violon célèbre, qui a charmé les oreilles les plus délicates de l'Europe, avant et après Paganini.
Seulement, à sa mort, Paganini a laissé àsonfîls trois millions et un titre de baron ; l'autre n'a légué au sien
que son archet. Cherchez aujourd'hui le nom d'Alexandre Boucher. On le trouvera, à coup sûr, dans les journaux d'il y a cinquante ans. On le lira encore au frontispice des vieilles affiches de concert. Ce nom, il a été porté par la Renommé de Paris à Madrid, de Milan à Saint-Pétersbourg. Aucun n'a été plus applaudi.
Il a été le signal des fêtes pour les plusgrandescours, celles des Napoléons, celles des Bourbons, celles des Tzars. L'homme a donné des leçons de musique aux rois et aux impératrices ; il était surtout le maître de la reine Hortense. On le payait en diamants, quand il consentait à recevoir le prix de ses cachets. Cherchez son nom. Peut-être le verrez-vous dans quelques agendas du passé, mais vousne le trouverezpasdans la mémoire des contemporains.
Trois ou quatre années avant la révolution de 1848, Fiorentino, ayant rencontré ce vieil artiste sur son chemin, avait mis sur lui un bout d'article dans le Corsaire. Cet hommage rendu à un talent sur son déclin nous avait valu la visite d'abord, et bientôt la familiarité du rapsode. On vit donc entrer un jour, passage Jouffroy, dans les bureaux du petit journal, un vieillard de taille moyenne, barbe grise, figure frappée de rides, mais chez lequel tout annonçait une nature d'élite.
Septuagénaire où à peu près, il se tenait droit sur les jambes, souriant, gesticulant, fredonnant avec l'entrain d'un homme du Midi et répétant par moment, sans tristesse : « Vous ne voyez en moi qu'une ruine ! » C'était presque le cri de Néron près de se faire tuer : « Quel grand artiste meurt en moi! » Qualis artifex pereof Mais Alexandre Boucher ne savait pas un mot de latin;
il se contentait de savoir la musique, et il la savait comme personne.
Dès ses premières visites, il se montrait à nous comme un excentrique dont les bizarreries prêtent toujours à rire aux jeunes gens. Une fois ou deux, il avait apporté un violon, sous son habit, et quoique ses mains fussent glacées par l'âge, les belles élégies qu'il avait tirées de l'instrument ne nous avaient plus portés à nous moquer. De ce jour-là, on comprenait que notre virtuose avait été quelqu'un dans l'histoire du passé, et toute notre turbulente bohème, la plus bruyante et la plus irrévérencieuse qui fut jamais, s'était mise à le traiter avec un peu plus d'égards. Une autre fois, au commencement de l'hiver, il s'était présenté couvert d'une magnifique pelisse de pelleterie, ce qui ne laissait pas que de nous étonner chez un homme qui n'était pas riche, tant s'en fallait.
— Savez-vous ce que c'est que cette houppelande ? nous disait-il en souriant. Tenez, soulevez-moi ça. C'est léger comme une plume et ça garantit mieux du froid qu'une peau d'ours. J'en ai refusé 20,000 francs. J'en aurais refusé un million. Cette pelisse, il faut que je vous l'apprenne, m'a été donnée de sa main par le tzar Alexandre 1er, qui l'avait portée un jour. Ah! s'il n'avait pas été empoisonné pendant son voyage de Tangarog!
A quelques instants de là, il passait à d'autres impressions, un peu moins mélancoliques. Très grand mime de sa nature, il parvenait, à force de grimaces, à imiter presque tous les hommes historiques qu'il avait connus, et il les imitait de manière à frapper d'éton-
nement tous ceux qui le suivaient des yeux. Je l'ai vu reproduire ainsi, presque coup sur coup, Napoléon, le prince Rostopchine et le prince de Talleyrand.
— Allons, il a encore du chien dans le ventre, disait Henry Murger.
Le vieux musicien avait eu, dans sa jeunesse, une ressemblance frappante avec Napoléon, et la chose a même été inquiétante pour lui en deux ou trois circonstances. Ce fait est indiqué, du reste, dans les Mémoires de Bourrienne et dans ceux de madame la duchesse d'Abranlès. Une fois surtout, l'Empereur rencontra le professeur de musique aux Tuileries mêmes, dans un cabinet d'étude de Joséphine, et il entra, paraît-il, dans une colère terrible.
— Je n'entends pas, s'écriait-il en faisant sonner son pas sur le parquet, que ce musicien mette désormais les pieds ici. Il me ressemble trop.
En nous racontant cette scène, Alexandre Boucher imitait l'homme d'Austerlitz, marchant, gesticulant et parlant comme lui; et, commeil fînissaiten se montrant lui même, blotti dans une encoignure du palais, tremblant comme la feuille que le vent d'automne agite, cet ensemble nous amusait tous au delà de toute expression.
— Ce grand homme, ajoutait-il, avait la petitesse d'être jaloux de moi.
Celui des princes que l'artiste parvenait le mieux à figurer, c'était son ancien élève, le roi d'Espagne, Ferdinand Vil, le mari de la reine Christine, le père d'Isabelle II. Ancien serviteur de Charles IV, maintenu à la cour d'Aranjuez pardon ManoëlGodoi, prince de la Paix,
le Marfori d'alors, il avait vu de près tout ce qui s'était passé au delà des Pyrénées avantla grande guerrede l'indépendance, et, sous ce rapport, sa mémoire débordait en fait d'anecdotes et de traits curieux.
Il avait donc vécu avec Ferdinand, lorsqu'il n'était encore qu'un infant, c'est-à-dire le prince des Asturies, comme on l'appelait; il l'avait suivi dans son exil à Bayonne, à Fontainebleau, à Vendôme et au château de Valençay ; il l'avait vu conspirer la chute de son père; il l'avait retrouvé plus tard à Madrid, sur le trône, se mariant en secondes noces avec une princesse deNaples, et faisant étrangler les patriotes de la trempe du général Rafaël Riego.
Voilà ce roi chrétien que sa mère appelait Ferdinand, cœur de tigre et tête de mulet,
disaient Barthélémy et Méry dans la Némésis. — Alexandre Boucher le copiait à l'époque où le nezet le menton du Bourbon se touchaient presque, et, dans un mouvement de verve endiablée, il accompagnait ce jeu de physionomie de paroles qui sont devenues historiques.
— Carajol sécriait Ferdinand, rois et peuples, écoutez! Savez- vous ce que deviendra l'Espagne quand je serai mort? Je compare l'Espagne à une bouteille de bière qui fermente. Quanta moi, je suis le bouchon, el tapon. Ce bouchon parti, toute la bière s'échappera en écume, et ce sera bien fait. Carajol
11 serait impossible d'exprimer combien ce coup de thùàtre élaitbizarre. Dans la rédaction, alors si mêlée, du Corsaire, il y avait des écrivains de toutes les origines. On y voyait des Russes comme M. YvanGolovine,
des Italiens comme Fiorenlino, des Alsaciens, longtemps Allemands, comme Alexandre Weill, des Polonais comme le général Bem, l'illustre lieutenant de Kossuth. Il s'y trouvait aussi des Espagnols et particulièrement deux ou trois jeunes officiers carlistes qui avaient fait la guerre de partisan sous les ordres de Zumala-Carréguy et de Cabrera.
Dans le nombre, on remarquait un homme du monde, bien connu des faubourgs aristocratiques, don Carlos d'Algarra, qui venait de composer un drame pour l'Odéon. Quand il était soldat, il avait été aide-de-camp de Charles V. A Yergara, invité par Maroto à passer avec son régiment sous les ordres des christinos et à remettre à un général de la reine ses armes et ses munitions, il avait répondu en faisant sauter la poudrière d'Urdax et n'avait voulu remettre son épée que sur la frontière , aux autorités françaises. On en voyait un autre, Basque d'origine, qui, à la vue de ces scènes où Alexandre Boucher se changeait si bien en Ferdinand VII, ne pouvait retenir un violent accès d'hilarité.
— Ah ! oui, disait-il en sautillant, voilà bien le vieux roi dont le testament nous a mis les armes à la main; voilà bien le père d'Isabelle !
Il s'écoula deux ou trois ans ; la révolution du 24 février éclata, et le vieux musicien continua à venir nous voir. Très loquace lorsqu'on savait le faire parler, il nous racontait alors quelques épisodes de sa jeunesse, qui a été des plus brillantes. Beau jeune homme, déjà grand artiste, sous le Directoire, il avait eu un très grand succès chez madame Tallien, chez madame Sophie Gey, chez Barras, môme à côté de l'illustre Garât.
L'envie de voir du pays l'avait pris et il était parti pour l'Espagne.
En ce temps-là, grâce à don Manoël Godoï, la cour de Madrid était comme un séminaire d'artistes et de poètes. D'un côté, la reine et le favori aimaient les l'êtes et les lettres. On faisait donc bon accueil à des hommes d'élite tels que Moratin et Yriarte ; Goya aussi était admis et vingt autres. D'autre part, le vieux roi, fou de musique, attirait à lui le plus de symphonistes qu'il pouvait. On menait au palais une vie asiatique, un peu comparable à celle qu'Anacréon voyait se produire chez le sage et voluptueux Polycrate, tyran de Samos.
Il était très plaisant d'entendre Alexandre Boucher raconter à quel moyen original il avait eu recours pour se faire entendre du roi d'Espagne. Cette parlicularité mérite assurément d'être notée.
Très jeune encore encore, très pauvre, sans protection, sans appui, mais fort de son archet et de ses quatre cordes, le violon fugitif errait dans Madrid en se demandant, comme Gil Blas, s'il dînerait, le lendemain. Un marchand d'orangeade lui apprit alors que le roi aimait passionnément la musique et jouait lui-même du violon.
— C'est bon ! me voilà sauvé! se dit alors l'artiste. Dès le lendemain, Alexandre Boucher alla s'installer
à poste fixe, a\ec son instrument, chez le concierge du château.
— Que voulez-vous ? demande ce dernier.
— Jouer démon instrument.
— Alli z-vous en. La consigne est d'écarter les mendiants.
— Je ne suis pas un mendiant, seigneur portier.
— Qu'êtes- vous donc?
— Un grand artiste qui vient ici, en secret, de la part de la reine, pour faire plaisir au roi.
Bonhomme au fond, le concierge se laissa convaincre par le conte, et le violon resta. — Au bout de cinq minutes, il se mit à jouer avec toute l'énergie que nous lui avons connue.
La séance durait depuis longtemps lorsque enfin Charles IV sortit en carrosse pour aller à la promenade. Au bruit des chevaux, Alexandre Boucher redoubla de vigueur et d'application; si bien que le roi, qui, comme on se le rappelle, était un grand amateur, entendant cette harmonie, mit la tête à la portière pour savoir d'où ce beau bruit provenait.
— Majesté, c'est un musicien français qui ne veut pas s'en aller, dit la concierge.
Un chambellan mit pied à terre, vint s'informer, et, toutes perquisitions faites, trouva Alexandre Boucher dans la loge du concierge, où il se démenait, son archet à la main, comme un diable dans un bénitier.
— Amenez-le-moi, dit le roi, que ce jeu intéressait déjà au plus haut point.
Alexandre Boucher s'approcha, le violon et le chapeau à la main.
— Sire, dit-il en mauvais espagnol. Votre Majesté voit en moi le premier violon du monde. Si j'eusse écrit le fait, en ne m'aurait pas cru. Il n'y avait qu'un moyen : frapper les oreilles du roi au moment de la promenade; c'est ce que j'ai fait. Y a-t-il un crime là-
dedans? Dans ce cas-là, qu'on me pende. Ça vaudra mieux que de mourir de faim.
Charles IV se mita rire.
— En effet, dit-il à l'artiste, tu es un exécutant de premier ordre. Je me connais en musique mieux qu'en politique. Je te nomme maître de chapelle.
Dès le soir même, le Français était installé au palais, avec une situation. Charles IV ne pouvait plus se' passer de celte recrue faite d'une manière si comique. Pour bien faire voir à tout Madrid quel cas il faisait du jeune artiste, il lui avaitfait cadeau d'un uniforme d'un style qui dépassait toute fantaisie.
— Figurez-vous, me disait le vieux musicien, que, les jours de service, je me montrais à la cour avec un habit d'ofucier fond vert, sur lequel se trouvaient brodées en or les sept notes de la gamme.
L'empire arriva; Napoléon, rejetant tout à coupla peau du lion pour prendre la peau du renard, eut envie de s'emparer de l'Espagne pour la donner à l'un de ses frères. C'a été une grande faute, dit l'histoire. C'a été l'origine de toutes sortes d'aventures. Ce fut à cette occasion que notre musicien très fidèle revint en France avec la petite cour dépouillée.
On alla d'abord à Bayonne, où eut lieu ce grand tour de passe-passe dans lequel Napoléon, suivant un contemporain, prit envers les Bourbons d'Espagne des airs de Jupiter-Scapin. Les Mémoires du prince delà Paix donnent là-dessus des détails que nous ne reproduirons pas ici. Il nous suffira de dire que, dès ce moment-là, le royaume de Charles-Quint était confisqué, mais ce rapt ne pouvait être mis en vigueur qu'à la
suite de certaines mesures machiavéliques, familières à celui qui avait déjà si bien permis l'exécution du duc d'Enghien dans les fossés de Yincennes. Joseph, intronisé à Madrid, cela n'allait pas tout seul. Déjà l'Espagne, si chatouilleuse sur le point d'honneur, murmurait en se voyant menée par un étranger. « Encore si le Corse était celui qui a gagné vingt batailles, Glissaient les rejetons du Cid, on pourrait peut-être s'entendre, mais Pepe, un grand flandrin, un libertin vulgaire et le plus nul des hommes! » Déjà, clans les provinces du Nord, zone où la race des montagnards est plus portée à l'indiscipline, les moines parcouraient les bourgades en prêchant l'insurrection. Encore quelques mois et des gens du peuple tels que les deux Mina allaient sortir de dessous terre pour former ces premières guérillas qui ont fait couler tant de sang français. En projetant son regard d'aigle sur ce qui se passait ainsi au delà des Pyrénées, Napoléon avait bien deviné qu'il y avait par là un danger nouveau et difficile à supprimer. Ce qu'il fallait faire avant tout, c'était empêcher que la famille royale d'Espagne demeurât plus longtempssurlafrontiere.il donna donc ordre de la transporter à Fontainebleau, c'est-à-dire au cœur de la France.
Comme Alexandre Boucher faisait partie de la maison de LL. MM., il fut du voyage et arriva avec les princes et les infants au palais de François 1er, mais, dès le jour même de l'installation, suspectant très fort l'empereur, il voulut montrer tout son zèle aux augustes réfugiés. A ce qu'il nous racontait très simplement, sans emphase, il demandait à ce qu'on plaçât tous les
jours son lit en travers de l'appartement dans lequel couchaient don Fernando, le prince des Asturies, et don Carlos, son Irère ; c'était donner clairement à entendre que le conquérant qui venait de voler une couronne était homme à jouer, la nuit, le rôle de Richard III, en faisant attenter à la vie de ses prisonniers. « — On n'arrivera à vous qu'après m'avoir passé sur le corps », disait-il. — Charles IV, la reine et don Manuel Godoï repoussaient, bien entendu, jusqu'à la supposition d'un drame si odieux, mais les infants laissèrent l'aire le zélé serviteur. A la vérité, ça ne fut que pour peu de temps. On sait, en effet, que le séjour de Fontainebleau ne devait durer que quelques mois. Au gré de Napoléon, ce canton était encore trop rapproché des Pyrénées. Les princes furent envoyés tour à tour à Vendôme et enfin à Valençay, dans le Berry, au château de Talleyrand.
Quand ils furent relégués dans cette dernière résidence, on pourrait dire dans cette prison, l'Espagne étant en feu, on avait supprimé les trois quarts des subsides stipulés dans la convention de Bayonne. lien résultait qu'ils ne pouvaient plus avoir le moyen de payer une cour. Le premier violon fut donc congédié. Mais qu'importait à un artiste tel qu'Alexandre Boucher? En ce temps-là, sa réputation d'instrumentiste était européenne. Il était sans contredit le musicien le plus recherché de cette époque où Paris était, tous les jours, en fêle. Il reparut donc dans la capitale et il y fit flores. Ce fut alors qu'il donnait des leçons à Joséphine et à la reine Hortense, sa fille. Ce fut alors aussi qu'il alluma les soupçons du despote auquel rien ne
résistait sur le continent. Conséquence forcée, il dut s'en aller, son archet à la main, faire son tour d'Europe.
Tous ces voyages étaient des triomphes, ainsi que le disent les journaux d'alors. On le couvrait de fleurs, de bravos et d'or. « J'ai reçu dix-sept tabatières enrichies de diamants » disait-il quand il racontait sa prestigieuse existence d'artiste. S'il l'eût voulu, s'il eût consenti seulement à ne pas vivre en prodigue, Alexandre Boucher se serait fait une très belle fortune, mais la prévoyance est la vertu des fourmis et non celle des cigales.
» — Eh! dame, je vivais en roi du violon, moi qui avais été le violon d'un roi », disait-il en jouant sur les mots. Gela signifie qu'il ne supposait pas que la vogue cesserait jamais de lui sourire. Quinze années s'écoulèrent; l'axe du pouvoir changea tout à coup en Europe; Moscou et Waterloo furent comme deux coups de tonnerre. Un matin, en se réveillant, le musicien s'écria :
— Tiens, le beau rêve du Corse s'est évanoui comme un nuage qui passe!
Que de révolutions s'étaient accomplies!
On était en 1816.
Ferdinand VII restauré, Napoléon deux fois tombé, les Buurbons replacés sur leurs troues, à Paris, à Madrid et à Naples, le violon reprit sa vie d'artiste errant. Imprévoyant comme le sont presque toujours ceux qui réussissent vite, il comptait ses fêtes par ses jours. Partout où il allait en Europe, au midi ou au nord, on le couvrait toujours d'or et de fleurs. Une des causes de sa vogue était sa ressemblance prodigieuse
avec celui que Chateaubriand avait déjà surnommé « le géant de batailles. »
Détesté en Allemagne tant qu'il avait été debout, Napoléon y passait à l'état de demi-dieu depuis qu il avait été jeté sur un roc de l'Atlantique par l'Angleterre. Aussi l'homme qui portait son visage et qui simulait si bien ses gestes, était-il deux fois applaudi dans toutes les petites principautés d'outre-Rhin. Une fois, à Stutlgard, il donnait un concert. Tout à coup, au moment où il accordait son violon, une voix de femme, la parole argentine d'une princesse, se fit entendre :
— Voyez donc comme il ressemble à Y Ogre de Corse/ disait-elle.
Alexandre Boucher ne fut jamais tant fêté que ce soir-là. Dès ce moment, sa haine pour Bonaparte tomba d'un bon tiers. Un autre fait, bien plus théâtral encore, acheva d'éteindre en lui l'étincelle du vieux ressentiment que nourrissait l'ancien maître de chapelle de Charles IV.
En 1817, le musicien, acompagné de sa famille, fit un voyage à Saint-Pétersbourg pour y donner des concerts. Un jour qu'il était à faire de la musique chez le prince Naiïshkine, grand chambellan, l'empereur Alexandre y avait passé la soirée, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire dans les maisons où personne n'avait le mauvais goût de trahir l'incognito dont il s'entourait. Dans ses Me/noires, le duc de Vicence, à la vérité, assigne une autre cause à l'assiduité de ses visites. Les deux grands yeux bleus d'une belle blonde attiraient le tzar. Mais, au fond, qu'importe?
Pendant la soirée, le prince s'approcha du violon.
— Monsieur Boucher, j'ai quelque chose à vous demander.
— Sire?
— Une complaisance que je sollicite de vous, une chose tout à fait en dehors de votre art.
— Je suis entièrement aux ordres de Votre Majesté.
— Eh bien! venez donc me voir demain au palais, à midi précis; vous serez immédiatement introduit dans mon cabinet, et je vous dirai ce dont il s'agit.
La tête de l'artiste travailla toute la nuit. Il ne pouvait se douter de ce que le tzar avait à lui dem nder.
Le lei demain, il se rend au palais à l'heure indiquée. Dès qu'il est introduit dans le cabinet de l'Empereur, les personnes qui s'y trouvaient, au nombre desquelles était le grand-duc Constantin, se retirent.
— Venez dans la pièce voisine, dit l'autocrate.
Là, le musicien vit étalés sur un canapé un petit chapeau sans galons, une épée, un uniforme de colonel des chasseurs delà garde impériale française et une croix: d'officier de la Légion d'honneur.
— Maintenant, lui dit l'Empereur, je vais vous dire ce que je souhaite de vous. Tous ces objets ont appartenu à Napoléon; ils ont été pris pendant la campagne de Moscou. On m'avait parlé de votre ressemblance avec lui. Elle est plus frappante encore que je ne le croyais. La tzarine regrette beaucoup de ne l'avoir jamais vu. Si vous voulez bien revêtir son costume, je vous présenterai de la sorte ma femme, qui, ainsi que moi, vous en saura beaucoup degré.
Boucher consentit à ce que lui demandait le tzar. Tout en riant, il fit sa toilette impériale devant le puis-
LA SERENADE DE DON JUAN oi5
Baril autocrate. Au bout de dix minutes, ils se présentaient l'un l'autre devant l'impératrice, à l'entresol du palais.
— Majesté, dit Alexandre Ier, l'illusionest complète; vous pouvez dire maintenant que vous avez vu Bonaparte.
Ce furent les expressions de l'Empereur. En réalité, cette scène était une mascarade qui ne pouvait faire rire des acteurs tels que ces Russes qui avaient joué un rôle si actif dans une grande tragédie historique, celle de la mort du dernier tzar. Au bout d'une demi-heure, on congédia le musicien.
— Il me tarde ne me déshabiller, disait le pauvre violon. Ces habits me pèsent!
— Qu'est-ce que vous dites de ce trait? Est-ce que toute la civilisation moscovite n'est pas là-dedans?
Quelques années s'écoulèrent. Alexandre Boucher revint à Paris.
Ferdinand VII, qui était une sorte de Barbe-Bleue, avait vu mourir plusieurs femmes, non de mort violente, mais au sortir de son lit. Il venait de se remarier et avait épousé une jeune princesse de Naples, dona Ghristina, fort belle et très bien portante, la rnêms qui a porté depuis le titre de Régente.
A la suite des noces, on voulut avoir une belle musique au palais. On appela donc l'ex-premier violon.
— Pas de plaisanterie, lui dit el rey netlo, en revoyant son ancien ami de Fontainebleau et de Valençay. J'ai pour premier ministre Galomarde qui n'entend pas qu'on vive ici à la française. Ainsi, ne te montre pas trop familier avec moi, ou la chose pourrait tourner mal.
Alexandre Boucher promit qu'il serait musicien du roi, et rien de plus.
Mais, grâce à Galomarde, letiquetle du palais était d'une sévérité toute castillane. Rappelez-vous le second, acte de Ruy Blas et la grande maîtresse du palais. A tout moment, notre symphoniste oubliait ces prescriptions rigoureuses. Des rois! des princesses! il en avait tant vu et tant fréquenté dans ses voyages qu'il ne se croyait pas trop obligé à tant de réserve envers ceux qu'il avait connus jadis dans l'exil.
Un jour que le roi et la reine se promenaient ensemble à Aranjuez, dans le jardin, on fit signe au maître de musique d'approcher. 11 s'agissait de régler le programme d'une fête. Alexandre Boucher vint donc, tête nue, en s'inclinant; mais, en ce moment, comme la robe de la jeune reine s'embarrassait par hasard dans un buisson de roses moussues, il crut qu'il était de son devoir de se baisser pour la dégager.
— Malheureux! s'écria Ferdinand en affectant une grande colère; que fais-tu là? Est-ce que tu ne connais pas la loi? Est-ce que tu ne sais pas le proverbe : Ne touchez pas à la reine? Si Galomarde te voyait, tu serais pendu !
En parlant ainsi, le roi avait, par mégarde, touché le musicien à l'épaule.
— Si, par Dieu, sire, je connais la loi, riposta le violon; mais d'abord, comme le roi vient de me loucher à l'épaule, le premier ministre n'y pourrait rien : je suis absous. De plus, à cause de ce soûl fait, je suis créé grand d'Espagne, ce qui me donne le droit de me couvrir désormais devant Yotre Majesté, et je me couvre.
En effet, il mit son chapeau sur sa tète, et Ferdinand VII, se déridant tout à coup, se mit à rire aux éclats.
— Allons, reprit-il, je n'ai pas pu réussir à te faire peur.
En nous racontant ces diverses anecdotes, Alexandre Boucher ajoutait avec beaucoup de bon sens :
— Je me suis convaincu que les princes peuvent aimer en même temps la tragédie et la grosse farce. Vous avez vu Charles IV me faire faire un uniforme sur lequel on avait brodé en or les sept notes de la gamme, et en même temps forcer l'Espagne à répandre des flots de sang. Alexandre 1er avait vu étrangler son père avec une écharpe fournie, dit-on, par lui-même, et il se plaisait à me faire endosser la défroque de Napoléon pour l'aire une parade. Ferdinand Vil faisait étrangler Riego, et il jouait la scène que je viens de vous dire. Je crois que les porte-couronne sont tous de même.
Alfred de Vigny a écrit sur ce même thème de belles pages, dont tout le monde connaît deux mots : Comediante ! Tragediante !
En 1832, Ferdinand VII mourut. Il mourut même deux fois, tué d'abord parle Moniteur universel, et le Comte de Montalivet le fit ressusciter au bout de trois jours. Il mourut pour tout de bon, six mois après, à la suite d'une longue maladie qui avait peut-être bien quelque chose de celle à laquelle François 1er succomba dans le donjon de Rambouillet. On sait que, avant le décès du roi, la princesse Garlotta aidant, la loi salique fut rompue par son testament. On sait que la fille mi-
neure du vieux prince, Y innocente Isabelle, comme on l'appelait alors, fut appelée à succéder à son père. On se rappelle aussi que don Carlos protesta et souleva les provinces basques et d'Aragon, en prenant la Sainte Yierge pour général en chef.
Pendant toute celte longue querelle, l'artiste était revenu en France. Par malheur, ce n'était plus le brillant jeune homme des grands jours, Tout passe vite. L'âge était venu. Le temps avait neigé sur sa tête. Il était encore un très savant instrumentiste, mais d'autres s'étaient emparés de l'admiration de l'Europe: Paganini, Liszt, Thalberg et d'autres encore. Ayant été à même cent fois de devenir riche, il n'avait eu aucune prévoyance. L'occasion est chauve, à ce que disaient les anciens.
Il avait laissé passer la fortune, et pour le moment, il en était réduit pour vivre à se promener à travers les villes et les bourgades de la province, avec son nom oublié et son archet qui n'avait plus qu'un prestige ôbréché.
En voyageant ainsi, à la façon des trouvères, il arriva très modestement à Bourges, dans les Gaules de Jules Ccsar. Cette vieille capitale du Berri, qui renferme tant d'histoires dans son enceinte, a l'aspect triste d'un couvent et d'une prison. Et justement, à cette heure même la politique cauteleuse de Louis-Philippe avait remisé dans cette cité sévère un roi vaincu, son cousin don Carlos de Bourbon, fugitif depuis la journée de Vergara.
Il était venu découronné, pauvre, avec toute sa famille et une poignée de serviteurs dans cette province
où il avait déjà été prisonnier autrefois, mais pour le moment, la cage était moins belle et moins dorée. On l'avait remisé dans une maison particulière, appelée l'hôtel de Panette, que les partisans du prince auraient bien voulu traiter de palais, mais qui n'était, au fond, qu'une habitation bourgeoise, sans tourelles et sans armoiries.
Quand le vieux musicien arriva, il vit la demeure de de l'Altesse environnée de soldats et d'espions. Il n'y avait pas moyen de passer. Chose curieuse, le hasard voulait que les deux fonctionnaires préposés à la garde du frère de Ferdinand VII fussent deux hommes décorés de noms bizarres jusqu'à en être burlesques. Le premier, le comte de l'Apparent, préfet du Cher, n'était autre que le filsducitoyen Cochon, ancien conventionnel régicide, que Napoléon avait anobli après en avoir fait un fonctionaire. L'autre, commissaire de police spécial, se nommait M. Truy. Je vous laisse à penser si le Charivari d'alors, fort aimé des légitimistes, s'amusait à jouer avec ces deux noms-là.
— Cochon et Truy! s'écriait l'ex-violon d'Aranjuez, Cochon et Truy ! ils m'empêcheront de passer. Il faut pourtant que je voie le roi.
Il disait le roi, comme le faisaient tous les amis du prince déchu, en rappelant que, pendant sept années consécutives, don Carlos avait réellement régné sur un bon tiers de l'Espagne, nommant aux emplois, levant des troupes etfaisant payer des impôts.
Tous les dimanches, le prisonnier, suivi de sa famille et des gens de sa maison, se rendait à pied à la cathédrale, et, à l'entrée de la basilique, il trouvait im-
manquablement Monseigneur Aubin de Villèle, archevêque de Bourges, primat des Gaules, couvert de ses habits pontificaux, un encensoir à la main, l'attendant pour s'incliner devant lui et l'adorer, à la mode asiatique. Deux ou trois fois, Louis-Philippe avait voulu s'opposer à ces manifestations qui ne cadraient guère avec les mœurs voltairiennes de la révolutionde juillet; mais le prince et l'archevêque n'en avaient pas moins continué leur jeu.
Qiant aux gentillâtres du pays, ils jetaient feu et flamme contre le roi des barricades.
— Sait-il donc ce qu'il deviendra un jour? disaient-ils. Don Carlos est pauvre. Il rappelle un autre Charles, le septième du nom, qui s'était réfugié aussi dans cette ville et qui était misérable à ce point, qu'un cordonnier ne voulait pas lui laisser une paire de souliers à crédit. Don Carlos en est presque là! Qu'on le laisse pauvre. Qu'on le garde à vue. Qu'on lui donne pour gardien des Cochon etdesTruy, mais qu'on lui laisse son titre de roi. Pour nous autres, nous le maintenons.
Alexandre Boucher se mêlait naturellement à ce concert. ]>s royalistes le trouvaient si fervent qu'ils parvinrent à l'introduire dans l'hôtel de Panette, où il renoua bientôt connaissance avec don Carlos, son ancien élève.
— Roi et musicien, disait-il naïvement, nous étions aussi gueux l'un que l'autre.
Un jour, le musicien se lassa de cette situation, non pour lui, mais pour les princes. Il arriva tout effaré auprès du comte de Montemolin, le fils aîné du roi, celui qu'on nommait déjà Charles VI. En même temps, il lui montrait un portrait.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Altesse, c'est votre portrait.
— Qu'en veux-tu faire?
— Une grande chose, une révolution monarchique.
— Allons, tu veux rire.
— Du tout.
— Explique-toi donc?
— Ah ! c'est très simple. — Tout en jouant du violon, je m'en vais en Espagne. Arrivé à Madrid, je me présente au palais. J'y suis habitué, vous savez. Je demande la reine Isabelle, votre cousine. Je tombe à ses pieds. Je lui présente votre portrait, et je lui dis : « — Majesté, épousez l'original, et vous sauverez la « monarchie. »
Le comte de Montemolin ne rit pas de ce trait, d'abord parce que le musicien était très sincère, ensuite parce que c'était un Espagnol grave.
— Si Narvaezte fait arrêter avecce portrait, dit-il, ton compte est bon : tu seras fusillé.
— Eh bien, on me fusillera !
Il se mit en route, mais avant qu'il n'eût gagné les Pyrénées, il apprenait que le comte de Montemolin, aidé par des jeunes gens de Bourges, s'était évadé et échapp S en dépit des Cochon et des Truy.
— Allons, dit-il, je ne réussirai jamais à faire de politique sérieuse.
— Et il revint à son violon pour ne plus s'occuperdes princes.
Il est mort en jouant un morceau de Beethoven.
Mlle PIERRETTE
Ce soir-là, l'Opéra était en fête. Il y avait de jolies femmes dans toutes les loges, des fleurs partout. On jouait, s'il vous plaît, la première représentation de Giselk, le premier ballet de Théophile Gautier. Déjà le bâton du chef d'orcheste était en l'air, tout prêt à donner le signal de l'ouverture, cette préface lyrique qui précède toujours le lever du rideau. Des loges au parterre on comprenait si bien ce qu'il y avait de solennel en ce moment que les causeries s'arrêtaient à mi-chemin d'une phrase commencée. L'ouverture d'un ballet ou d'un opéra n'a pas mal de ressemblance avec ces hors-d*œuvre d'un repas, qui, dès le premier moment, sont placés là pour mettre les convives en appétit. On murmure alors, de vingt côtés à la fois, en tendant l'oreille :
— Voyons si cette musique sera d'une bonne saveur.
Dix violons, trois altos et trois petites flûtes se disposaient à faire entendre les premiers accents de ce
prélude, quand une petite tète de sexagénaire se montra sur le seuil de la porte d'entrée, à l'orchestre de gauche. A l'aspect de ce visage, l'ouvreuse accourut avec un empressement sans pareil.
— Ah! monsieur l'ambassadeur, dit-elle. Un peu plus et l'on commençait sans vous!
— Sans moi! riposta le vieillard. C'eût été la première fois qu'on aurait vu ça depuis quarante ans.
Ce disant, le retardataire s'était engagé à travers les banquettes.
— Stalle 72, ne l'oubliez pas, dit encore l'ouvreuse. En réalité, la recommandation était bien superflue.
Le comte de Boismorand ne pouvait guère oubiler une place, qui était à lui de tradition. Depuis 1820, c'est-àdire depuis qu'à la suite d'un drame sanglant, l'Opéra avait quitté la place Louvois pour venir s'installer rue Le Peletier, il ne s'était point assis ailleurs. C était de cetle même stalle d'orche-tre qu'il avait vu défiler l'un après l'autre les chefs-d'œuvre des maîtres : le Comte Ory, Guillaume Tel, la Muette, Hubert le Diable, les Huguenots, la Juive, voilà pour l'opéra; la Fille mal gardée, la Tentation de saint Antoine, la Révolte au sérail, le Diable boiteux, voilà pour les ballets. — La stalle 72 lui paraissait être à lui tout autant que le petit hôtel qu'il occupait auv Champs-Elysées, dans le quartier de François 1er.
Qu'était-ce que le comte de Boismorand? L'ouvreuse venait de le dire : un ancien ambassadeur de la Restauration auquel, par habitude ou par politesse, on s'appliquait à conserver son titre. Sous Charles X, un jour, il avait été mis à la tête d'une ambassade. La
mission avait réussi ou non, peu importe; elle datait dans la vie du vieillard à l'égal d'une bataille gagnée, dans les états de service d'un général.
Depuis cette époque, M. de Boismorand, très grand philosophe à sa manière, s'était retiré du monde ou à peu près, l'Opéra excepté. Sybarite de l'ancienne école, il aimait passionnément la belle musique ; Rossini était son dieu. Il se flattait de n'avoir manqué aucune des cent vingt représentations de la Sémiramide, ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Quant aux ballets, c'était autre chose, il ne les aimait pas, il en raffolait. C'était une passion someraine, ses proches disaient une monomanie. On a retenu de lui un très beau mot, digne de passer aux âges futurs.
— J'aurais dû venir au monde sous Louis XIV, aurait-il dit, puisque c'est le seul temps où l'on ait su apprécier la danse à sa juste valeur.
Nous autres, fils prosaïques de la fin du xixe siècle, nous qui traversons des âges plus sérieux ou plus moroses, nous ne pouvons plus comprendre ces prédilections des jours d'autrefois. Nous avons vu partir tour à tour les dieux, les rois et les poètes. Nous voyons s'en aller les danseuses. Nous n'avons plus d'habitué de l'orchestre. Y a-t-il encore un de ces types-là quelque part? Tout a changé depuis la chute de Louis-Philippe. Chacun de nous ne vit plus que comme l'oiseau sur la branche. La mobilité devient une règle. Qui a une demeure fixe? Qui donc concentre ses forces dans le culte d'un art? On n'aime plus que le changement. On s'étudie à s'éparpiller. On se moque de ce qui a l'air d'être une passion ou une
étude. — Toujours s'asseoir sur la même stalle d'orchestre, ce serait être comme le colimaçon qui vit immuablement dans la même coquille.
Ceux qui ont bonne mémoire peuvent se rappeler le succès de Giselle. Jamais la poésie du Nord n'avait été ainsi exprimée par des pirouettes. Toute la salle était sous le charme. A cette époque, en fait de danse, l'Opéra donnait le ton à la mappemonde. Si Marie Taglioni s'était échappée pour aller à Saint-Pétersbourg , si Pauline Leroux était revenue à la vie privée, on avait encore Thérèse et Fanny Essler; Gérito commençait à apparaître; la Rosati n'était pas loin.
— Merveilleux bataillon que celui de nos danseuses ! disait le comte de Boismorand en braquant sa lorgnette sur le théâtre.
Au milieu de cette bande il y avait une petite sauteuse dont les jetés-battus attiraient surtout l'attention du vieil amateur. Blonde, blanche, avec la taille d'une guêpe, elle figurait une elle, c'est-à-dire une de ces Ondines qui voltigent, près des lacs, sur la pointe des iris et des glaïeuls.
— Voilà un sujet d'avenir, disait lb comte.
Ce mot, croyez-le, était prononcé en tout bien, tout honneur. Quand il le disait, l'amour seul de la chorégraphie animait le gentilhomme. C'était comme si, à la vue d'un paysage de Diaz ou de Rousseau, il avait dit :
— Voilà un grand peintre !
Cette elfe, au reste, a laissé dans les traditions du corps de ballet une trace de son passage. On la nommait Pierrette tout court. Pauvre Pierrette! elle an-
nonçait une future étoile. Mon Dieu! la cruauté du sort fit d'elle une invalide, dès la première bataille. Dans cette soirée de Giselle, au moment où elle se retirait avec ses camarades pour ôter ses ailes de libellule et sa couronne de nénuphar, un décor mal assuré lui tomba sur le pied et lui écrasa l'orteil ! L'accident fut raconté, le lendemain, par le Vert-Vert, petit journal des théâtres. « Une elfe qui a eu l'orteil écrasé à la » suite d'un ballet, c'est le jeune duc de Coigny qui a » eu le bras coupé d'un coup de sabre au moment de » la victoire. »
De tous côtés, on se mit à plaindre la danseuse. Le comte de Boismorand ne fut pas le dernier à s'apitoyer sur la pauvrette.
— Que va-t-elle devenir, si elle ne peut plus danser, cette petite?
On lui répondit qu'ayant appris à jouer quelque peu du pinceau, Pierrette gagnerait sa vie à colorier des gravures de modes.
— Allons, je penserai à elle, se dit l'ancien ambassadeur.
A très peu de temps de cet épisode, il se présenta une occasion d'une tournure assez originale.
Quoiqu'il se fût résigné à vivre en ermite, le comte ne laissait pas d'aller par moments au club des Radis- Roses; c'était un cercle aristocratique fréquenté par la fleur des oisifs et par l'élite des étrangers. On jouait en cet endroit un jeu d'enfer. Une certaine nuit, M. de Boismorand s'y attarda, parcs qu'il avait la chance au plus haut point. Il y gagna coup sur coup à sir Reginald O'Sullivan, riche Irlandais, une somme de
120,000 francs, que le perdant lui envoya religieusement, le lendemain, dans lajournée.
L'homme de confiance qui apportait la somme ne voulut pas se retirer sans dire un mot au vieux diplomate.
— Il faut que je vous apprenne tout, monsieur le comte. Le payement que je viens de faire est un acte d'outre-tombe.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Que le gentleman s'est tiré un coup de pistolet dans la tête dix minutes après avoir mis ordre à ses affaires.
— Mais pourquoi s'est-il tué? Est-3e parce qu'il avait perdu?
— C'est pour cela un peu et aussi parce que la vie l'ennuyait.
Une pensée pleine de tristesse, .nuancée de quelque dégoût, s'empara alors de l'esprit de M. de Boismorand. Il lui semblait voir du sang sur l'or et sur les billets qu'on venait de lui apporter.
— Pour sûr, je ne garderai pas celte somme, dit-il. Puis, par suite d'une coïncidence ménagée par le
hasard, il vint à se rappeler la petite Pierrette de l'Opéra et son orteil écrasé.
— Pardieu,s'écria-t-il, voilàl'emploi des 120,000 francs tout trouvé.
— A trois jours de là, l'ancienne elfe travaillait dans sa chambre de la rue Taitbout, quand on lui apporta une lettre timbrée de Paris. Le message était des plus laconiques.
« Mademoiselle Pierrette, ex-artiste de l'Académie
royale de musique, est invitée à se présenter le plus tôt possible, rue Louis-le-Grand, 17, à l'étude de Me Jean- Achille Gouturat, notaire, pour affaire qui la concerne.
» TimolÉon Durand, maître clerc. »
Toujours alerte, l'ancienne danseuse se rendit au lieu où elle était appelée. On lui apprit alors qu'un protecteur fervent des arts, qui désirait garder l'anonyme, ayant appris par le Vert-Vert l'accident qui la forçait de renoncer à la scène, s'était arrêté à la pensée généreuse de lui offrir une compensation. Il s'agissait d'une inscription de rente 5 pour 100 qui donnerait 6,000 francs
de revenu.
Mademoiselle Pierrette trouva l'aventure originale et
accepta d'emblée.
Si elle avait eu encore la libre disposition de son orteil, elle eût certainement fait un rond-de-jambe de contentement.
Sous Louis Philippe, pour un rat d'Opéra, 6,000 francs par an, c'était le Potose. Paris n'était pas encore la ville de marbre où celui qui n'est pas millionnaire est considéré, ou peu s'en faut, comme étant à la besace. Mademoiselle Pierrette se fit une petite existence calme, douce, presque poétique. Ajoutons qu'elle ne renonça point pour cela au labeur des gravures de modes. En ajoutant à son revenu le produit de ce travail, elle parvenait à se faire une position qui ne jurait plus tant avec celle de ses anciennes camarades, les choryphées de la danse.
Au milieu de son modeste bonheur, une chose l'étonnait; c'était de ne jamais entendre parler du bienfai-
leur qui lui avait fait remettre par un notaire un second exemplaire de la corne d'abondance.
— Ce doit être un vieux fou, disait-elle, quelque original, doublé d'un bon cœur.
Bientôt les semaines devinrent des mois, les mois des années. Les années s'accumulaient. Mademoiselle Pierrette, de venue égoïste, ne songeait qu'à se laisser aller au courant du jour. Dix années venaient de s'écouler.
Mais le comte, qu'était-il devenu? Vivait-il donc encore? Allait-il toujours à l'orchestre?
Dix années changent bien des choses dans le train du monde. Il n'y a pas que les trônes qui tombent. On ne voit pas seulement disparaître les dynasties. Tandis que les petits deviennent grands, les grands se rapetissent. C'est la roue de la Fortune qui tourne.
Un matin, au moment où mademoiselle Pierrette renouvelait ses tulipes dans une aiguière de cristal, la camériste qui la servait vint lui annoncer qu'un bonhomme assez déplumé demandait à lui parler.
— Quelque vieux danseur éclopé qui vient me demander l'aumône d'un louis, en qualité de confrère, pensa-t-elle.
C'était bien un vieil homme, mais ce n'était point un danseur. Le visiteur, au contraire, annonçait un personnage de distinction, une figure une, enjouée. Tout ce qu'on voudra, mais il était aisé de deviner qu'il y avait là-dessous quelque grandeur déchue. Habits autrefois élégants, mais râpés; un paquet de breloques sur le ventre mais pas de diamants; à la main, un chapeau qui devait avoir essuyé les rafales de trois saisons, pour le moins.
LA SERENADE DE DON JUAN 5i
— Mademoiselle, dit-il en s'inclinant, je suis le comte de Boismorand.
Voyant que ce nom n'éveillait aucune idée dans l'esprit de l'ex-danseuse, il reprit :
— Ah! c'est juste, vous ne m'avez jamais vu; vous ne me connaissez même pas de nom. Eh bien, je suis l'habitué de l'orchestre, pardon! le protecteur anonyme qui, un jour, chez Me Gouturat, notaire, rue Louis-le- Grand...
— M'a fait remettre un titre de rente de 6,000 francs?
— Hélas! oui, mademoiselle.
Et avec un gros soupir :
— Un proverbe dit : « Qui a bu boira — qui a joué jouera. » J'ai continué à jouer. J'ai perdu coup sur coup. Je me suis ruiné de fond en comble. Ruiné à soixante-quinze ans, quand on a été, toute sa vie, à l'abri du besoin, c'est rude, mademoiselle. Que faire? que devenir? Les gens d'aujourd'hui et les Anglais se tuent. Pour nous autres, débris de l'ancien régime, ce n'est pas dans nos façons. Ainsi donc, je demande à continuer à vivre, et c'est de vous que cela dépend, mademoiselle.
— Monsieur le comte, se hâta de répondre mademoiselle Pierrette en se dirigeant vers un sec rétaire, attendez, je vais vous rendre votre titre de rente.
— Mon titre de 6,000 francs? Eh! mademoiselle, je n'en demande pas tant.
Reprenant alors la posture et le ton d'un diplomate, M. de Boismorand expliqua en termes d'une grande délicatesse qu'il ne souhaitait de la petite personne qu'une
chose fort simple; c'était qu'elle arrangeât son installat ion à la maison hospitalière de Sainte-Périne.
— Toutcompris,ajouta-t il, çavouscoûteral, 500 francs par an — pendant peu de temps.
Comme elle insistait pour la restitution entière, il s'y opposa héroïquement.
— A Sainte-Périne, mademoiselle; rien de plus, rien de moins.
C'est, en effet, à Sainte-Périne que M. le comte de Boismorand est mort en 1855.
Mademoiselle Pierrette va, tous les ans, le jour de la Toussaint, déposer un bouquet sur sa tombe.