LA POLKA DÉSAVOUÉE
La polka est formellement désavouée.
Voilà quarante-cinq ans que Paris danse je ne sais quoi qu'il a cru être la polka, et Paris n'a jamais su un seul instant ce qu'il dansait.
Tous, tans que nous sommes, nous avons célébré la gloire du professeur Gellarius.
Je vous le dis, l'astre de Gellarius est sur le point d'être éclipsé.
Le Paysan du Danube, petit journal allemand, nous dit ce matin que l'auteur réel de la polka est M. Raab.
Pour que vous le sachiez, M. Raab est né natif de Vienne en Autriche.
Nota. — Ne pas confondre avec Vienne en Dauphiné, pays de M. F. Ponsard.
Celle dont je m'occupe en ce moment est la patrie des valses de Strauss et des petits pains de la rue Richelieu.
M. Raab y dirigeait un bal dans le goût du jardin Manille. Il avait très peu de réputation ; aussi fut-il appelé à Prague pour diriger les ballets du théâtre de cette ville.
Un jour, en flânant dans un village germain-slave, cet artiste observateur vit des lanciers polonais danser avec de jeunes Bohémiennes.
Chaque groupe de danseurs, obéissant pourtant à la même musique, exécutait la danse de son pays. De là, deux danses nationales en présence, se faisant des concessions mutuelles, se fondant l'une dans l'autre.
Du mélange il résulta la polka, prise sur nature par M. Raab.
— Pardieu, se dit M. Raab, il est des gens qui font leur fortune avec une seule chose; Isaac Newton a trouvé l'attraction, un filleul d'Euler a imaginé le cerf rôti à la gelée de cerises, M. Leverrier a inventé une planète. Qu'est-ce que c'est que tout ce que je Viens d'énuni auprès d'une danse moitié Pologne, moitié Bohème, intitulée la Polka?
Dans son enthousiasme, il s'empara d'une chaise qui lui servit de vis-à-vis, et il se mit à formuler sa danse.
— La polka est le 89 de la chorégraphie! s'écria-t-iL Cette danse lui parut neuve et consolante. 11 l'inaugura sur le théâtre de Prague avec le costume polonais et bohémien combiné; puis il lui prit fantaisie de l'expédier à Paris.
M. Raab se fit lui-môme l'expéditeur. — Par correspondance.
— Comme ça va botter les jambes françaises I dit-il. Plusieurs aimées s'écoulent. Deu\ ou trois révolutions
politiques s'accomplissent. Trois ou quatre guerres «'engagent et "se terminent. La tragédie renaît, meurt et revient encore, grâce à M. François Ponsard. La planète de M. Leverrier est perdue, retrouvée, puis égarée de rechef dans les incommensurables campagnes de ce qu'on appelle l'espace céleste. M. Raab, plein de confiance, déjeune, dîne et soupe, étant bien convaincu 4jue ce que danse Paris est la polka, la pure polka une et indhisible.
Sur ces entrefaites, il vient à Paris, va au théâtre et dans le monde, et rentre le soir à moitié fou de chagrin.
— Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'ils dansent donc ïcà?
Il regarde, lorgne analyse, interroge, et finit pas voir que ce qu'on exécute à Paris depuis 1845 sous le nom de polka ne mérite aucun nom. Ce sont des mouvements plus ou moins styriens, cracoviens, cachuchiens, mais de la polka, par l'ombre.
M. Raab compose alors un manifeste.
Dans ce document, il se propose de révéler aux contemporains leur erreur pommée sur ce qu'ils ont dansé pendant si longtemps.
— La polka! ils ont cru exécuter la polka!
M. Raab ne peut pas s'empêcher de rire à la façon ■ de Méphistophélès.
— C'est comme des gourmets auxquels on aurait servi avec des bouchons de Moët une bouteille de cidre du pays cauchois.
Je vous laisse à penser si M. Raab émeut les salons de Paris.
Voyez-vous d'ici le remue-ménage qui se fait à ce sujet dans le beau monde!
Il y a déjà trois ou quatre générations de jolies femmes qui ont cru très sérieusement danser la polka, et qui n'auront consacré leur énergie morale et leurs jambes qu'à une danse sans style et sans nom, à une usurpatrice de danse qui est à la polka véritable ce qu'un mince tartan de grisette serait à un grand châle des Indes. — Hélas ! Le châle des Indes lui-même est déjà démodé !
On vous nommera des danseurs, disciples de l'illustre Chicard, qui ont appuyé leurs talons sur le parquet des salons les mieux frottés d'encaustique et d'aristocratie, au faubourg Saint- Germain et au faubourg Saint-Honoré et qui n'ont pas plus agi en polkeurs que feu M. Le Verrier, l'astronome, n'a agi en inventeur de planètes.
L'inexorable M. Raab est là pour leur faire voir toute l'étendue de leur illusion.
Parisiens à tête de linotte, non seulement Raab vous expliquera cette mystification par A plus B., mais encore,, au besoin, l'un de ces soirs, dans le monde, il prendra l'un de vous par la main et il se mettra à danser publiquement avec lui pour le convaincre ipso facto.
Au reste, cette découverte terrible devient, à travers les doux faubourgs, le thème d'une vive élégie. Ceux qui étaient les jeunes beaux à la veille du 24 février pleurent des larmes roses aux pieds de celles qui étaient belles sous le dernier ministère de M. Guizot.
— A quoi pensions-nous donc les uns et les autres?
disent-ils pleins d'effroi. Gomment! la polka du règne de Louis-Philippe n'était pas la polka! Y a-t-il à s'étonner, dès lors, si l'on a si vite renversé le gouvernement du vieux roi?
Aussi les brillants cavaliers d'il y a quarante ans, qui ont été l'objet de cette sophistication, ne s'en consolent pas. Plusieurs d'entre eux se seraient déjà fait sauter la cervelle, s'il était encore de mode de se tuer pour des choses sérieuses. Et notez que, depuis Louis XIV jusqu'à la fin de Napoléon III, nous avons, au point de vue de la chorégraphie, une réputation étrange, absolument usurpée. Le globe terrestre, en nous visant, ne cesse de s'écrier :
— Les Français ! un peuple de danseurs !