‹ La sérénade de Don JuanChapitre 41 sur 54 · DU CONSERVATOIRE · texte numérisé non relu

DU CONSERVATOIRE

Un mot, d'abord. En vieux français, lauréat veut dire couronné de laurier. Tous les ans, Paris, ivre d'art, acclame de brillants élèves du Conservatoire de musique. Quand ces élèves sont des apprentis compositeurs, Rameau en herbe, on les couronne censément de lauriers imaginaires sous le dôme de l'Institut, devant leur père ému, leur mère attendrie, leurs amis enthousiasmés. Et, pour le dire en passant, toute démocratique que prétend être, de nos jours, la société française, elle fait un usage assez abusif des couronnes. Est-elle contente d'un livre, sagement écrit, c'est à dire froid comme glace; elle couronne le pauvre diable qui l'a composé. A-t-elle à récompenser une belle action? Une cuisinière qui a nourri ses vieux maîtres avec le produit de ses économies ou un nageur qui a sauvé

une giletière qui se noyait, près du pont des Arts? Les quatre Académies réunies couronnent le nageur et la cuisinière, et cela nous vaut trois pages d'une petite prose mucilagineuse de M. Ernest Pailleron. Ainsi voilà la mode. On couronne partout, à Paris. Couronnes à l'école, au théâtre, au Palais-Mazarin ; et ceci est peu démocratique, parce que la ibule ne cesse pas de voir dans la couronne le signe de la royauté. Mais passons sur cette contradiction de nos mœurs et de nos lois. Des contradictions, vous en trouverez à chaque pas. Aussi bien la question n'est pas là Je vais la poser telle qu'elle doit l'être. Que deviennent ces jeunes espoirs de la musique, après avoir été couronnés, pour rire, comme des empereurs romains?

Il est à peu près évident, n'est-ce pas? qu'en entretenant à des conditions onéreuses des Écoles normales de musique en France, le gouvernement de la République a eu la pensée de fournir nos théâtres d'excellents chanteurs et notre pays de compositeurs dignes de rivaliser avec les autres nations. Ah! certes, l'enfer et les gouvernements sont pavés de bonnes intentions. Mais vous allez voir de quelle façon bizarre cette partie du mécanisme social est organisée. Revenons donc à nos jeunes Césars lyriques. Que font-ils, où vont-ils, une fois couronnés?

— Eh? pardine, ils vont à Rome.

— Toujours comme les empereurs de Tacite et de Suétone. Eh bien, que font-ils à Rome?

— Interrogez les touristes et ÏOsservatore Romano, un journal très bien informé, vu qu'il est rédigé par les R. P. de la Société de Jésus, et vous saurez que nos

lauréats passent la vie assez agréablement. La vie est facile à Rome, comme vous voyez. Les jeunes messieurs font leurs trois repas, boivent d'un petit vin de la Pouille très réjouissant, quoiqu'il n'ait pas été chanté par Horace. Ceux qui aiment la chasse vont chasser la caille ou la bécassine dans cet agro romano que cet illustre fou de Garibaldi voulait rendre à la culture. Ceux qui préfèrent la pêche à la ligne ont toute, l'étendue du Tibre pour satisfaire leur goût. Quelques-uns forment des collections de médailles. D'ordinaire ils se lient avec les jeunes peintres de l'École française, avec les Prix, ainsi qu'ils les nomment, et alors l'existence se change en un délice. Promenades à Tivoli, douces conversations sous les platanes des cafés, petits soupers embaumées de tabac, baignés de rosoglio et qui durent jusqu'au jour. La journée commence. Eh bien.lesLauréats dorment. Elle se continue, ils sommeillent. Elle s'achève; ils recommencent le petit souper, le rosoglio et le tabac. Il y en a un ou deux qui racontent les épigrammes au charbon qu'ils ont lues, place Navone, sur la Statue de Pa quin. Et voilà le tableau de leur résidence à Rome.

Pendant ce temps-là, les contribuables du vieux pays des Gaules suent l'impôt sur lequel on prélèvera ce qu'il faut pour les entretenir ainsi dans cette ville enchantée. Chose curieuse, il y a des chevriers des Alpes qui ne mangent jamais que du pain bis et du lait caillé, il y a des ouvriers faisant le blanc de céruse et en mourant, presque toujours, à trente-six ans, il y a des mineurs chargés d'aller chercher la houille au fond des souterrains qui paient la cote personnelle et l'octroi

pour que ces jeunes et jolis messieurs aient le loisir de se goberger, et dans le pays de la Louve, mais comme je ne veux pas faire ici d'élégies socialistes, je m'arrête et je dis : « — Au moins les lauréats de la musique ren- » dent-ils à la France l'équivalent de ce que le budget » leur sert? » Bon ou mauvais, les peintres et les sculpteursreconnaissent ce que la nation fait pour eux. Ils s'acquittent, par l'envoi de quelques tableaux, de quelques bas-reliefs insignifiants, qu'on remise, ace qu'il paraît, dans les greniers du Louvre. Sans doute cela ne vaut pas l'argent que cela nous coûte. Cependant il y a intention de reconnaissance, apparence de compensation. Le gouvernement de la République passe pour encourager les arts, les pensionnaires passent pour des peintres ou pour des sculpteurs ; l'orgueil est satisfait au dehors et au dedans. Mais en quoi sommes -nous dédommagés des énormes frais consacrés à envoyer à Rome des lauréats du Conservatoire?

— Attendez. Il faut, avant tout, achever de vous apprendre ce qu'ils font là-bas. — Une fois ou deux par mois, il leur est permis par le pape d'aller écouter de la musique religieuse dans la chapelle Sixline. C'est à eux d'user de cette étroite permission et de se former le goût, en écoutant les chefs-d'œuvre de Palestrina et de Paësiello. — En réalité, tel est le seul avantage que l'Italie, où ils sont envoyés, offre à nos pensionnaires. Le trouvez-vous assez grand pour nous indemniser de nos dépenses?

Si la voix de la raison pouvait être invoquée en une affaire de ce genre, elle nous dirait qu'avec l'argent dépensé depuis plus d'un siècle pour les pensionnaires, on

aurait aisément établi à Paris une chapelle aussi bonne, aussi richement fournie en voix et en instruments que la chapelle Sixtine. Elle ajouterait qu'il est passablement paradoxal d'obliger ou de réduire des écoliers de la rue Bergère à écouter de la musique religieuse, du plainchant, après tout, pour revenir ensuite à Paris écrire de la musique amoureuse au profit de l'Académie nationale de musique, ou de la musique spirituelle et galante au compte de l'Opéra-Gomique. Qu'après avoir écouté pendant trois ans, d'une oreille recueillie, dans la Sixtine, des messes ou des oratorios, on compose des oratorios et des messes pour Notre-Dame, pour Saint-Roch ou pour Saint-Eustache, à la bonne heure; mais qu'on emploie les souvenirs de ces séraphiques auditions à faire danser des bergers de la rue Favart sur la coudrette avec la gentille Annette, on se demande sérieusement si ce n'est pas se moquer des contribuables et de Jacques Bonhomme tout entier.

Quelqu'un dira : — « Eh! que ne leur fait-on écrire des messes, à leur retour à Paris? » La question change de face, j'en conviens, mais il n'est que trop facile delà réfuter. Des messes! Nous ne sommes plus au temps d'Henri IV! Paris ne croit plus aux messes! Allez donc admettre comme article de foi l'existence réelle d'un dieu clans une rondelle de farine? Allez donc, en 1886, croire à l'eucharistie? Du jour où M. Ernest Renan, membre de l'Institut, analysant le Fils du Charpentier, a fait voir que ce jeune juif de Nazareth n'était qu'un juif de Galilée comme tous les autres, qu'il ne pouvait ressusciter et surtout qu'il ne saurait, après dix: ou douze phrases latines prononcées par un prêtre, s'incor-

porer tout à coup dans une hostie, de ce jour-là, c'en a été fait de la messe. Sans doute, Martin Luther,, Jean Calvin, Henri VIII avaient déjà faitce travail d'anatoraie anti-catholique; Voltaire, les Encyclopédistes et les Allemands, tels que Strauss, avaient achevé cet examen, mais M. Ernest Renan, revêtant sa critique d'un style de romancier a donné le coup de grâce à la messe. Evidemment il y a toujours et il y aura encore des fidèles, des vieillards, des enfants, des femmes pour aller s'asseoir à la sainte table, mais vous comprenez bien ce que je veux dire : les trois quarts de Paris pour le moins n'ont plus faim du pain des anges. Conclusion : pas de messes sérieuses à faire pour nos lauréats.

Et pourtant, il y a de temps en temps une messe en musique, celle des obsèques, quand le personnage qu'on enterre n'est pas un libre-penseur. Hélas I parlons de ces sortes d'œuvres ! Le malheureux compositeur dépense plus de huit cents francs rien que pour faire copier isolément toutes les parties de sa messe et cela représente au naturel une montagne de papier. Ajoutez des frais non moins ruineux pour payer les musiciens de l'Opéra et du Conservatoire, chargés d'exécuter sa messe. Mettez huit cents francs, et vous ne serez pas loin de la vérité. Or, que reste-t-il à l'auteur? Des dettes! Savez- vous combien la dernière messe exécutée par un lauréat, à l'occasion des funérailles d'un amiral, lui a rapporté? combien il a mis en poche tous frais payés? Dix-huit francs. On les a vus, on les a tenus dans la main comme une pièce curieuse, comme une médaille d'Othon. Oui, dix-huit francs ! On appelle cela encourager les beaux-arts? Et des millions sont laissés

à la disposition de deux ou trois dispensateurs de ces étranges encouragements!

— Mais alors quel écoulement donnent ces jeunes musiciens à leurs travaux de dix années passés dans les caves du Conservatoire; et de trois autres années passées à Rome, lorsque l'expiration de leur temps de résidence dans cette ville les ramène à Paris?

— Ce qu'ils font à Paris, demandez-vous, ils vont mendier de porte en porte un poème d'opéra-comique.

— Et pourquoi faire?

— Pour faire un opéra-comique. Mais partons de plus haut. Ils arrivent, et se présentent au directeur de l'Académie nationale de musique, obligé par ses engagements envers l'État de jouer quelquefois un opéra d'un élève couronné. Bien vite, le directeur et l'Académie nationale le renvoient au directeur del'Opéra-Comique, également soumis à l'obligation de jouer le plus souvent possible la partition d'un lauréat. Le directeur, qui ne sait que faire du pestiféré, lui dit de chercher de de par le monde un libretto, et pour cela de s'adresser à un librettiste de la maison, tout autre ne pouvant être acceplé. Où trouver ces librettistes? Combien y en a-t-il d'ailleurs? Trois ou quatre au plus. Je vous demande si ces messieurs, habitués à ne risquer leur prose et leurs vers qu'avec l'assurance d'un succès fondé avec raison sur le mérite delà partition, sont bien peu empressées de s'associer à un musicien sans nom; sans garantie aucune. Ils éludent, ils refusent, ils éloignent. Si, par miracle, ils acceptent, comment acceptent-ils? En donnant au pestiféré un poème déplorable, un acte informe, jauni dans les cartons, intitulé

le Toréador, ou le Matador, affreuse ballade allongée en poème encore plus [affreux. L'association signée €t consentie, l'œuvre faite et terminée, le lauréat se présente de nouveau au^directeur de l'Opéra-Comique. Alors, celui-ci de son plein pouvoir, dont aucun traité avec l'État ne doit le priver, refuse le petit acte si péniblement enfanté. Et s'il l'accepte, comment le fait-il représenter, par qui et dans quelle saison? En plein été, par les doublures et un jour marqué à, la craie noire sur le calendrier des théâtres. Le poème tombe ou se traîne de langueur. C'est à peine si un journal daigne même en mentionner la chute. Il a fallu dix ans pour arriver à ce beau résultat; il s'en écoulerait dix autres encore pour que ce vieux lauréat eût l'occasion de retomber.

Ce que je dis des compositeurs couronnés peut s'appliquer aux chanteurs entretenus à Rome par l'Etat. Nos chanteurs de théâtre sont Italiens : s'ils ne sont pas Italiens, ils sont considérés comme de faux chanteurs. Or, où passent ces colonies de chanteurs, de compositeurs qui ne font ni ne chantent des grands opéras et des opéras-comiques? L'Académie nationale est une maison de banque inabordable, sous la raison sociale d'ombres historiques qui s'appellent Scribe, Auber, Halévy et Meyerber. Où sont donc, je vous le demande à genoux, nos pensionnaires du Conservatoire? Je connais deux hommes qui parlent le sanscrit; sur ces deux hommes il y en a même un qui le comprend; je ne connais pas un opéra un peu populaire fait par un pensionnaire du Conservatoire.

Il est clair que ces chanteurs, que ces compositeurs

présumés d'opéras, qui, à défaut d'en faire et d'en chanter, n'ont ni orgues d'église à souffler le dimanche, ni chapelle royale ou ducale pour donner des messes de leur façon, sont obligés pour vivre, car la couronne ne dispense pas de la faim, de reprendre le métier de leur père, de se mettre cordonniers ou marchand d'épiceries. La rue des Lombards est évidemment peuplée d'ex-pensionnaires du Conservatoire. N'est-ce pas une dilapidation grossière des fonds de l'Etat, que cette manufacture de jeunes gens dressés à la culture d'un art stérile et maudit? Ne confondez pas ce que je dis ici du musicien officiel avec ce que je ne vous dis pas du musicien accepté par le goût public. L'un n'a pas de pain, l'autre encaisse cent vingt mille, cent cinquante mille francs par an.

C'est une singulière reconnaissance que doivent à l'Etat ceux à qui l'on arrache les enfants, pour leur inspirer des goûts d'artiste, sans leur ménager le moyen de tourner ces goûts au profit de l'existence. Pourquoi jeter des espérances de feu dans l'âme d'un jeune homme qu'on laissera retomber plus tard sous le joug d'un métier ou d'une profession obscure?

Il y a un remède à ce mal, mais il est violent, violent comme le mal. Examinez : d'un côté vous avez des compositeurs sans mission; de l'autre, pas de salles d'opéra, pas d'acteurs, pas d'orchestre, pas de public adonnera leurs essais. Un théâtre est à bâtir, celui dont vous ferez un séminaire de grands artistes en tout genre. Notez le fait. Ce théâtre ne serait pas ouvert aux spectateurs payants. Il n'existerait que pour les débutants, musiciens, chanteurs, auteurs, peintres décorateurs. Il n'y

aurait que là vieille critique, vigilante, hargneuse et sévère pour y avoir ses entrées libres. Ça vous coûterait un million par an et ça vous donnerait, tous les douze mois, des prêtres de l'art qui finiraient par être les premiers du monde.

— Un théâtre à bâtir, oui, mais vous ne le bâtirez pas ! -

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