LES SAUTERIES
Les sauteries ont pris naissance sous le second Empire.
Qu'est-ce que c'est que ça, une sauterie ?
Une machine étrange, une réunion qui n'est pas un bal, mais où l'on danse à tout casser ; — une chose qui n'est pas une soirée, mais où l'on affecte les allures de bon ton ; — une assemblée qui n'est pas un concert, mais où l'on fait de la musique et où l'on piaille à qui mieux mieux ; — un rendez-vous de fourchettes, qui n'est pas un festin, mais où l'on bâfre jusqu'au chant du coq.
Une sauterie est une spécialité tout à fait parisienne.
Ça ne fleurit que dans le demi-monde.
Un matin, on reçoit par la poste, sous la cuirasse d'une enveloppe rouge et blanche, un petit carré de carton ayant un texte imprimé par la lithographie avec des blancs remplis à la main.
Madame Hermance de Penthievre prie M. *** de vouloir bien lui faire l'honneur d'assister à la sauterie qu'elle
donne, jeudi prochain, de onze heures du soir à trois heures du matin à son domicile, rue Godot de Mauroy, n" -453.
N.-B. — Une tenue décolletée est de rigueur.
On voit tout de suite ce que c'est. Un commentaire grammatical du Dictionnaire de l'Académie française, même rédigé par l'ombre illustrissime de Liltré, ne ferait pas mieux comprendre ce que ça veut dire.
Cette année, les sauteries sont, à ce qu'il paraît, une sorte de réaction contre l'abus de l'élégie qui nous a gagnés. En ce moment, il meurt des hommes célèbres par séries. Les journaux sont émaillés d'articles nécrologiques. Il y a des pleurs, des grincements de dents sur tous les chemins. Que fait alors le demi-monde? Il s'est levé comme une seule mousseuse ; il a dit. :
— Comment! parce que quelques célébrités cassent leurs pipes dans la même quinzaine, il faut que nous ayons toujours un De profondis sur les lèvres et une branche de cyprès à la main? Non, de par le dieu qui protège les biches ! Il faut rire, il faut danser! Qu'on apprête les flûtes! Ajustez les violons! C'est le printemps des sauteries : sautons!
Voilà donc pourquoi il y a, dans le moment où je vous parle, tant de ces petits bataclans dans la haute cocotlerie.
Cocotterie est-il un nom français? Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. M. Adrien de Gourcelle, sorte de vaudevilliste tombé de cheval, a publié là-dessus une espèce de glossaire. Il y définit la cocotte : « lue poule qui a des dents. » Quant à la cocotlerie, il pourrait bien se faire qu'elle fût indéfinissable.
A Paris, chaque monde a ses lois. Comment se pré-
sente-t-on à une sauterie? Pour les hommes, c'est réglé : habit noir, souliers vernis, gilet blanc, cravate blanche, gants blancs. — A très peu de chose près, c'est le costume virginal d'un nouvel époux le jour de son mariage. Quant aux femmes, leur toilette doit être indécente le plus possible.
On peut relire à ce sujet le petit carton de madame Hermance de Penlhièvre, que nous avons, cité plus haut.
Dans le monde, dans le vrai monde, on a horreur des sauteries. Premier point : on sait que les hommes y dansent comme des perdus, môme les avocats à tête chauve, même les financiers qui ont un gros ventre. Second point : on est désespéré de n'avoir pas eu la première idée des nouveaux costumes très diaphanes qu'y portent les petites dames.
— Nous avons le tort de n'être pas assez cocottes! disait la femme d'un ambassadeur.
Il faudrait se condamner à écrire un in-folio de cinq cents pages, si l'on voulait sténographier toutes les scènes de la vie privée que les chastes moitiés font à leurs chenapans de maris, quand elles soupçonnent qu'ils se sont évadés du toit conjugal pour ca^cacler dans les sauteries On leur jette alors tour à tour à la tête les noms de Cora Pearl : c'est la mode; puis le nom de mademoiselle Passe-Lacet: c'est aussi la mode; puis le nom d'Alice la Provençale : c'est de plus en plus la mode; puis les cinquante étoiles de la haute galanterie, comme dit un reporter dans son style imagé.
Rien d'adorable comme la coquinerie hypocrite des Parisiens en ce qui concerne les sauteries. H. de Bal-
zac, disséquant le prétexte à partie, avait imaginé Y affaire Chaumontel pour un jeune avocat, nouvellement marié, qui voulait toujours être dehors. Ça, ça n'est rien en comparaison des motifs qu'on trouve quand on veut sérieusement aller sauter pendant une nuit, chez ces dames.
Il y a toujours quelque spéculation cachée au fond d'une sauterie : une rencontre avec un monsieur chic, un raccommodement avec un Arthur envolé, et le plus souvent un bac.
Fuyez les sauteries plus que les pièges à loups.