‹ La sérénade de Don JuanChapitre 39 sur 54 · UN REVE · texte numérisé non relu

UN REVE

Je couche sur un lit fait avec de la bruyère, des plumes de pinson et quelques feuilles de marjolaine.

Si vous saviez comme je dors bien là-dessus !

Cette nuit j'ai rêvé. Ah ! le rêve étrange que j'ai fait sur mon lit rustique !

Vent du soir, toi qui fais baisser la tête des belles de nuit, porte donc l'image de ce songe à Solange, ma bien-aimée !

(1) Cette chanson, en vieux français, à très peu de chose près conçue telle qu'elle est arrangée dans ces pages, a été recueillie par l'auteur, en 1886, dans les cantons du Haut-Berri qui avoisinent le Bourbonnais.

Il fleurissait dans mon jardin, près de la petite maison, il fleurissait une rose double, qu'on appelle : la Rose des bergers.

Tout à coup, au moment où je m'y promenais, mon jardin s'agrandissait jusqu'à ressembler pour l'étendue à une prairie des bords du Cher.

Le Cher, vous savez, c'est celte jolie rivière, toujours bleue, parce qu'elle reflète la couleur du ciel ; le Cher se jette dans la grande Loire.

Yent du soir, toi qui pousses les colombes à rentrer dans leur nid, caresse donc de tes ailes les joues de Solange, ma bien-aimée !

Le jardin ainsi allongé, élargi, agrandi, le Rosier des bergers prit un développement rapide et bizarre.

En moins d'un instant, il poussa à vue d'œil et devint gros comme un chêne de la forêt.

— Ah ! m'écriai-je tout étonné.

Je regardai encore, et je vis une chose encore plus étonnante.

Les roses qui poussaient aux branches avaient l'envergure des choux.

Yent du soir, toi qui rafraîchis le laboureur qui vient de quitter la charrue, va murmurer dans les cheveux de Solange, ma bien-aimée.

Tout à coup, tenté par le malin ou emporté par l'amour, je me lis voleur.

Oui, voleur; oui, car je cueillis à l'arbre une rose, sachant bien qu'une fleur si prodigieuse n'était pas à moi.

Je la coupai avec mon couteau, et je m'apprêtai à la porter à celle que j'aime. Mais, au môme instant, celte rose grosse comme un chou se changea en nid de piverts, et ces piverts, oiseaux moqueurs, se mirent à rire de moi et de mes folies tendresses.

Vent du soir, toi qui rends la raison à l'insensé, va dire à Solange, ma bien-aimée, qu'elle m'a trahi, que je le sais, et que pourtant je l'aime toujours.

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