‹ La sérénade de Don JuanChapitre 48 sur 54 · DESTINÉE DU FILS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

DESTINÉE DU FILS DE FAMILLE

Cel être a de doux privilèges :

Quand sa vie est à son matin, Il va, sur les bancs des collèges, Pour ne pas savoir le latin.

Il passe des auteurs antiques Au calcul des mathématiques; Il déjeune avec du pain sec, Et, sur une chaire pédante, Il voit Virgile, Horace, et Dante Qui semblent tous lui parler grec.

— Un instant! s'écria Alexandre Dumas, ce n'est pas assez pour ce Phocéen de faire de jolis vers; il faut qu'il les chante, car, après tout, il est un ténor léger.

— Soit, riposta Méry, je chanterai.

On fît venir une guitare, empruntée à la cuisinière, et Méry reprit vite :

Après dix ans de servitude,

Il sort, un accessit aux mains,

Brisé par Tissot et l'étude,

Raillant les Grecs et les Romains.

Son père lui dit : Il faut être

Avocat, médecin ou prêtre ;

Choisis des trois, il en est temps;

— Voyons, mon fils, que veux-tu faire?...

Le fils répond : — Moi, je préfère

Boulevarder jusqu'à vingt ans

En effet, le fils se promène ; En souvenir des doux jeudis, 11 en met sept dans la semaine :

Il a trouvé le paradis.

Le jour, il arpente la ville, Le soir, il siffle un vaudeville, Ou, dans un café babillard, Fume, avec des amis intimes,

Un cigare à trente centimes, En carambolant au billard.

Parfois, — voilons bien cette chose! - Une Aspasie aux cheveux noirs, Cachant l'épingle sous la rose, L'appelle dans l'ombre des soirs.

11 accourt, beau d'étourderie ; Et, pour sa lecture chérie, Dès ce jour, il n'a qu'un auteur, Il n'a que la brochure unique, Cours de morale hygiénique, Œuvre de Boyveau-Laffecteur.

Un soir, dans une comédie,

Au théâtre, il voit un cousin

Lancé dans une intrigue ourdie

Avec la femme du voisin;

Pour cet innocent badinage,

Il cherche dans le voisinage

Un ami d'enfance et de cœur;

Sa femme est jeune, blonde et belle,

Longtemps il la trouve rebelle,

Puis l'heure sonne, il est vainqueur.

Mais pour payer à la patrie La dette qu'on solde à trente ans, Il prend des mœurs et se marie, Lassé des amours inconstants.

Cela marche bien deux années; Après tant d'heures fortunées, Ce gendre, ayant un peu grossi, Se fâche avec sa belle-mère, Qui, dans une tristesse amère, Voudrait être sa tille aussi.

Dès lors, la discorde inféconde A mis le pied dans la maison, Un éternel tonnerre gronde, L'azur déserte l'horizon.

Au sein d'une oasis voisine, Le mari cherche une cousine

Pour lui confier ses douleurs, Et l'Ariane délaissée Cherche déjà dans sa pensée Le Bacchus qui sèche les pleurs.

Alors le mari devient grave, Il écrit de nombreux essais Sur le sucre de betterave Es le cachemire français.

Parfois il se fait antiquaire, Ou d'une caisse hypothécaire Il devient agent principal, Et, de ses électeurs, l'idole Promet à son front l'auréole Du conseiller municipal.

Quand la cantilène fut finie aux applaudissements de tous ceux qui se trouvaient là, Alexandre Dumas, père, reprit la parole.

— Mon cher Méry, dit-il, avec quelle verve vous filez les sons! Si, demain, je devenais directeur de l'Opéra- Comique, je vous présenterais un engagement en blanc : — « Ténor léger », dirais-je, mettez au bas la somme qu'il vous plaira.

A dix ans de cette soirée, lorsque Fauteur d'Béva mourut, rue Notre-Dame-de-Lorette, il pouvait s'écrier, après Néron : Qualis artifex pereof — Quel grand chanteur meurt en moi ! »

— Méry est autant chanteur qu'enchanteur, — disait Hector Berlioz.

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