‹ La sérénade de Don JuanChapitre 35 sur 54 · LEON GATAYES · texte numérisé non relu

LEON GATAYES

Le premier des seconds.

Une justice à rendre àl'ancien harpiste de Louis XVIII, c'est que, s'il a souvent été appelé sur le terrain pour assister à des affaires d'honneur, il s'est surtout évertué à les arranger et il a souvent réussi. Nous lui avons même entendu dire ce mol typique : « — Dans la plupart des cas, si l'on se bat, c'est évidemment la faute » des témoins. »

J'ai dit tout à l'heure qu'il avait fini par avoir accès dans la presse parisienne ; c'est là qu'il s'est rencontré avec l'auteur de ce livre. Très peu porté aux choses de la politique, il ne s'occupait dans les journaux que de musique et de sport. Toute autre chose lui était devenue indifférente. Était-il bon critique? J'inclinerais à penser qu'il était un bon connaisseur, mais, à mon gré, il n'a jamais su écrire. Au reste, il faisait bon marché des questions de grammaire.

— Puisque je parle de musique et d'art hippique, disait-il, l'essentiel est que je me fasse comprendre des marchandes de colophane et des gens de manège. Peu m'importe le reste.

L'originalité réelle de son caractère, c'était d'être l'ami d' Alphonse Karr, mais s'il aimait très sérieusement le célèbre romancier, il savait, au besoin, lui indiquer des travers et même blâmer des torts. Etant armé d'une forte dose de bon sens, il s'appliquait à le redresser et la jolie anecdote qui suit sera la preuve de ce que j'avance. — Il est bien entendu que la connaissance de ce trait ne m'est venue que par Léon Gatayes lui-même qui a été aussi un peu mon ami, surtout dans les dernières années de sa vie.

Il y a quarante ans de cela, l'auteur de Sous les Tilleuls ne quittait pas les abords de cette falaise d'Elretat qu'il a si magnifiquement décrite dans plusieurs de ses romans. Comme il gagnait 30,000 francs, au bas mot, avec les Guêpes, il lui était facile d'agrandir et d'orner la jolie petite maison de Sainte-Adresse, si connue depuis lors de tous les Parisiens qui vont se promener aux bords de la mer.

Le jardin surtout était l'objet de sa constante sollicitude.

Ce jardin, nous le connaissons tous sans l'avoir jamais vu. Pas un arbre vert, indigène ou exotique, pas un espalier qui n'ait défilé devant nous. Pas une plante ou une touffe de fleurs qu'on ne se soit représentée en lisant Clovis Gosselin. Et le ruisseau qui traverse le jardin! Vous rappelez-vous ce ruisseau dont le romancier se dégoûte, un matin, parce qu'un peu plus haut, dans une propriété voisine, un Normand l'assujétità un travail mécanique?

— Hélas ! dit-il, je n'aime plus mon ruisseau, ni son eau pure, ni l'herbe qui croît sur ses marges, ni son

murmure, et vous me comprendrez : on lui fait tourner une roue; on lui fait repasser des couteaux!

En parlant de la petite maison de Sainte-Adresse, Léon Gatayes me racontait plus d'une particularité. Par exemple, il disait qu'il se trouvait, sur le devant, en regard de la porte d'entrée, une pelouse d'assez large dimension, semblable à une corbeille. Toujours parsemé d'un gazon vert-émeraude, ce coin de terre abritait aussi des fleurs et des plantes rares. En été, à la nuit tombante, Alphonse Karr s'y asseyait dans l'herbe, en fumant du tabac de Smyrne dans une longue pipe en cerisier d'Arménie.

Une certaine année, Léon Gatayes était venu de Paris à Etretat afin de goûter le cidre nouveau. On touchait à avril.

Déjà les haies se couvraient d'une riche mantille de feuilles vertes. D'heure en heure, la sève rompait les boutons des arbres et les corolles s'ouvraient.

L'auteur de Genevièue montra avec orgueil le jardin à son ami. Il lui fit côtoyer le ruisseau, vierge encore de toute servitude industrielle, pas de coutellerie. De là, ils allèrent à la pelouse dont je viens de vous parler.

— Tiens, dit le romancier au musicien, voici des violettes mauves; c'est une espèce rare, qu'on ne connaît pas encore en France. Un pied vaut vingtfrancs. M. Z..., horticulteur du boulevard Montparnasse me l'a gracieusement envoyé. Ainsi ce trésor ne me coûte pas un sou.

Ici Léon Gatayes ne put se défendre de sourire, en signe de doute.

— Pas un sou, je te jure, reprit Alphonse Karr.

Pour toute réponse, le harpiste hocha la tête; puis, tirant de sa poche un petit calepin en maroquin rouge, il s'apprêta à crayonner des chiffres sur un feuillet en peau dane.

— Je ne demande que dix minutes, ajouta-t-il, pour te prouver, arithrnétiquement, que ton pied de violettes gratuites te coûte les yeux de la tête. Seulement, ne m'interromps pas dans mon énumération.

— Va ton train, dit le jardinier.

Sur ces derniers mots, Léon Gatayes, qui était le bon sens même, écrivait le compte qui suit.

Ayant eu le calepin entre les mains, j'ai pu transcrire, mot à mot, tout le compte si scrupuleusement détaillé.

1° M. Z..., horticulteur de Paris, écrit à M. Alphonse Karr, à Etretat (Seine-Inférieure), qu'il va lui faire une surprise. En homme poli, il n'affranchissait pas sa lettre (ce n'était pas la mode en 1840, époque où le timbreposte n'était pas encore inventé). Il faut donc d'abord inscrire trente centimes, ci » 30

2° Durant tout le jour, Alphonse Karr, dans l'attente, s'est dit : « Ah ça, quelle surprise Z... » peut-il me faire ? M'envoie-t-il des azalées du » Japon ou une tulipe de la Chine ? » Pour toi, c'est une distraction de tous les instants. Le roman que tu achèves pour la Revue des Deux- Mondes s'arrête court à son avant-dernier chapitre. C'est 300 fr. que ce loisir te fait perdre en une seule journée. Inscrivons donc. . . . 300 »

3° Le lendemain, on sonne. Voilà un commissionnaire, et avec lui une caisse de petite dimension; c'est la violette. Tu es aux anges. Tu

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sautes de joie. Tu embrasses l'homme et tu lui donnes cinq francs de pourboire, ci. . . . 5 »

4° Le commissionnaire parti, tu contemples l'envoi. Deux heures d'extase. « Ah ! la belle fleur! » Vingt francs, au bas mot, ci. . . . 20 »

5° Ce pied de violettes a besoin de soins extrêmes comme un enfant nouveau-né. Tu hêles Frédéric Bérat, qui est en ce moment au Havre. Tu lui envoies un mot : Viens donc m' aider à soigner un pied de violettes. Tout cela, message et temps perdu, te coûte deux francs, ci. . . 2 »

6" Croyant qu'il s'agit d'un grand service à te rendre, Frédéric Bérat arrive à la chute du jour ; c'est l'heure du dîner. On se met à table. Sans faire d'extra, il faut bien traiter un ami tel que le célèbre faiseur de romances. Prenons que cela ne te coûte qu'une rallonge de cinq francs, ci. 5 »

7° Le lendemain matin, il s'agit de commencer l'éducation du pied de violettes. Toute une journée de perdue pour le travail littéraire. Je ne veux la mettre qu'à cent francs, ci. . . . 100 »

8° Quand la voilette est plantée, quand Frédéric Bérat est reparti pour le Havre, tu te dis :

— Un pied de violettes, c'est joli; mais s'il venait à ne pas réussir, ou biensi Von me volait? Il m' n faut absolument un autre, — en cas d'accident.

— Et tu prends la résolution d'aller à Paris, boulevard Montparnasse. — Préparatifs de départ, vingt-cinq francs, ci 25 »

9° Voyage; c'est long (puisqu'il n'y a pas encore de chemin de fer). Temps et argent perdus,

cent vingt-cinq francs, ci 125

10° — A la nuit tombante, tu arrives à Paris, à l'hôtel Montmorency. Chambre pour trois jours, service compris, vingt-cinq francs, ci. . 2.">

11° Ta première parole, en te retrouvant à Paris, est : Il faut que j'écrive à Gatayes. — Messager en route, un franc, ci 1

12° Nous dînons ensemble, plus Roger de Beauvoir, que j'ai rencontré en chemin et que j'amène; avec l'auteur du Chevalier de Saint- Georges, il n'y a pas de repas sans Champagne; c'est trente francs, ci. . . v . . . . . 30

13° Après dîner, promenade sur les boulevards. On rencontre vingt vieux amis. Il faut prendre des glaces, du punch, un sorbet. Ne posons que dix francs, ci 10

14° Journée du lendemain, taillée sur le même patron que celle de la veille; plus, achat de quelques bagatelles, cent francs, ci. . . . 100

15° Soirée de la susdite; départ (tu emportes enfin le second pied de violettes)... Cinquantecinq francs 55

16° Retour à Sainte- Adresse. Sur le seuil de ta petite maison, tu trouves deux pêcheurs de soles, tes amis. Tu les invites à baptiser ta nouvelle fleur. Encore dix francs, ces pécheurs de Normandie étant intrépides buveurs, tu le sais bien. Dix francs, ci 10

Total très modéré, mais très exact : huit cent trois francs trente centimes, ci 803 30

Ainsi parla Léon Gatayes.

— Je suis père de famille, poursuivit-il, ce qui me fait une loi de bien chiffrer.

Alphonse Karr regarda un moment le calepin.

— Au fait, tout cela me paraît être d'une exactitude irréprochable, s'écria-t-il.

Un pied de violettes (qu'on en mette deux, — si l'on veut) huit cent trois francs trente centimes, — c'est plus de dix arpents de terrain en Basse-Bretagne.

C'est deux fois la dot d'une jolie fille en Picardie.

C'està peu près le prix qu'arapportéG'i/ Btask Lesage.

Il est vrai qu'Hésiode, un grand poète d'autrefois, a dit dans ses vers :

« La petite fleur des champs "vaut mieux que la perle qui couronne le front des reines. »

Les fleurs ! Il arriva un jour où le romancier et le musicien ne s'entretenaient plus d'autre chose.

Après le coup d'État de 1852, lorsque Alphonse Karr s'exila à Nice, qui n'était pas encore une ville française, il cherchait par tous les moyens possibles à y attirer son ami.

Léon Gatayes nous a montré alors une lettre dans laquelle se trouvait le passage suivant :

« Voyons, viens donc à Nice. Tu ne peux pas te faire » une idée du pays que c'est. Figure-toi que si, le soir » de ton arrivée, Lu plantais ta canne dans mon jardin, » le lendemain, au lever du jour, tu verrais qu'il y a » poussé des roses.

» Alphonse Karr. »

Léon Gatayes est mort en 1880, par hasard.

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