POURQUOI VA-T-ON AUX EAUX
Ne plaisantons pas. Il est certain qu'en général on va aux eaux pour ne pas prendre les eaux.
Michel Montaigne dit quelque part : « Presque tous » les hommes ont l'air de faire une chose et en font » une autre. » C'est le cas de M. Arsène Iloussaye qui a le titre d'inspecteur général des musées de province et qui passe tout son temps à faire des romans à Paris. C'est l'histoire de M***, agent de change, qui se donne à sa clientèle comme cultivant la Bourse et qui ne cultive que les danseuses d'Opéra. C'est l'attitude du Théâtre-Français, qui est payé par budget pour nous faire frémir d'horreur avec le vieux répertoire, et qui nous fait rire aux larmes avec des tragédies nouvelles.
On n'en finirait plus si l'on voulait mettre debout tous les faits qui donnent raison au mot du vieil humoriste périgourdin.
Entre autres manières d'antiphrase fort usitées en ce moment, il y a l'action d'aller aux eaux. — Passé le 25 juillet, le vrai Paris court à travers celles de nos provinces qui sont renommées pour leurs sources. — Un observateur qui ne saurait pas ce qu'il y a au fond de ce mouvement pourrait s'imaginer bien des choses folles. « Ah! dirait-il, comme ce beau monde d'à pré- » sent aime donc le soufre, le fer en fusion, la chaux, » l'arsenic et les alcalins ! » — Berzélius lui-même, s'il renaissait, serait étonné de la quantité d'ingrédients chimiques que Paris fait passer par son œsophage.
Savant digne des siècles d'or! Paris serait le premier à en rire.
Pourquoi va-t-on aux eaux? — Sterne, qui était si profond analyste, saurait à peine le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on n'y va pas pour les eaux. — Je ne m'arrête pas aux exceptions, vous le comprenez bien. — Dieu merci, les malades ne font qu'une imperceptible minorité. — Ainsi ce n'est pas pour boire. — Est-ce pour se nettoyer? — En Auvergne, aux Pyrénées, au pied des Vosges, en Allemagne, les sources ne donneraient pas assez de liquide pour la spécialité. Et, pour le coup, on serait bien venu à répéter tout haut la légende de Saint-Sauveur : « Où lave-t-on ceux qui se lavent ici? »
Il faut donc dire les choses telles qu'elles sont. Avant tout, c'est la mode, la très grande mode. Celui et celle qui demeurent è Parispendant lesolstice d'été sont déchus de tout éclat et destitués de tout avenir. Qui oserait les avouer? Cachez-vous plutôt dans un pigeonnier de Ville-d'Avray ou d'Antony, et dites que vous êtes
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allé à Kissingen ou plus loin encore. On aimera mieux le croire que d'y aller voir, et il suffira qu'on le croie.
Mais pour ceux et pour celles qui y vont pour tout de bon, très sérieusement, bon jeu, bon argent, comme les enfants vont au Guignol des Champs-Elysées, qu'y font-ils ?
II en est de ce fait comme du succès si bien décrit par madame de Staël. En France, on fait tout ce qu'on voit l'aire à son voisin. On y va pour faire comme les autres ; ce serait déjà une raison suffisante et qui rendrait superflue une plus ample enquête. On y va pour n'être pas isolé, puisqu'il est convenu que Paris passe tout à coup à l'état de désert. On y va encore, parce qu'on est sûr d'y trouver son monde, et cette clef-là vous ouvre en une minute mille perspectives à la fois.
Tel bellâtre des salons s'y transporte. Que ferait-il sur l'asphalte? Il n'y a plus dans nos rues que des cocottes déplumées ou des femmes d'étudiants condamnés par les vacances à deux mois de veuvage forcé. A Gaulerets, on retrouve les princesses de la finance; à Royat, on voit de vraies marquises; à Biarritz, on aura le Livre d'or des deux grands faubourgs; et tout cela est agréablement saupoudré d'une myriade de petites dames qui ont la flamme du diamant dans les yeux et le diable au corps.
A présent que les agences matrimoniales sont en baisse, la mère de famille qui veut produire sa fille commence parla à préparer son entrée en scène. C'est donc là que se nouent les toiles d'araignée de l'hymen. Il y a aussi les romans d'amour commencés, les ren-
contres fortuites concertées, les ordonnances de médecin par complaisance, les aventures prédites par les tireuses de cartes; bref, tout le mic-mac delà comédie humaine.
Quanta l'eau des sources, croyez-ça, et buvez d'excellent vin.