‹ La sérénade de Don JuanChapitre 49 sur 54 · A BAS LA LYRE · texte numérisé non relu

A BAS LA LYRE

Depuis le prodigieux succès de V Assommoir en roman et au théâtre, nous voguons en plein naturalisme. On ne met plus de mitaines pour dire les choses. La consigne de M. Emile Zola et consorts est de les dire telles qu'elles sont, sans barguiner.

Un melon n'est pas un ananas et un entrelardé aux choux n'est pas une perdrix aux oranges.

Tout au moins la vérité dans l'art y gagnera. C'est bien quelque chose, n'est-ce pas?

Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque l'on doit tout dire et appeler les choses par leur nom, je me demande pourquoi et comment les poètes du jour se servent encore du mot lyre.

Ce mot-là, c'était bon pour les anciens, lesquels étaient tous des paltoquets, \ous ne l'ignorez pas. Pardieu, il n'y a pas jusqu'à André Chénier qui ne soit à reprendre à ce sujet. L'auteur Cl Homère mendiant a

même abusé du mot, puisqu'il le met même dans la dernière strophe qu'il ait faite.

.... J'essaie encor ma lyre.

Oui, mais André Chénier était d'origine grecque.

Byzance, mon berceau...

Qu'est-ce qui ne sait pas ça? Dès lors, on peut voir là dedans une affaire d'hérédité ou d'atavisme, comme on dit si bien de nos jours. André Chénier serait amnistié, mais Lamartine, entre nous, est sans excuse. Lisez : le Poète mourant, une élégie qui date, je crois, du règne de Charles X. Mon Dieu! le mot lyre s'y trouve en toutes lettres.

On répondra, je sais bien, que Lamartine est mort depuis seize ans ; Paris a donné son nom à l'une de ses rues et Mâcon a coulé l'homme lui-même en bronze. Dès lors il a droit de figurer parmi les antiques. N'en parlons plus. Parlons de ceux d'à présent.

— Je prends ma lyre, dit un Parnassien du passage Choiseul.

— 0 ma lyre, frémis! s'écrie quelque part M. Théodore de Banville.

D'un autre côté, l'éditeur Calmann Lévy a annoncé un volume de vers posthume de Victor Hugo. Cet in-octavo aura pour titre : Toute la lyre.

— Voyons, faisons-nous du naturalisme, ou bien n'en faisons-nous pas?

Les poètes du jour, dont ce dernier, si grand et si

justement admiré, sont-ils sérieux dans leur langage?

Quand ils parlent de la lyre, on est poussé à se

demander de quelle façon ils s'y prennent pour faire ou pour chanter leurs vers.

Il y a dix-huit cent quatre-vingts ans, sous Auguste, Virgile avait une lyre, et il en jouait; Horace en avait deux, une en écaille de tortue et une autre en ivoire, et il en jouait aussi ; Ovide en avait trois, et il en faisait jouer à la fille de César, raison pour laquelle il a été exilé chez les Sarmates, où il vivait, hélas ! en buvant du lait de jument.

Mais aujourd'hui, comment se permettre de parler encore de lyre?

Premier point : les poètes ne chantent pas leurs vers ; ils les écrivent ou ils les dictent. Les plus convaincus les déclament, et c'est fort déplaisant pour les oreilles qui les écoutent; mais quant à ce qui est de jouer de la lyre, vous savez que ce n'est pas plus vrai qu'un conte de la mère l'Oie.

N'importe, on persistera.

Les poètes diront encore demain :

— La lyre, ma lyre, sa lyre, leur lyre, toute la lyre !

En fait d'instruments domestiques, nous autres Français du dix-neuvième siècle, nous connaissons le piano d'acajou ou de palissandre, la guitare, l'orgue, l'accordéon, la cithare. Ajoutez-y la harpe, si vous voulez. Mais quel est le marchand de luths ou de tout autre ustensile musical qui vous dira :

— Monsieur, voulez-vous acheter une lyre?

— Mais, dira-t-on, la lyre, c'est l'usage. Depuis Clément Marot, qui vivait sous François Ier, jusqu'à M. Coppée, qui vit sous les portiques du Théâtre-Français, c'était un mot consacré. Et môme M. Sainte-

Beuve, parlant des faiseurs de vers, quand il était quelque peu courroucé, s'écriait :

— Ah ! ces râcleurs de lyre, mot qui rime si bien avec délire !

Bon I mais, du temps de Sainte-Beuve, — il y a de cela vingt ans au plus, — le naturalisme n'était pas encore inventé; M. Emile Zola n'avait pas fait l'Assommoir,'et nul n'osait appeler les choses par leur nom.

Conséquence forcée : — A bas la lyre ! Parlez de piano ou de guitare, à la bonne heure; on saura ce que ça veut dire, ou même non, bornez-vous à dire que vous faites des vers, sans instrument de musique. 11 n'y aura plus ni illusion, ni idéal; il y aura la vérité.

— Parbleu! s'est écrié Golmance, l'auteur des P'tits Agneaux, nous aurons toujours bien le droit de dire la guimbarde, toute la guimbarde !

Naturalisme, où nous conduis-tu ?

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