‹ La sérénade de Don JuanChapitre 34 sur 54 · HARPISTE DE LOUIS XVIII · texte numérisé non relu

HARPISTE DE LOUIS XVIII

Il ne serait pas possible de lire l'œuvre d'Alphonse Karr, roman et fantaisie, sans y rencontrer en cent endroits divers le nom de Léon Gatayes. Dès l'enfance, le musicien et l'humoriste ont été liés d'une amitié qui n'a pu finir qu'avec la vie de l'un d'eux. Pour nos temps de prose, c'était la fraternité de Thésée et de Pirithoùs. Qui blessait l'un offensait l'autre et était sûr de les avoir tous les deux sur les bras. Quand ils ne vivaient pas ensemble, ils se donnaient rendez-vous à mi-chemin, l'un étant au Havre, au bord de la mer, et l'autre résidant à Paris. Par la magie d'un pacte secret, il était convenu entre eux que, s'il le fallait, joies et tristesses, ils mettraient toute chose en commun. Dans une telle association, l'idée ne vient jamais à aucun des contractants d'établir une balance, mais il était pourtant bien

clair que c'était Léon Gatayes qui déposerait le plus à la masse. Un bon tiers de ses jours a été noblement consacré à se dépenser pour l'auteur de Sous les Tilleuls.

En parcourant les Guêpes, qui, pendant dix années, ont été pour lui un fin régal, Paris s'est souvent demandé ce que c'était que ce Léon Gatayes dont le charmant pamphlet lui parlait sans cesse. On s'enquérait, on se regardait. Léon Gatayes? Les plus vigilants ne voyaient rien qui fût frappé de cette griffe mystérieuse, ni un livre, ni un sonnet, ni une pièce de théâtre, ni un tableau, ni rien que ce pût être qui touchât aux régions de l'art. Dès lors, pourquoi cette insistance de l'auteur à s'occuper d'une personnalité qui avait l'air de n'en être pas une? A la longue, Paris finit par essuyer le verre de sa longue-vue; il visa mieux et il parvint à découvrir.

De 1840 à 1875, Léon Gatayes s'annonçait sous l'apparence d'un grand et beau garçon, de belles manières, la figure ouverte, franche, très fine, éclairée par des yeux bleus et toujours rasée de frais. Pendant toute sa jeunesse, il avait été, non sans raison, cité pour un des beaux cavaliers qui se sont montrés sur la fin delà Restauration et au commencement du gouvernement de Juillet. Un jour, à la suite d'un accident, né uniquement du hasard, il fut empoisonné, mais des réactifs le sauvèrent. Il en résulta néanmoins une maladie grave après laquelle ses cheveux tombèrent tout à coup et l'une de ses jambes se raccourcit légèrement. Pour dissimuler une calvitie précoce, il portait une petite perruque que ne lui seyait pas trop mal, et appuyé sur une canne de jonc, il boitait quelque peu, mais l'homme

robuste et l'élégant se retrouvaient tout de même en lui, sans qu'il eût à faire aucun effort.

Un mystère planait sur sa naissance. Alphonse Karr, au reste, a donné la clef de ce secret dans une sorte de note nécrologique qui a paru dans le Figaro. Léon Galayes descendait d'une grande famille, mais par les zigzags de la main gauche. Un jour, chez lui, dans son cabinet d'amateur, orné de tant de bibelots curieux, il nous a montré un vieux sabre à poignée sculptée sur la lame duquel courait en toutes lettres le nom d'un personnage historique célèbre; c'était de cet ancêtre qu'il provenait, mais en ne pouvant offrir qu'un écu barré par la ligne de bâtardise. Ce qu'il y a de certain, c'est que son grand père a été une sorte d'abbé de cour, sous Louis XVI, qui a quitté l'Eglise pendant l'émigration afin de faire souche d'honnêtes gens et que son père, rentré en France, était quelque chose comme professeur de guitare, ainsi que l'a été Beaumarchais. Voilà qui explique suffisamment pourquoi il a été lui-même élevé dans l'amour de la musique et comment, très jeune, il avait été décoré du titre de harpiste du roi Louis XVIII. Etre le David de cet autre Saûl, tel devait être, en effet, son début dans la vie.

Ceux qui ont de la barbe blanche au menton peuvent se rappeler que la harpe était encore fort en honneur sous les Bourbons de la branche aînée et sous Louis- Philippe. Il n'y avait pas d'opéra sans harpe ni de concert non plus. Quand Eric Bernard monta à l'Odéon le Frei/schiiiz, arrangé à la française par Castil Blaze, Léon Galayes faisait partie de l'orchestre, son instrument à la main, et il s'y distinguait en exécutant des soli de l'effet

le plus poétique. Ce fut dans ce temps-là qu'un indiscret provoqua de sa part une riposte qu'on a beaucoup répétée. Ce hurluberlu demandait : « — Quel est donc, monsieur, le premier harpiste de France? — C'est moi, » monsieur, » répliqua héroïquement Léon Gatayes sans se déferrer. — Il avait, d'ailleurs, souvent des réparties très piquantes, mais toujours assaisonnées d'un grain de raison. Par exemple, un jour, en janvier 1838, M. Henri Karr, le père de son ami, lui disait : « — Cher monsieur, venez donc me voir, l'été prochain, » à Saint-Mandé, où je demeure; je vous ferai voir un » veau que nous mangerons ensemble. — Mais, mon » cher monsieur, répliqua Léon Gatayes, l'été prochain, » votre veau sera un bœuf. »

Au surplus, l'ami d'Alphonse Karr n'a pas tenu longtemps à la musique, du moins en qualité d'exécutant. Un mariage relativement riche avec une Anglaise, mariage qu'il fit de bonne heure, et des goûts modestes le mirent à même de vivre en homme de loisir. Sans être précisément un sportman, selon le sens qu'on donne de l'autre côté du détroit à ce mot pompeux, il ne s'occupait réellement plus que de deux choses : Les courses de chevaux et la critique d'art. Il faut bien noter, en effet, que grâce à l'auteur des Guêpes, il avait eu accès dans la presse et pour les deux spécialités que je viens de dire. Ajoutez-y la salle d'armes, dont il a été, un moment, une des notabilités.

Il y a même une halte à faire à ce sujet. Comme on le savait fort galant homme, les gens du monde et les journalistes n'hésitaient pas à se lier à lui en matière de duel. Il eut bientôt, en tant que second, une renom-

mée qui confinait à la popularité. Ce fut même en raison de cette particularité qu'un jour de premier de l'An, Roger de Beauvoir lui fit faire et lui envoya en guise de cadeau d'étrennes un cent de cartes de visite ainsi conçus :

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