UN MARIAGE AU PIANO
Paris est, par excellence, la ville delà musique; Milan, Naples et Vienne n'arrivent qu'après, c'est-à-dire au second rang. « — Paris ! s'écriait le pèreFétis,le patriar- » che des critiques d'art; Paris ! on y mange du matin » au soir des symphonies et de la colophane. »
Il ne parlait que des violons, des violes d'amour, des violoncelles, des harpes et des cithares, n'osant pas aborder la question des pianos.
Ah ! les pianos de nos jours, quelles tempêtes !
Suivant le dernier relevé fait, cette année, par la statistique, les pianos de Paris s'élèvent à quatre cent cinquante-sept mille. Notez bien que, dans le périmètre mesuré, on ne comprend ni Neuilly, ni Auteuil, ni Clichy-la-Garenne.
Quatre cent cinquante-sept mille pianos d'où s'échappent sans cesse des torrents d'harmonie ! Nul ne saurait nier que c'est làun progrès sur le règne de François Ier,
où l'on ne trouvait dans l'enceinte de la ville que dixsept violons et huit petites flûtes. Un très grand progrès, je ne veux pas dire le contraire, mais c'est aussi un incessant motif de querelles de voisins à voisins.
« Décidément je m'exile de Paris qui devient de plus » en plus Pianopolis, écrivait le doux Félicien David à » l'un de ses intimes. Je me sauve de peur de devenir » assassin. Il y a des moments, en effet, où j'ai une » forte envie d'égorger un monsieur qui demeure au- » dessous de chez moi et qui, sur son Erard, joue dix » fois par jour le Lac de Lamartine, mis en musique » par un profane. »
Que d'autresemportementshomicides cause le piano !
Parfois, aussi, cette fureur prend une autre allure. Voilà comment on a pu \oir un mariage causé par le piano. — De la mort ou du mariage lequel choisiriezvous?
Rue d'Anjou, aux alentours du boulevard Malesherbes, la veuve d'un conseiller d'État élevait sa ûlle de façon à en faire l'ornement de la société, comme on dit chez les notaires. Naturellement elle l'avait dressée à jouer de cet instrument souvent si perfide. En guise de circonstances aggravantes, la demoiselle était fanatique de Schubert, l'auteur des Ballales. Elle aimait très passionnément aussi les chefs des autres écoles. Tous les jours, sans exception, assise sur le tabouret de palissandre, comme la pythonisse de Delphes sur son piédestal, elle jouait avec furie une vingtaine de cheî'sd'œuvre des maîtres.
OEuvres du génie, vous charmez le cœur, mais souvent aussi vous déchirez les oreilles.
Un jour, la veuve reçut la lettre suivante d'un jeune artiste, son voisin, habitant la même maison qu'elle.
« Paris, le 15 octobre 1881.
« Madame,
« Je suis compositeur de musique. Je travaille jusqu'à trois heures de la nuit. Or, chaque matin, sans faute, mademoiselle votre fllle me réveille par une marche funèbre d'Hector Berlioz. Toute peine mérite salaire. Je vous offre donc, madame, le prix de cette leçon, suivant mes faibles moyens. Convenez que je serais bien ingrat si je ne reconnaissais ainsi tant de dispositions musicales et matinales.
» Si la Marche funèbre continue, je continuerai aussi de mon côté l'envoi de cette faible rétribution.
» Veuillez agréer, madame, l'assurance de ma considération distinguée.
» Octave du Dresnel, « Artiste. »
A cette missive était jointe la modique somme de cinquante centimes, une petite pièce blanche.
Imaginez la tète de la mère, si vous pouvez.
— Cinquante centimes à Valentine! Dix sous ironiquement envoyés à ma fille, premier accessit de piano au Conservatoire ! Voilà une indignité! Ce M. Octave Du Dresnel est un impertinent !
Dans le premier moment, on voulut renvoyer les cinquante centimes au trop susceptible artiste ; mais le
compositeur se tenait sur la défensive. Il fermait sa porte avec fracas. Il prenait des airs de hérisson. Il affectait de ne pas répondre aux coups de sonnette.
Quand la veuve et la fille descendaient l'escalier, si elles venaient à faire sa rencontre, elles lui lançaient des regards pleins de furie. Quelque chose comme des coups de foudre.
Du reste, la guerre sourde continua de plus belle.
En effet, la jeune virtuose recommençait, chaque matin, à éveiller le compositeur en jouant la Marche funèbre. Ce dernier ne manquait pas de la remercier de même, tous les matins, de sa politesse, en lui envoyant par le portier la pièce de cinquante centimes enveloppée dans du papier de soie.
Ainsi, les hostilités étaient fortement entretenues des deux côtés.
Cependant, un mois et demi s'écoula, puis deux mois. Un grand événement s'était produit. L'artiste donna un joli petit opéra àFeydeau. Cet ouvrage réussit.
A la première représentation, où elle se trouvait par hasard, la jeune musicienne battit des mains. Elle ignorait qu'il s'agit de l'œuvre de son voisin. Lorsque Gapoul vint le nommer, elle faillit se trouver mal de surprise et de colère.
— Eh quoi ! c'est ce pierrot-là qui a fait la Conspiration des Coquecigrues, cet opéra à mettre sur le rang du Chalet ?
Elle n'en revenait pas.
Au souvenir de ce qui s'était passé, elle se sentait, en outre, profondément humiliée.
Tout d'un coup, l'idée lui vint de se venger de cet incivil voisin.
Elle était résolue à le molester à son tour; d'ailleurs, les envois métalliques pesaient trop sur sa jeune mémoire. Elle lui renvoya donc toutes ses pièces de dix sous dans une petite boîte de carton où d'ordinaire elle mettait des pains à cacheter.
Gela faisait en tout une quarantaine de francs.
« Monsieur, écrivit-elle, il en coûte toujours cher de faire jouer un opéra. J'ai pensé que vous pourriez avoir besoin d'argent, ne fût-ce que pour acheter des bouquets à vos actrices. Ainsi je vous renvoie votre pécule. Le voici dans la petite boîte ci-incluse. Quant à jouer du piano après vous ou devant vous, auteur de la Conspiration des Coquecigrues, c'est impossible. Je n'ai pas assez de talent pour m'escrimer auprès d'un maître, et je me télicite de quitter, le 15 ce mois, la maison que vous habitez.
« Veuillez agréer, monsieur, etc., etc.
« Jeanne de F... »
Cette lettre fit réfléchir le Rossini en herbe ; il n'y répondit que le soir. Il est vrai qu'il avait passé la journée à prendre des informations sur sa belle correspondante.
Mademoiselle Jeanne de F... n'était pas seulement une jolie personne blonde, blanche, avec une bouche rose et des yeux bleu de mer ; elle était en outre fort bien apparentée et avait une dot qui n'était pas h dédaigner.
Octave Du Dresnel se recueillit donc et répondit :
« Mademoiselle,
« En vérité, vous êtes trop modeste. Le peu d'argent que j'avais placé chez vous, je l'ajoute, si vous voulezbien, à trois cent mille francs que vient de me donner mon oncle de Blois, lequel, en cas de chute m'eût donné sa malédiction. Si mon opéra a réussi, c'est que vous avez bien voulu l'applaudir. Fin finale, je vous offre ma main et quinze mille livres de rente. »
A un mois de là, après les formalités légales, le mariage a eu lieu à la Madeleine.
A quelque chose piano est bon.
Tout cela finit à la manière d'un conte de Berquin ; néanmoins, il ne faut pas perdre de vue un mot du docteur Gabarrus, le médecin des artistes.
— Quand un musicien épouse une musicienne, il y a cent chances pour une que les enfants à naître de cet accouplement aient la danse de Saint-Guy.