‹ La sérénade de Don JuanChapitre 26 sur 54 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

(Paraît Joseph. Il salue, sert les deux verres sur le plateau et sort.)

Beaumarchais, après avoir bu. — Gomme on comprend bien que Clarence Tudor, condamné à mort, ait voulu se noyer dans un tonneau de ce vin-là!

le duc d'aremberg. — Votre récit, mon chez messager, je vous prie. Voyons, parlez.

Beaumarchais. — C'est juste. M'y voici donc. Quand je me suis présenté à son hôtel, le duc était à demi

couché sur un sofa, occupé à faire une partie de bilboquet.

le duc d'aremberg, — Son jeu favori.

Beaumarchais. — Aussitôt qu'il m'a vu entrer, il s'est levé, et, sans me donner le temps de lui faire connaître la nature de ma visite, il s'est écrié : — « Ah ! » monsieur, arrive qui plante! Les dettes d'honneur, » comme les dettes honleuses, auront toutes le même » destin. »

le duc d'aremberg. — Gomment avait-il deviné que vous veniez lui réclamer de l'argent?

Beaumarchais. — Peut-être avait-il vu ça à mon air. Quoi qu'il en soit, après une seconde révérence, j'ai prononcé votre nom. — « Ah! c'est pour d'Aremberg! » s'est-il écrié. Pardieu ! il a été toujours fort obligeant » pour moi. Mais que voulez- vous? il doit partager le » sort des autres créanciers. C'est dire qu'il n'aura » pour sa part qu'un dividende gros au plus comme la » tête d'une épingle. »

le duc d'aremberg. — Il a dit cela?

Beaumarchais. — En propres termes, il a ajouté en souriant : •— « Monsieur, vous avez sans doute entendu » parler de ma banqueroute? Mon homme d'affaires » assure qu'elle s'élève à plus de cinq millions, et que, » lorsque tout l'écheveau des réclamations aura été » débrouillé, ce qui, à son avis, ne pourra pas avoir » lieu avant deux ans, mes créanciers pourront rece- » voir deux et demi pour cent sur le montant de leur » dû. »

le duc d'aremberg. — Oui, mais l'argent prêté 1

Beaumarchais. — Mon cher duc, vous savez bien que

c'est celui qu'on rend le moins. M. de Lauraguais a ajouté : — « Qu'est-ce que je dois à d'Aremberg? Qua- » rante mille livres, un rien? Cependant, j'y pense : » j'aurais peut-être bien un moyen de m'acquitter inté- » gralement envers lui. »

le duc d'aremberg. — Ah! ah! voyons un peu ce moyen-là!

Beaumarchais. — Dame, c'est assez bien trouvé, mon cher duc. Vous allez voir. — « D'Aremberg, a-t-il re- » pris, possède de grands biens en Allemagne et en » Flandre. On m'a dit que son grand venour n'est pas » en état de remplir ses fonctions. Si le duc consent » à accepter mes services, je prendrai la place de son » grand veneur, et je ne pense pas qu'il se trouve en » Europe beaucoup d'hommes qui se connaissent aussi » bien que moi en chevaux, en chiens et en tout ce qui » se rapporte à la chasse. Huit mille livres seront mon » traitement annuel, et nous serons quittes en cinq » ans. Parlez-lui de ce projet : il ne peut être que flatté » de ma proposition. » Vous pensez bien, cher duc, que je me suis mis à sourire.

le duc d'aremberg. — Pour moi, j'eusse ri tout à fait et très bruyamment.

Beaumarchais. — 11 avait bien vu cette démonstration. — « Ah! ah! continua-t-il, est-ce que vous auriez » des doutes sur mes talents, monsieur de Beaumar- » chais? Je puis vous assurer qu'il existe des milliers » de personnes qui m'ont visité à Manicamp, et qui » toutes témoignent de ma rare habileté dans les ma- » tières de cette nature. Grooms, jockeys chevaux, » enfin tout ce qui était en ma possession venait d'An-

» gleterre, et mon ami le comte Dorset n'eut jamais de » chevaux plus beaux que les miens. Le dernier cheval » dont je fis emplette me coûta mille guinées, et ja- » mais cheval de race ne se vendit plus cher; mais » j'eus la fantaisie de faire porter sur le reçu neuf cent » quatre-vingt-dix-neuf guinées et vingt schellings, » déterminé que j'étais à éviter le nombre rond de » mille. »

le duc d'aremberg. — Vous le voyez, il est bizarre en tout.

Beaumarchais. — Attendez. En fait d'originalité, nous ne sommes pas au bout, mon cher duc. Tout à coup, Lauraguais fit un mouvement. — « Maintenant, » dit-il, monsieur de Beaumarchais, le seul trésor qui » me reste est ceci. » (Et il montrait une bague d'une espèce à pari qu'il portait au doigt.) « Devinez, mon- » sieur? »

le duc d'aremberg. — Qu'avez-vous répondu?

Beaumarchais. — Tout simplement ceci : — « Ce que » c'est? Ah! dame, un souvenir de la demoiselle Sophie » Arnould, de l'Opéra. » Alors, M. de Lauraguais a » bondi comme un jaguar.

le duc d'aremberg. — Diable!

Beaumarchais. — « Non, s'est-il écrié, vous n'y êtes » pas. Cette bague, c'est un trésor dont aucune puis- » sance terrestre ne pourrait venir à bout de me sé- » parer. C'est ce trésor qui me donne la force de sur- » monter mes malheurs; c'est ma seule consolation. Ce » trésor, monsieur, c'est ma femme adorée. »

le duc d'aremberg. — Venant de lui, le mot esta encadrer.

Beaumarchais. — S'il faut vous le dire, mon cher duc, au moment où il me faisait cette exhibition, je crus qu'il devenait fou, et mon visage sans doute exprima l'émotion que j'éprouvais. Une bague, la duchesse, sa femme!

le duc d'aremberg. — Dame, tout autre que vous eût éprouvé la même stupeur.

Beaumarchais. — Eh bien, il ne se déferrait point; tout au contraire. — « Non, monsieur, reprit-il, je n'ai » pas perdu la raison. Celle bague, ou plutôt une partie » de cette bague fut une jolie et aimable femme. Pen- » dant le temps qu'elle vécut, elle me rendit le plus » heureux des hommes. J'ajoute que le jour où son » âme s'envola dans le bleu du ciel, je ne voulus pas » que tant de grâce et de beauté, que son corps devînt » la proie des vers. »

le duc d'aremberg. — Que fit-il donc?

Beaumarchais. — Je le laisse encore me parler; ce sera vous répondre. Il poursuivit donc : — « Monsieur, » j'eus recours à Yanderberg, le grand chimiste. Or, ce » savant, ayant placé le corps de ma femme dans une » feuille asbeste, substance minérale, filamenteuse et » inaltérable au feu, le livra aux flammes, et, à l'aide » d'une chaleur extraordinaire, le réduisit à une petite » quantité de poudre. Ce fut ce minimum, monsieur de » Beaumarchais, qui ensuite, au moyen d'une certaine » composition chimique, fut changé en une matière » bleue vitrifiée. »

le duc d'aremberg. — Croyez-vous que ce soit possible, ce qu'il vous a dit là?

Beaumarchais. — Tout est possible dans le siècle de Cagliostro et de Mesmer, mon cher duc.

le duc d'aremberg. — Ne vous a-t-il donc rien dit de plus?

Beaumarchais. — Gomment donc 1 II a approché la bague de ses lèvres, puis il s'est écrié : « — Oui, mon » adorable femme, la voilà montée dans un anneau » d'or; c'est la plus fine essence de cette moitié de » moi-même. Elle ne me quittera jamais, car mes » dispositions sont prises pour qu'elle me suive au » tombeau. »

le duc d'aremberg. — Mon cher Beaumarchais, si ce n'était pas si extravagant, ce serait sublime.

Beaumarchais. — Sous ce rapport, je suis encore de votre avis. En ce moment le valet de service annonça une nouvelle visite, Je pris mon chapeau et souhaitai le bonjour à Lauraguais.

le duc d'aremberg. — Une jolie femme dans une bague, quelle histoire!

Beaumarchais. — Monsieur le duc, nos petits-neveux en verront bien d'autres.

Page 1