UNE FEMME SOUS LES SCELLES
Très peu de temps avant la guerre, une des petites Républiques rousses de l'Amérique espagnole voulut se donner le luxe d'un ambassadeur à Paris. Voilà pourquoi on vit, un jour, entrer dans nos murs une sorte de sang-mêlé qui répondait au nom de don Federigo Ximenés. Ce jeune matador, fort bien campé sur ses jambes, parcourut la grande ville en se promettant d'y vivre en béros de roman. Pour commencer, il installa la petite ambassade près du parc Monceau, dans un assez joli bôtel, sis entre cour et jardin.
Don Federigo Ximenés avait-il réellement du sang d'bidalgo dans les veines? On ne sait pas au juste. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'il faisait fort bonne mine au milieu des fous de Paris, très nombreux à cette époque. Néanmoins, au bout de six mois, la chronique était forcée de reconnaître que la liste de ses fredaines n'était pas longue. L'ambassadeur de la petite République pa-
raissait n'aimer qu'une femme à la fois, et cette femme était la Dame dépique, cette reine de carton, qui, de temps immémorial, a trompé tous ses amants les uns après les autres.
Une nuit de mars, don Federigo Ximenès s'attarda au Cercle impérial. En ce temps-là, l'endroit était un tripot doré où, à l'heure du crime, on jouait un jeu d'enfer. Notre ambassadeur était en déveine. Suivant la coutume de ceux que la guigne aveugle, il perdit et s'emballa. En une heure, il avait vidé son porte-monnaie, ses poches, sa réserve. Il joua mille louis sur parole et il perdit encore. Il aurait certainement perdu ses deux oreilles, si, comme l'or légal, elles eussent été contrôlées à la Monnaie.
Mille louis pour le ministre plénipotentiaire d'une République de trois sous, c'était grave.
En rentrant chez lui, le décavé inspecta son ambassade, pour voir s'il n'y trouverait pas un peu d'argent. Peine perdue. Pour subvenir aux caprices de la Dame de pique, tout avait déjà été lavé.
Il ne restait plus, sur la cheminée de la salle d'attente, que le buste en bronze de l'illustre Bolivar, l'émancipateur des peuples; mais c'était un ornement sacré auquel nulle main ne devait toucher sous aucun prétexte. Et d'ailleurs cet objet d'art ne valait pas plus de deux cents francs. La belle avance !
Que faire ?
Une averse de papier timbré tombait, ce malin même, sur l'ambassade.
Dix fournisseurs réclamaient leur dû dans un effroyable concert.
la beeekam; de DON JUAN 191
Ne pouvant payer ni les dettes d'honneur, ni les dettes criardes, don Federigo s'avisa d'un stratagème il se fabriqua à lui-même un télégramme impératif. La petite République rousse l'appelait ïx trois mille kilomètres de Paris, sous prétexte de crise gouvernementale. Il fit donc une valise et fila sur l'autre hémisphère.
Mais en fonctionnaire prévoyant, le fugitif avait laissé son poste à un secrétaire qui était un autre luimême. Nous avons nommé Evariste Glandier, bien connu dans le pays de Bohème.
Celui-là était un viveur de deuxième ordre, comme il y en a par milliers sur le pavé de Paris. Imaginez un fndt sec des lettres, des arts, du théâtre et de tout ce qu'il vous plaira. Pour remplir ses fonctions, on était sensé lui donner deux mille cinq cents francs par an. C'était une somme fantastique, qu'on ne lui payait qu'en rubans à mettre à la boutonnière et en bâtons de cire à cacheter. Mais après tout, cela devenait une position. Secrétaire d'ambassade, ces deux mots faisaient bien sur une carte de visite. Grâce à ce titre, Evariste n'était plus le premier venu. Il avait du crédit. Bien mieux, il avait des femmes. Ce fut avec ça qu'il séduisit le cœur de madame Régina, l'épouse d'un gros carrossier du coin.
Ne disons pas de mal de madame Régina. Tout Paris sait que c'est une belle brune, avec de grands yeux bleus et une très douce philosophie. En effet, la femme du carrossier croit qu'on n'a pas été formé de chair et d'os pour ïaire l'amour platonique. Elle avait vu Evariste, assez beau garçon après tout; elle l'avait aimé
et s'était fait aimer de lui. Quoi de plus parisien?
Tous les jours, sous l'ingénieux prétexte de savoir où en était le commerce de la carrosserie dans le Nouveau Monde, la jolie voisine entrait à l'ambassade et faisait oublier à Evariste les ennuis de la vie administrative.
Or, il y avait trois jours que le plénipotentiaire était parti.
Ce matin-là, les deux amoureux, Evariste et Régina, se tenaient dans la chambre principale, occupés à conjuguer le plus doux des verbes. Tout à coup, un bruit de sonnette se fit entendre. Ah! la sonnette de Paris, c'est souvent le tocsin pour ceux qui s'adorent en fraude.
En même temps, un valet accourait tout effaré.
— Qu'y a-t-il donc, Gervais?
— La justice, monsieur, la justice!
Effectivement c'était une copie en taille douce de Minos, dEaque et de Rhad amante, c'est-à-dire le juge de paix de l'arrondissement, son greffier et son huissier.
— Allons, s'écria madame Régina au comble de l'effroi, je suis une femme perdue !
— Point du tout ! riposta Evariste Glandier.
Et il poussa à la hâte sa maîtresse, plus morte que vive, au fond d'une armoire.
— Monsieur, dit le magistrat en entrant, nous venons ici pour apposer les scellés par suite du départ... inattendu de M. l'ambassadeur.
On procéda donc à la description sommaire de ce que contenait l'ambassade. Le .juge de paix prenait une à une les clefs des différents meubles. Après quoi, le
greffier et l'huissier posaient sur les serrures un cachet de cire rouge, les scellés.
Qand on arriva à l'armoire où l'autre Paris avait caché son Hélène, le magistrat se disposait à l'ouvrir; mais Evariste se précipita, afin de l'en empêcher.
— Mon Dieu, monsieur, c'est sans doute là que vous renfermez vos effets? Allons, c'est bien; reprenez-les tout à votre aise. Nous ne voulons pas vous en empêcher.
Et déjà il se disposait à ouvrir l'armoire.
— Non, nonl s'écria le malheureux secrétaire hors de lui. Il n'y a rien à moi là-dedans !
— En ce cas, on va y apposer les scellés, comme partout.
Ce fut donc ce qui se fit.
A dix minutes de là, lorsque l'opération fut terminée, le cortège extra-judiciaire se retira, laissant le malheureux Evariste gardien des objets mis sous la main de la justice. Toutefois, avant de sortir on lui donna la lecture de l'article 252 du code pénal, ainsi conçu :
Art. 252. — Les coupables de bris de scellés seront punis de six mois à deux ans d'emprisonnement et, si c'est le gardien lui-même, il sera puni de deux à cinq ans de la même peine.
Dès que les deux amants furents seuls, ils se désespérèrent, ainsi qu'on le pense bien.
— Ouvrez-donc, Evariste, ouvrez 1 dit la dame d'une voix étouffée.
Mais aux supplications de madame Régina. le secrétaire répondait par le texte de l'article 252.
— Mais, Evariste, il n'est pas possible que je demeure dans cette armoire! Ouvrez donc! ouvrez sans retard, je vous l'ordonne !
— Impossible.
— Pourquoi?
— Je serais passible de deux à cinq ans de prison.
— Evariste, ne m'avez-vous pas dit cent fois que vous braveriez la mort pour moi ?
— La mort, oui; la guillotine, la fusillade, la corde, tout ce que voudrez; mais pas cinq ans de prison pour bris de scellés.
— Evariste, vous n'êtes donc pas un homme de cœur? Bref, on se lamentait, mais on ne prenait aucune résolution.
Cependant la nuit approchait, montrant déjà les pîis de sa mantille noire.
Madame Régina se rappelle qu'elle est une femme mariée. Elle ne peut passer la nuit hors de son domicile. Elle serait à jamais perdue de réputation. Et puis, le carrossier prendrait la chose du mauvais coté. Il ferait du scandale. 11 plaidrait en séparation de corps.
— Evariste! Evariste!
— Quoi donc?
— En admettant que mon mari ne me tue pas, repritelle, j'en mourrai de honte et de chagrin.
Et, en pleurant, elle ajoute, sur le ton de la colère :
— Evariste, c'est vous qui êtes responsable de tout ce qui arrive; c'est vous que je maudirai toute ma vie!
Or, après s'être creusé la tête, le secrétaire ne vit plus qu'un parti à prendre.
C'était de tout confier au juge de paix.
Il se jeta donc dans une voiture et courut chez le magistrat, mais il y avait malchance dans toute cette affaire.
Par hasard, le digne homme dînait en ville.
Nouvelle course, nouveaux relards.
— Ah! comme Régina doit se morfondre dans son armoire! se répétait-il de minute en minute.
Toutefois il parvint à rencontrer le représentant de la loi.
— Monsieur le juge, lui dit-il, vous souvenez-vous d'avoir eu vingt ans jadis?
— Sans doute. C'était sou^ le dernier ministère du comte Mole, règne de Louis-Philippe. Ah! ma jeunesse !
— Eh hien, c'est au nom de vos vingt ans que je prends la liberté de vous parler. Vous avez été jeune, vous allez me comprendre.
Et, sans rien celer, il lui raconta toute l'aventure.
— Et cette dame est toujours dans cette armoire?
— Hélas ! oui, monsieur le juge, toujours.
— En ce cas, courons trouver le greffier qui la débloquera, en une minute.
Madame Régina fut donc rendue à la liberté. Elle sortit, mais en regardant de travers le secrétaire d'ambassade.
— Evariste, lui dit-elle, vous avez perdu pour toujours la clef de mon cœur.
PS. — Pour se consoler, Evariste s'est mis à écrire des livrets d'opéra.
— Je fais, dit-il, des cantilènes pour le Mozart de l'avenir.