‹ La sérénade de Don JuanChapitre 24 sur 54 · VII. — APRÈS PAQUES · texte numérisé non relu

VII. — APRÈS PAQUES

Après Pâques, — on aime autrement, — en réalité, — comme les oiseaux ; — c'est Gavarni qui a eu le mérite de le dire le premier.

victorine! vigtorine !

Ça, c'est une farce de chemin de fer. Mon Dieu, oui, mais c'est aussi un plagiat, et, notez le fait, un plagiat commis par cinq cents personnes, ce qui rend la chose assez drôle.

Qui de nous ne se rappelle Lambert?

— Monsieur, avez-vous vu Lambert ?

Pendant toute une soirée, c'était à la fin d'un 15 août, s'il vous plaît; d'un bout à l'autre de Paris, on n'entendait que ces mots bizarres, au milieu d'étranges éclats de rire :

— Avez-vous vu Lambert ?

Qu'est-ce que ça voulait dire? Personne ne l'a jamais su.

Aujourd'hui même on rencontre des scoliastes qui s'imaginent savoir le sens et le secret de l'apostrophe. Entre nous, ces gens-là se vantent ou ils se mettent le doigt dans l'œil, ou encore ils blaguent à outrance. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Sainte-Beuve, alors vivant,

consulté, était confondu de stupeur et ne pouvait rien répondre :

— Lambert? Qu'est-ce que c'est que ça, Lambert? Eh bien, je n'y entends goutte. Tenez, je jettema langue aux chiens.

Une autre fois, il répondait qu'il aurait mieux aimé avoir à expliquer un poème hindou, tout plein d'éléphants, de dieux et de singes bleus.

— Lambert ! Lambert ! Lambert : voilà mon désespoir, ajoutait-il.

— Ce Lambert, à quoi ça rimait-il ? Etait-ce de la politique ? un roman d'amour ? un secret de finance ?

Encore une fois, cela est demeuré dans la mémoire des hommes à l'état d'énigme.

— Lambert l Avez-vous vu Lambert, dites ?

Cela datait de 1867, la chose a recommencé en 1884, ou à peu près.

En effet, voilà que les Parisiens de la décadence viennent de renouveler, mais en petit, cette étrange plaisanterie, cette fumisterie de chemin de fer.

C'était à la fin d'avril, à propos de la pièce de Bianca, que mademoiselle Marie Colombier a voulu faire jouer sur le théâtre de Versailles.

Tout à coup, on a dit aux critiques de la presse parisienne :

— Mademoiselle Marie Colombier, l'ennemie de Sarah Bernhardt, fait jour Bianca à Versailles. Allons nous à Versailles?

— Eh ! oui, allons-y gaiement. Ce sera une occasion de dîner aux Réservoirs.

— Nous dînerons ensemble

Et voilà comment la chose s'est arrangée. Les uns par le chemin de fer, les autres en landaus ou en chaises de poste, tous ont débarqué à Versailles, tous ont dîné aux Réservoirs, tous se sont pressés et encaqués au théâtre de Versailles.

Ces publics, qui sont venus uniquementpour s'amuser et non pour voir la pièce, sont généralement des publics exécrables. Celui-là n'a pas fait exception. Il a écouté d'une attention distraite; et parfois même, de sourdes rumeurs, partant de l'orchestre et montant du balcon aux loges, témoignaient de ces dispositions folâtres.

Bianca rappelle un certain nombre de pièces que nousa\ons déjà vu jouer avec plus ou moins de succès sur plusieurs scènes : la Fiammina, le Fils de Coralie, Odette. 11 s'agit toujours d'une courtisane très riche qui a eu de ses amours passagères un fils qu'elle a fait élever du mieux qu'elle a pu, et à qui elle prétend donner, grâce à sa fortune, une grande situation dans le monde.

Mais, dans ce que j'ai à vous dire de cette odyssée à Versailles, il ne s'agit pas de Bianca, mais de Victorine. — Mais qu'est-ce que c'est donc que Victorine?

Voilà ce qu'il s'agit de vous expliquer, mon cher.

Le soir de cette première représentation, les critiques sont rentrés à Paris dans un train express mis à leur disposition par delà l'heure réglementaire.

Deux jeunes gens qui n'étaient plus jeunes couraient au moment de s'embarquer, le long du train, criant: Victorine l Victorine! Il paraît qu'ils avaient perdu une Victorine. Tout le train a mis la tête à la portière et a crié à plein gosier :

— Vïctorim! Victorine !

Et Victorine était sourde apparemment, à moins qu'elle ne se fût cachée dans sa commode, car elle a laissé tout le train s'égosiller de Versailles à Paris.

A Paris, en gare, nous avons vu, dans la grande salle des Pas-Perdus, deux jeunes femmes prendre leur course dans un tourbillon de jupes froissées, comme si elles couraient après quelqu'un :

— Voilà Victorine! s'est écriée une bonne âme !

Et six cents Parisiens se sont lancés à la course derrière les deux fuyardes, en criant :

— C'est Victorine! bravo Victorine !

Fort bien ; mais, encore une fois, qu'est-ce que c'est que ça, Victorine ?

LesEgyptologues del'avenir,ceux qui ontpour métier de déchiffrer les hiéroglyphes, le diront peut-être dans trois ou quatre mille ans d'ici, mais, nous autres, les contemporains, nous n'en savons rien.

— Victorine, c'est l'éclair delà jovialité parisienne, et rien de plus.

Il y avait déjà Victorine ou la Nuit porte conseil, un vieux mélodrame de la Porte-Saint-Martin, qui, jadis, a fait courir tout Paris. Trois cents représentations de suite, chose rare sous le règne de Louis-Philippe. Les échos du boulevard vous raconteront cette histoire .

George Sand a fait jouer au Gymnase: le Mariage de Victorine, un autre grand succès.

Mais cette légende de Versailles à Paris, le soir de la représentation de la Bianca de mademoiselle Marie Colombier, qu'est-ce donc, en définitive?

Un nom en l'air ou une réalité? Un roman? Un drame? Un comble? Une blague?

Nous, nous penchons pour cette dernière interprétation.

Victorine, ce doit être la fille de Lambert !

Parisiens, têtes de liège, tout change autour de vous ; mais, vous autres, vous ne changez jamais. Vous êtes toujours les plus farceurs des hommes.

Page 1