NOS ORPHÉES
Ce cycle de 1830, dont l'éclat rayonne encore sur les générations actuelles, aura été d'une fécondité prodigieuse. On pourrait dire que ce spectacle tient de la iéerie. Jamais, en aucun temps, ni en aucun pays, une terre n'a vu naître un pareil nombre de beaux génies de toute sorte. Nous n'en exceptons ni la Renaissance italienne sous les Médicis, ni le siècle sijustement vanté de Louis XIV. Mil huit cent trente a fait sortir à foison du sol de grands poètes, degrandshistoriens, de grands peintres, de grands tribuns, de grands sculpteurs. Il a donné l'éveil à un théâtre nouveau et d'une merveilleuse originalité, auteurs et acteurs. Il a suscité un groupe de musiciens qui ressemble à une Voie Lactée tant il a d'éclat, groupe formédeRossini, de Me\erbeer, de F. Halevy, d'Auber, de Bellini, d'Hector Berlioz, d'Hippolyte Monpou, d'Aldophe Adam, de Félicien David et de cinq ou six autres que je ne nomme pas. Pour les instrumentistes, même abondance. Faut-il les nommer? L'histoire de l'art a déjà gravé leurs noms sur le bronze : Paganini, de Bériot, Franz Liszt, Chopin,
Sigismond Thalberg, Huerta le guitariste, Albert Sowinski, et combien d'autres! Ainsi cet âge d'or non plus n'aura pas manqué d'Orphées.
Il faut bien que, pour parler de Nicolo Paganini, je me résigne à dire que l'illustre violon avait- la figure d'un personnage d'Hoffmann. De haute taille, pâle, sec, avec de longs cheveux retombant sur le dos, sombre, taciturne, il en était de lui comme du Dante, il avait bien l'air de revenir de l'enfer. Non, il n'arrivait que de Gênes, la ville de marbre, sa patrie. « On peut naître « n'importe où, suivant les caprices duhasard, disait-il, « mais on n'est sacré artiste qu'après avoir été applaudi « à Paris. » C'était pour cette raison qu'il avait fait dan s nos murs une première apparition. Paganini avait donné un concert et il avait pleinement réussi, je dois me hâter de le dire. Ce soir-là, au théâtre Ventadour, la toile levée, les djlettanti, leur lorgnon braqué, avaient vu s'avancer sur le devant de la scène un homme seul, ayant à la main gauche un violon, un Amati, je crois, et à la main droite un archet. L'homme avait salué comme saluent les Italiens, c'est-à-dire très cérémonieusement. Une minute après, il souriait. Ah! le sourire de Paganini, aucune langue humaine ne pourrait exprimer ce que c'était! Pour sûr, il y avait là-dedans quelque chose qui n'était pas de ce monde. Et puis, l'homme avait joué, mais d'une manière incomparable. Tout aussitôt la salle avait applaudi avec transport; non, ce n'est pas assez dire, avec frénésie. Les spectateurs avaient crevé leurs gants blancs; les femmes avaient arraché les bouquets de leurs ceintures pour les jeter à cet enchanteur. Dès le lendemain, la presse tout entière enregis-
trait ce triomphe du Génois; Paganini était célèbre.
— Signor, n'allez-vous donc pas donner un second concert? lui dirent quelques enthousiastes.
— J'en donnerai un second, si vous voulez, réponditil, mais ce sera bien superflu. Pourquoi? C'est que ce second concert n'aura pas de succès et ne produira rien, pas même les frais.
La raison sur laquelle il se fondait pour parler ainsi était des plus ingénieuses. D'un seul coup d'œil, Paganini avait deviné et compris le Parisien. Chez nous, un homme seul, fût-il le plus grand des artistes, n'attirera jamaisle public et n'enflammera pas une salle. Une fois, par hasard, il avait remué quinze cents personnes, mais il y avait à cela deux motifs : d'abord ces auditeurs avaient été attirés à Vendatour pour entendre un opéra bouffe et il n'était venu, lui, que par surcroît; en second, il y avait en cette affaire l'attrait de la nouveauté. « On ne les y reprendra plus, du moins pour quelque temps», ajoutait-il avec la finesse habituelle aux compatriotes de Mazarin et d'Alberoni. Mais il n'en donna pas moins un second concert, et cette seconde épreuve, quoique très honorable pour lui, n'était pas ce que le premier violon du monde connu était en droit d'attendre.
Pour ne rien celer, je dirai ici que, déjà à cette époque, Paganini, vivant sans faste, mangeant chichement, s'habillant presque d'une manière sordide, avait un péché mignon. Il aimait avec passion l'argent et avec avidité l'or. Dans ces temps-là, de 1830 à 1832, Paris, tout entier à la fièvre de l'art et aux orages de la politique, avait des goûts tout autres. On ne nous avait pas
encore dit : « Enrichissez-vous! » et qui eût prononcé ces belles paroles eût, pour sûr, reçu un charivari, car ces concerts nocturnes, devenant un moyen d'opposition, étaient fort à la mode d'un bout de la France à l'autre. Bref, Paganini vit bien qu'il n'y avait chez nous qu'à faire une courte halte. Le deuxième concertfini, il plia bagage et partit pour Londres.
Il paraît que deux vers d'un vaudeville de M. Scribe, l'avaient fortement encouragé à enjamber le Pas-de- Calais :
En France, on aime le talent, Mais on le paie en Angleterre.
Il partit donc et il ne reparut à Paris qu'au bout de six mois, c'est-à-dire au commencementdu printemps de 1832. Quand il nous aveit quittés, il était pâle, amaigri, morose; il toussait même un peu. On prétendait alors qu'il n'aurait pas la force de supporter la mer; on ajoutait que, s'il passait le détroit, il ne résisterait ni aux brouillards de la Tamise, ni aux vapeurs du charbon déterre. Nous ne devions plus le revoir. Le charbon de terre, les brouillards, la mer, les viandes bouillies, la face de John Bull, Paganini avait tout surmonté. Il nous revenait presque gras et bien p'ortant.
Lorsque le choléra se propagea à Londres, on faisant tombercinquante mille victimes par jour, on ne manqua pas de dire à Paris que le grand violon serait l'un des premiers atteint et que sa faiblesse ne résisterait pas aux fureurs de l'épidémie. Paganini revint de Londres sans même avoir fait quarantaine; et le docteur Bennati, son médecin habituel, affirmait que ses poumons avaient
acquis plus de force. Cet instrumentiste, qu'on avait voulu faire passer pour poitrinaire, ne devait mourir que d'apoplexie et aurait, un jour, l'embonpoint de Lablache, la fameuse basse.
Bien entendu, les faiseurs de bons mots brodaient là-dessus de jolies petites épigrammes. Sur le boulevard des Italiens, les fumeurs de cigares blaguaient à qui mieux mieux. A les entendre, après ce voyage dans les Trois Royaumes, oùila\aitgagné500,000f'rancs,somme énorme pour l'époque, la santé brillante de Paganini, donnait plus d'autorité aux savantes dissertations du docteur Chrétien de Montpellier sur les préparations médicales d'or. Ainsi le tempérament de l'artiste s'accommodait à merveille de ce système; seulement, chez lui, l'application de l'or, au lieu d'être faite d'une manière interne et à petites doses, devaits'opérer extérieurement et en grand quantité.
— C'est au point, disait un critique, que si, le jour de sa mort, on plaçait Paganini dans un cercueil en or massif, ce contact produirait infailliblement un miracle et rendrait aussitôt la vie au célèbre violoniste. Au surplus, les succès de Paganini en Ecosse et en Irlande avaient peu surpris les Parisiens. On sait que, dans ce pays, les vieilles traditions maintiennent les idées du peuple au merveilleux, au surnaturel. Or, à l'aspect du mystérieuxartiste,!esbruits les plus extraordinaires circulaient. Ils se disaient que Belzébuth en persunne avait pris l'archet pour recruter des âmes; Méphistophélès s'était fait violon; \staroth, ménétrier; Lucifer, troubadour. Et l'on courait aux concerts de Paganini comme aux féeries, etl'on en sortait convaincu
de la vérité de mille assertions bizarres. On avait vu la figure fantastique de l'Italien, on avait été témoin de ses tours de force miraculeux sur son instrument; on avait frémi à ses conversations diaboliques. Et là-dessus Paganini riait d'un rire sardonique, laissant de côté les âmes et ramassant les guinées.
Du reste, après le retour à Paris, ces rumeurs enfantines n'avaient pas cessé.
On prétendait que Paganini était joueur. Toutes les nuits, il les passait à la Roulette, encore existante en ce temps-là. Tous ses jours, il les employait à étudier la martingale mitigée de D'Alambert. Son teint livide, ses yeux caves annonçaient ce fait. Son air constamment préoccupé en était la preuve.
D'autres avançaient que Paganini, miné par des vices secrets, était criblé de dettes. Il n'avait pas touché un sou des 500,000 francs gagnésen Angleterre. Ses créanciers avaientdélégué à sasuite un agent d'affaires chargé d'encaisser les recettes. Paganini, toujours suivi de cet ami intime, comme un R. P. jésuite de son socius, de ce recors, de cette ombre, ne pouvait faire une note ni donner un coup d'archet sans la permission de ce susdit agent d'affaires.
Ainsi, de l'autre côté du détroit, Paganini étaitdouble: 1° lui, 2° l'agent ;1° le Paganini qui gagne, 2° le Paganini qui touche ; 1° le Pagani du violon, 2° le Paganini de la caisse. Par suite de ces racontars, l'agent d'affaires plaçait Paganini dans une des chambres les plus reculées de l'hôtel, et si les oreilles des voisins avaient saisi quelques notes au passage, ils recevaient le lendemain,
une facture signée de l'agent d'affaires. Pour tant de mesures ouïes, tant, etc, etc,
Il va sans dire que ce n'étaient là que de ces contes bleus comme on ne se lasse pas d'en faire à Paris. (1)
Il était vrai que Paganini était grand joueur... de violon. Il était vrai qu'il passait toutes ses nuits... dans son lit. Il était vrai que son teint livide annonçait... l'élude. Il était vrai aussi que Paganini avait gagné 500,000 francs en Angleterre. Il étaitégalementvraiqu'il ne les avait plus, et il ne les avait plus parce qu'il les avait envoyés à son notaire de Gênes, en luienindiquant l'emploi.
En 1832, la fortune de Paganini pouvait s'éleverà un
(1) Par quels procédés cet Italien obtenait-il de tirer de son instrument des son s divins? L'Europe se faisait tous les jours cette question, mais sans y répondre. Ça n'avait rien de pratique, rien d'humain. On croyait donc que Paganini avait des secrets et Paganini le laissait croire. Un Anglais nommé Harris, et violoniste distingué, se jura de les surprendre. Harris suivait partout Paganini, dans les concerts, dans les hôtels, dans tous ses voyages. Il s'arrêtait aux mêmes auberges que le maître et louait la chambre voisine. Là, nuit et jour, il prêtait une oreille attentive pour entendre lesétudes. Peine perdue! Insomnies inutiles! Pagani n'étudiait jamais: il ne touchait à son violon que pour l'accorder, avant le concert. Harris revint bredouille de son voyage d'exploration. Harris n'était pas le seul. Meyerbeer, lui aussi, avait juré de surprendre les secrets du maître. Admirateur passionné de Paganini, il voulait se rendre compte de cette méthode mystérieuse qui déconcenait tous les virtuoses. Meyerbeer suivit le célèbre Italien dans tous ses concerts en Allemagne; il en entendit dix-neuf de suite, au bout desquels il n'était pas plus avancé qu'Harris.
— Il faut, se disait l'illustre compositeur, que ce Génois soit un démon ou un dieu.
million de francs. En 1840, quand il est mort, il a laissé à son fils trois millions, moins 23,000 francs légués à Hector Berlioz, à cause de l'estime que le grand violon professait pour ce convaincu de l'art. La dernière acquisition laite par l'artiste à Gênes, son pays natal, était un superbe palais où il comptait établir un Conservatoire de musique à l'usage des jeunes Italiens pauvres.
Après tout, la vie de cet excentrique a été une existence des mieux remplies.
Trois maîtres, parmi les pianistes, se partageaient, il y a quarante-cinq ans, le sceptre de l'art : Thalberg, Liszt, G topin. — De ces trois brillantes individualités, l'une, Chopin, s'éteignit jeune encore, à l'âge à peu près auquel disparurent Raphaël et Mozart. Une autre, Liszl, ayant renoncé aux succès enivrants des salons, a changé les touches du piano avec celles des orgues des saintes cathédrales Comme Augustin et Abeilard, il a demandé à l'Eglise, ce refuge des cœurs Messes ou des âmes blasées, un remède aux satiétés mondaines. — Et Thalberg est mort en 1870, au moment où tombait la France.
Tous les trois, ces privilégiés de l'art, passionnèrent la foule et excitèrent l'admiration des adeptes; tous les trois ils ont laissé des œuvres dont la beauté, généralement appréciée, l'est encore davantage par les rares exécutans assez sérieux pour reconnaître l'impossibilité d'atteindre la perfection désespérante des maîtres qui les ont enfantées. Mais combien ces œuvres, que leur mérite incomparable voudrait rendre égales, diffèrent entre elles et par la nature et par le caractère!
Pour connaître Chopin, en tant qu'homme, sa figure, ses caprices, son irritabilité, ses mœurs, il faut lire, d'abord, un livre où George Sand, qui était alors sa maîtresse, raconte comment elle a passé avec lui une année aux îles Baléares, puis la correspondance de l'illustre femme et aussi une Monographie (F. Chopin), publiée en 1852 par F. Liszt, son émule. Joignez-y un portrait au crayon, très populaire, il y a quarante-cinq ans. — Ici nous ne nous occupons que du pianiste. Chopin, — c'est Liszt lui-même qui le dit, Liszt qui ajouta à ses titres celui d'avoir été le juge le plus compétent et le plus éloquent panégyriste de son rival, — Chopin eut pour l'art le culte respectueux que lui portaient les premiers maîtres du moyen âge. Comme pour eux, l'art était pour lui une sainte vocation; comme eux, il était fier d'y avoir été appelé et y apportait une religieuse piété. Nature d'élite, sensibilité exquise, constitution délicate et maladive, ses allures ne pouvaient êlre que libres; il a violenté son génie chaque fois qu'il a cherché à l'astreindre aux règles, aux classifications, à une ordonnance qui n'étaient pas les siennes et ne pouvaient concorder avec les exigences de son esprit, dont la grâce se déployait surtout lorsqu'il semblait aller à la dérive. Il n'a pu enserrer dans des lignes angule ises et raides ce contour flottant, cette indécision nuageuse qui estompe les arêtes de la forme et la drape de longs plis, comme ces flocons brumeux dont s'entouraient les beautés ossianiques, lorsqu'elles faisaient apparaître aux mortels quelque suave profil du milieu des changeantes nuées.
Il épanche son âme dans ses compositions, comme
d'autres l'épanchent dans la prière : en y versant toutes ces effusions du cœur, ces tristesses inexprimées, ces indicibles regrets que les âmes pieuses versent dans leurs entretiens avec Dieu. Il disait dans ses œuvres ce que l'on ne dit qu'à genoux : ces mystères de passion, et de douleur qu'il a été permis à l'homme de comprendre sans paroles, parce qu'il n'a pas été donné à la parole de les exprimer.
Aimant jusqu'à l'idolâtrie son pays natal, il en rapporta dans son cœur et dans sa mémoire quelques-uns de ces airs nationaux, que des voix fraîches et sonores ont bien des fois répétés dans la solitude, aux heures matinales; il s'empara de ces improvisations avec un rare bonheur, pour y ajouter tout le prix de son travail et de son style ; les taillant en mille facettes, il découvrit les feux cachés dans ces diamants et les monta en ruisselants écrins.
Ce ne fut qu'aux dernières années de sa vie, que sous l'oppression de violences contenues, après avoir fatigué son sentiment, il se prit à le subtiliser. La mélodie, chez lui, devint alors tourmentée; quelque chose de nerveux et d'inquiet amène un remaniement de motifs d'une persistance acharnée, pénible comme le spectacle des tortures causées par ces maladies de l'âme ou du corps qui n'ont que la mort pour remède. Une élôgiaque tristesse y prédomine, entrecoupée par des mouvements effarés, de mélancoliques sourires, de soubresauts inopinés, de repos pleins de tressaillements, inspirations de tous les moments extrêmes, de toutes les agonies, des râles et des contractions, quand les nerfs, en cessant d'être les organes de la volonté, réduisent l'homme à ne
devenir que la proie passive de la douleur. Toutes les hystérisques du monde européen, — et il yen a bon nombre, — sont folles de ce mort et le jouent sans cesse sur le piano.
Franz Liszt ! La jolie et curieuse histoire qu'il y'aurait à écrire à propos de celui-là ! C'en est un qui, lui aussi, appartient, corps et âme, aux temps romantiques. Paris lui a presque dressé des autels. Les gens d'en haut couraient à ses concerts comme les gens du peuple vont aux clubs, avec passion. Qui n'a vu la charge en plâtre faite par Dantan? Le pianiste y est représenté jouant de son instrument en le tourmentant non avec ses mains, mais avec ses longs cheveux, et il a au côté le fameux sabre, orné de pierreries, que lui ont voté ses compatriotes, les Hongrois. Nul n'a eu plus d'aventures mondaines. On connaît surtout son roman avec la belle comtesse d'Agoult (Daniel Stern), d'ouest résultée la jeune femme qu'a épousé, plus tard, en première noces, M. Emile OUivier. — Lire encore, à ce sujet, la Correspondance de George Sand. — Franz Liszt va à Rome. Lassé de tout, désabusé de tout, il est touché de la grâce, se convertit, entre dans les ordres et le voilà prêtre. Nous l'avons rencontré à travers les rues de Paris en costume ecclésiastique, avec un tricorne très crânement posé sur le coin de l'oreille. — Tout est bien qui finit bien.
Mais parlons du musicien, qu'on oppose si souvent à Chopin.
Liszt, lui, qui sut si bien lire dans l'esprit séraphique et raphaëlesque de Chopin, Liszt, qui lui rendit si amplement justice et qui fit avec sa plume, comme
Glesinger avec le ciseau, un portrait impérissable de Chopin, Liszt, nature nerveuse aussi, mais vive, ardente, fougueuse, imposa l'admiration plus encore qu'il ne l'inspira. Tyrannisant la muse, brutalisant le clavier jusqu'à le taire gémir sous ses doigts d'acier, comme on faisait craquer les os du torturé sous l'étreinte de la tenaille, il le força à exprimer tout ce qui éclosait d'imprévu, d'inaccoutumé et d'impétueux dans sa brillante imagination. Il dompta le piano comme les Indiens font des cavales sauvages de leurs plaines incultes, en leur serrant les flancs de leurs puissants genoux jusqu'à les faire fléchir sur les jarrets. Se jouant des difficultés des grands maîtres allemands, il se plut à y renchérir, par des dessins inextricables d'harmonie, qui saisissaient l'auditoire, l'effrayaient presque, et à coup sûr le contraignaient à y applaudir. On croit ente, dre, dans quelques-unes de sescompositons, comme un cliquetis d'armures, un choc de sabres, le piétinement des sabots de chevaux sur le casque des mourants; un je ne sais quoi de heurté, de saccadé; des cris et des grincements qu'on suit avec angoisse, avec épouvante, qu'on voudrait voir cesser; que, dès qu'ils cessent, on voudrait voir recommencer, et qu'on redemande avec un enthousiasme avoisinant le délire.
Aussi, est-ce peut-être à Liszt que Chopin adressait un jour ces paroles que son illustre biographe nous a transmises : « Je ne suis pas propre à donner des conseils, moi que le public intimide, qui me sens étouffé par ces regards curieux, muet devant ces visages étrangers; mais vous, vous y êtes destiné, car lorsque vous negagnezpas le public, vous avez de quoilesubjuguer. »
Et je ne m'étonne pas que les Hongrois ne trouvassent de plus beau présent à faire au pianiste célèbre qu'un sabre enrichi de pierreries !
Quoi qu'il en soit, Liszt s'est élevé dans des sphères si inaccessibles par les hardiesses et les témérités de ses compositions, qu'il a rendu tout à fait impossible le rôle des imitateurs, et qu'il lègue une tâche bien ardue aux interprètes qui osent aborder ses œuvres titaniques.
Et Sigismond Thalberg?
Celui-là passait pour être, comme M. de Morny, le fils adultérin d'une reine charmante, mais qui, paraît-il, à mis au monde plus de bâtards qu'il n'y avait de lettres dans son nom. Il n'importe ! Il a droit de figurer au nombre des grands instrumentistes de cette époque. Il était pianiste mais comme pouvait l'être un prince. Épris par un sentiment inné et instinctif des beautés de la forme, Thalberg, dont l'élégance a ce parfum d'aristocratie qui caractérise si bien la race, Thalberg parut par sa nature même ne rien comprendre dans l'art, qui ne fût la grâce, la noblesse, la distinction. Rien de plus pur, de plus exquis, de plus correct, que l'œuvre tout entier de cet artiste patricien, pour qui le vulgaire fut l'inconnu; car il n'eut pas besoin d'abhorrer ce qui aurait répugné à son goût fin et délicat, ou de répéter avec le poète : Odi profanum vulgus; on eût dit que des sphères élevées où il planait, il lui était impossible d'apercevoir ce qui rasait le sol. Statuaire, sous Périclès, il eût été avec Phidias ; poète, sous Auguste, il eût été l'ami de Virgile; savant, sous Louis XV, il eût été M. de Hutfon. Sans mièvrerie,
comme sans raideur, ses compositions devinrent des modèles de l'art et seront toujours recherchées, ne futce que pour la pureté irréprochable de la forme, pour l'élégance du dessin, pour la beauté sévère des ornements.
Comme dans sa personne, Thalberg avait dans ses œuvres quelque chose de fin, de soyeux, une aisance, une fierté sans hauteur, des allures foncièrement et naturellement distinguées, des manières marquées de la plus haute aristocratie. On comprend qu'il ne dût pas se trouver dépaysé à Tœplitz, quand il y accompagna l'empereur Ferdinand et qu'il eut pour auditoire ce parterre de princes et de souverains, qui fit dire du jeune et déjà célèbre artiste : « C'est le roi des pianistes et le pianiste des rois.
Un critique d'art, M. de Thémines (A de Lauzières), qui est né en Italie, de parents français, nous a raconté un souvenir renfermant, à propos de l'artiste, des faits bien caractéritisques.
Cela se passait pendant le règne de Louis-Philippe, mais la scène était à Naples.
Rossini y était à la même époque. Lablache, dont une des filles, la veuve du peintre Bouchot, épousa Thalberg, s'y trouvait aussi. Cetle année-là, on eût dit que les plus grands artistes, statuaires, peintres, musiciens, elc, s'étaient donné rendez-vous dans la ville des sirènes. En ce moment les Napolitaines avaient encore cette pauvre manie des albums, que les poètes et les artisles ont fini par trouver intolérable et ont réussi à faire disparaître. On eut envie d'un album, envie que la pléiade de célébrités arrivées, comme à
point donné, rendait irrésistible et justifiait. Mais on sait ce. que les célébrités font ou plutôt faisaient des albums. Elles les laissaient languir sur un piano ou sur un guéridon, remettant toujours au lendemain le supplice d'y ajouter une page.
Quant à M. de Thémines, sollicité par une grande dame, il voulait aller plus vite en besogne. Mais nous lui laissons la parole.
— Je coupai, dit-il, des feuilles de bristol en petits carrés, grands comme les pages d'un in-18, j'en remis un à chaque compositeur, peintre, poète, etc. Une simple carte, cela n'effraye pas comme un album; on y trace une phrase, un quatrain, un groupe de notes ou quelques traits au crayon; on signe et tout est dit. Le procédé me réussit; le surlendemain j'avais mes cinquante pages, signées des plus beaux noms de l'art, et troisjours après, le relieur ayant fait son ouvrage, il en résultat le plus riche et le plus mignon des albums qu'on puisse improviser en une semaine.
— Thalberg vous donna-t-il une de ces pages?
— Oui, et voilà comment cela arriva. J'allai le voir. C'était à l'hôtel de Yittoria, au bord de ce golfe délicieux: dans lequel se mire coquettement la ville tyrrhénienne. La mer était d'émeraude, le ciel de saphir. La lune déployait sur la nappe nacrée les lames de son brillant éventail; une nuit tiède, éloquente, mystérieuse; la brise nous arrivait parles croisées entrouvertes tout imprégnée des senteurs des fleurs d'orangers. Je ne sais quelle impression fit cette nuit si belle sur Thalberg; mais, après avoir échangé quelques mots avec nous, — nous n'étions que trois, lui com-
pris, — il se mit au piano, et y laissa errer, je dirais presque rêver, ses doigts. Non, jamais je n'ai entendu de plus suaves et de plus caressantes mélodies. On eût dit que ses inspirations trouvaient en nous l'accord des mêmes pensées; qu'elles les entraînaient à la suite dans leur migration vers les profondeurs de l'idéal ou de l'infini. — Quand il eut cessé de rêver, et qu'il put redescendre des régions éthérées où sa fantaisie l'avait emporté, il se prit à exécuter celle divine prière de Moïse qui émouvait tant Rossini lui-même, et qui restera comme un des modèles du genre. Puis ce fut le tour de la Donna del Lago, puis encore et encore; il était comme grisé par cetle atmosphère enchanteresse ; ilse croyait en devoir de rendre accords et harmonie en échange de rayons et de parfums. J'avais complètement oublié ma page d'album ; ce fut lui qui me la rappela, en me l'offrant courtoisemen t au moment où je le quittai : à une heure du matin ! Il avail trouvé moyen de ciseler un petit chef-d'œuvre sur la largeur d'une carie de visite. —Avis aux médiocrités vaniteu
Un mot aussi, en passant, sur Albert Sowinskf, un autre inspiré, un (ils de la Pologne, un proscrit qui a été, à bon droit, l'un des plus remarqués. Quand il s'asseyait devant son piano, lui aussi en lirait des sons élégiaqnes, assez doux, assez tendres, assez épîorés pour vous arrach t les larmes des yeux. -Mais où il excellait, ut dans l'hymne du combat, lorsque, comme le Poète anonyme de sa terre natale et comme le grand Adam Mickiewitz, il chantait les tristesses de la patrie et qu'il appelait au\ armes, les fils de Thaddée Kosciusko . Pour lecoup, on sentait un frisson de colère
ou d'effroi vous passer clans le dos. Casimir Delavigne a composé la froide Varsovienne : « Polonais ! à la bayon- » nette! •> Albert Sowinski faisait dire à son piano : « Enfants de la Pologne, chassez l'étranger ou mourez » tous jusqu'au dernier! »
Chopin était l'élégie, Listz le dithyrambe, Thalberg l'ode sévère, Albert Sowinski, la chanson guerrière. A eux quatre, ces maîtres représentent, Chopin, le lac avec ses eaux bleues et dormantes où glissent des cygnes et où les saules baignent leurs chevelures éplorées; Listz, le torrent impétueux qui bouillonne en écumant et bondit sur le roc; Thalberg le fleuve majestueux qui féconde et vivifie, et dans lequel se reflètent les blanches villas, les longues Aies d'arbres et les fières capitales ; Albert Sowinski la mer en courroux.