LA COMTESSE TOGANDINE DE
Voici un cas de divorce qui n'a été prévu par personne, pas même par M. Alfred Naquet, le promoteur de la nouvelle loi.
Il s'agit d'une jeune et charmante femme, fort jolie, très élégante, très riche, mais qui a la tête absolument à l'envers.
Nommons, si vous voulez, la comtesse Tocandine de ***, épouse d'un vieux sportsman.
Jusqu'à ce jour, cette charmante dame a eu une conduite irréprochable, et cependant elle se permet de temps en temps les plus étranges équipées.
Elle tient, paraît-il, à justifier le surnom que lui ont donné les gens du monde.
— J'entends, dit-elle, ne rien faire comme les autres.
Qu'on juge de la folie de la belle personne par un exemple :
Un soir, elle alla au théâtre seule; c'était, je crois, à l'Opéra-Gomique.
Quand le rideau tomba sur le dernier acte des Noces de Figaro de Mozart, minuit sonnait à toutes les horloges d'alentour.
Madame Tocandine se rendit d'un pied léger dans un des grands restaurants du boulevard.
Elle s'approcha, voilée du comptoir, et demanda d'une voix douce :
— N'avez-vous pas ici quelque souper de garçons?
On fut assez surpris de cette question faite par une personne dont les allures étaient modestes et d'une certaine distinction.
Cependant on lui indiqua un cabinet où une douzaine de joyeux compagnons venaient de se mettre à table.
Madame Tocandine se lit ouvrir la porte par un garçon; elle s'avança, salua gracieusement les convives, et leur demandala permission de prendre place parmi eux.
Ainsi qu'on l'a deviné, cette requête fut accueillie comme elle devait l'être, et la nouvelle venue s'assit entre deux jeunes gens de bel air et fort aimables, qui rivalisèrent pour elle de courtoisie et de prévenances.
La dame soupa de bon appétit, conversa gaiement, puis, vers deux heures du matin, appela le garçon, paya de force son écot, demanda une voiture et se retira.
Ainsi, pendant deux heures, elle avait été eh armante, très vive, spirituelle, mais si mesurée dans son lang si digne dans son attitude, que pas un Don Juan de la bande n'osa la traiter avec familiarité, malgré la bizarrerie de sa situation.
Autre remarque :
Quand elle quitta le restaurant, aucun de ces muguets n'osa la suivie.
On eût dit une châtelaine d'autrefois qui avait daigné s'amuser quelques instants parmi ses vassaux.
Le fait est, répétons-le, que madame Tocandine de"* appartient au meilleur monde. Elle n'a pas trente ans. Elle est pleine d'esprit. Elle ensorcelle tous ceux qui l'approchent, mais sa vertu est au-dessus des soupçons.
— Ah ! vous nous en débitez une bien bonne ! va-ton s'écrier. Que va donc faire ainsi, après minuit, une jeune femme du monde dans un cabinet particulier?
— Monsieur, elle va chercher un moyen rapide de se séparer de son mari.
— Son mari veut donc la garder malgré vent et marée?
— Oui et non. Nous vous l'avons déjà dit : Madame Tocandine de *** est très riche, et si le susdit époux se séparait de sa moitié, comme ils se sont mariés sous la loi du régime dotal, il serait presque réduit à la mendicité. Or, madame Tocandine de *** a cherché un expédient pour faire sensation dans la chronique parisienne.
— Bon ! vous voyez donc qu'elle cherche à exciter du scandale ?
— Soit; mais seulement, en tout bien, tout honneur : pour ne pas faire le mal. Sa théorie consiste à se compromettre. Voyant venir la loi du divorce, elle espère ainsi déterminer son mari à briser judiciairement et pour toujours le lien qui les unit. Vain espoir! L'époux ne veut rien voir, rien entendre. Il veut rester rivé à son boulet conjugal. De toutes les chaînes, la chaîne d'or est la plus solide ; elle est pareille au roseau de la fable : elle plie, mais ne rompt pas.
Ah ! Tocandine, vous en serez pour vos petites escapades de soupeuse !