‹ La sérénade de Don JuanChapitre 13 sur 54 · UN NEZ D'ARTISTE · texte numérisé non relu

UN NEZ D'ARTISTE

La Bruyère a forgé des noms de fantaisie pour les appliquer à des personnages réels de son temps. Rien de plus délicat que ce procédé qui met d'accord les susceptibilités du monde et la liberté du faiseur de portraits. A la cour et cbez les critiques, on disait tout bas, je le sais bien :

— Ménalque, c'est un tel.

— Damis, c'est un tel.

— Léandre, c'est un tel.

Oui, on le disait, et souvent c'était tomber juste, mais on se trompait aussi de figure, et, dans tous les cas, l'homme décrit, ne se voyant pas nommé en toutes lettres , était toujours le dernier à supposer qu'on eût esquissé en public son visage, ses habitudes, son tic, son langage, ses mœurs.

C'étaient là les petits profits de la liberté d'écrire

telle qu'elle existait chez nos pères. Nous autres, nous n'y voyons plus tant de Imesse. Nous nommons tout le monde. Nous cassons les vitres. Nous faisons, sans nous en inquiéter, cent blessures par jour à l'amour propre d'autrui, et quand, par aventure, on nous rend la pareille, il faut voir les grimaces et entendre les cris :

— Ce bélître ne pouvait-il pas prendre la méthode delà Bruyère? s'écrie-t-on.

Au fond ce serait bien dit si l'on eût commencé par faire ce qu'on recommande. Mais c'est bien assez de préambule historique et critique comme cela. Aujourd'hui j'ai à raconter une anecdote sur un contemporain (on me dit que l'homme est mort depuis peu, mais je n'en suis pas sûr). En réalité, le fait n'a rien qui puisse blesser un galant homme, mais comme il s'y trouve l'intention très marquée de faire rire le lecteur aux dépens du nez d'un artiste, il est juste de ne le faire qu'avec des ménagements.

Yoilà pourquoi j'ai recours à la méthode de la Bruyère.

J'app 'lierai l'artiste en question Nérestan, qui est un beau nom de personnage tragique, nom forgé , par Voltaire en personne; s'il vous plaît.

Nérestan, homme d'une autre génération, est très agréablement connu à Paris, d'abord par son talent, qui a été souvent applaudi au théâtre, et ensuite par la petitesse de son nez.

Ce petit peu de nez qu'on lui voyait au milieu du visage pouvait-il bien passer pour un nez ?

Tous les Parisiens, de 1830 à 1848, ne pouvaient se trouver en face de Nérestan sans jeter aussitôt un cri d'étonnement.

— Peut-on avoir si peu de nez?

Vous voyez que c'est le contraire de ce nez fameux, grandiose et monumental que Sterne fait passer un jour par la ville de Strasbourg et qui remplit d'enthousiasme tous les bords du Rhin.

Quoi qu'il en soit, Néreslan était à peu près le seul à ne point s'étonner de l'étendue un peu modeste de son nez.

— Est-ce que ce ridicule appendice que nous avons tous entre les yeux et la bouche, disait-il, signifie quelque chose ? n'en suis-je pas moins dans le Panthéon des célébrités du siècle ?

Cependant un jour, vers 1843, je crois, Nérestan, qui était un fureteur, se promenait sur la ligne des boulevards extérieurs.

En ce temps-là ces quartiers, tout pleins d'une population mêlée, laissaient voir de vingt pas en vingt pas des marchands de bric-à-brac, des boutiques de potiches et de camées, cent musées en plein vent.

A la hauteur de la chaussée des Martyrs, Nérestan avisa son propre portrait.

Gage d'amour par l'amour. . . oublié. . . ou même vendu.

Le marchand, afin de le faire ressortir, l'avait placé entre un ancien cadenas de la Bastille et une calebasse du nouveau monde.

Hélas! tout était inglorieux dans cet entourage.ee qui l'avoisinait et son propre cadre, dont les baguettes dédorées étaient déjà disloquées sous l'action des intempéries.

— Au fait, tant mieux , pensait Nérestan. Plus il est disloqué, moins il me coûtera cher.

En jouant l'amateur indifférent qui marchande tout ce qui excite un peu sa fantaisie, Nérestan s'approche de la personne qui tenait la boutique.

— Combien ce portrait, madame ? demanda-t-il tout en faisant sauter son lorgnon.

— Monsieur, c'est peu de chose; monsieur, c'est...

Mais ces marchandes-là sont toutes de fines mouches. Celle-là, qui sait son métier, a jeté un rapide coup d'œil sur l'acheteur, et elle a démêlé sans efforts la ressemblance qui existe entre lui et le portrait. La constatation faite, elle reprend avec un terrible sangfroid.

— Monsieur, c'est trente francs.

— Trente francs ! cette croûte 1

— Pas si croûte que ça, monsieur !

— Mais regardez donc ce cadre. Ça ne vaut pas trois

sous.

— Oh 1 monsieur, il ne s'agit pas du cadre, mais du

portrait. Tenez, il y a là le nom par derrière; un nom connu, une célébrité, une gloire ! Monsieur m'a l'air d'un fin connaisseur; par conséquent, il doit connaître les hommes célèbres. Ce portrait en est un. Est-ce trop trente francs pour un homme comme celui-là? Si c'était un simple propriétaire, un charcutier ou n'importe qui de semblable, je ne dis pas, mais un nom connu, ça se paye, ça. C'est trente francs, vous dis-je.

Un moment la vanité de Nérestan fut agréablement chatouillée. Gomme le jésuite Bourdaloue, il entendait le peuple faire son éloge, mais aussi trente francs un morceau de toile deux fois grand comme la main et tout di-joint, c'était bien salé.

— Je ne le céderai pas à un centime de moins, répétait la ferrailleuse.

Nérestan s'éloigna tout en rêvant.

— Quelle situation perplexe ! se disait-il. D'un côté, je ne puis me résoudre à donner trente francs pour cette machine-là ; d'autre part, faut-il donc que mon image soit exposée à ce pilori des boulevards extérieurs, sous le nez des passants ? Avisons à tourner la difficulté.

Voici ce qu'imagina le génie inventif de Nérestan.

Le soir même, lorsque le soleil fut au-dessous de l'horizon, Nérestan, profitant des pénombres du crépuscule, adapta à sa figure un nez en carton de vingtcinq sous, nez d'une proéminence tout à fait aquiline.

— Qui pourrait me reconnaître maintenant? pensait-il. Ainsi accoutré , il se glissa auprès de la boutique.

P our comble de bonne chance, la marchande du matin est remplacée par son mari, lourdaud qui ne fait aucune difficulté de livrer le portrait pour un petit écu.

— Attendez que je paie, dit l'artiste.

En même temps, il ouvre son porte-monnaie, mais l'argent tombe à terre; on cherche; Nérestan se baisse imprudemment et son nez postiche, un peu fouetté par le vent, roule sur le pavé.

— Qu'est ce que c'est que tout ça? demanda le marchand de bric-à-brac.

Sur ces entrefaites revient la femme dudit industriel. Ah! les yeux d'une femme, est-ce que ça ne voit pas tout, même ce qui n'est pas ? La femme reconnaît vite l'amateur du matin.

— Eh ! malheureux! s'écria celle-ci en interpellant son mari trop facile, que fais-tu? Un petit écu! Ce portrait vauttrente francs comme un liard.

— Il est vendu, madame! il est vendu! riposte Néres- j tan. Tenez, l'argent est ici, à terre. Ramassez-le. J'ai payé ! Ce portrait m'appartient.

Là-di'ssus, tenant la loile.il court à toutes jambes sur | Paris, oubliant de ramasser le nez en carton.

Or, ce second nez, précieusement ramassé par la ' marchande, est en vente depuis ce jour mémorable, c'est-à-dire depuis vingt-cinq ans, avec cet écriteau :

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