‹ La sérénade de Don JuanChapitre 50 sur 54 · GUITARE · texte numérisé non relu

GUITARE

Question charmante et grave :

— Où les jeunes femmes du monde apprennent-elles les manières du monde?

— Eh, pardieu ! dans le monde.

— Point du tout.

— Où donc alors?

— Au théâtre.

Très sincèrement, j'ai entendu faire la question et la réponse comme je viens de vous le dire.

Une jeune fille d'en haut, on l'élève au couvent des Oiseaux ou bien à la maison de la Légion d'honneur, à Saint-Denis; mais, est-ce dans l'un et dans l'autre de ces deux endroits qu'on lui enseigne à s'habiller, à se coiffer, à jouer de l'éventail, du lorgnon ou de l'ombrelle, a marcher, à sourire, à faire des mines?

— Evidemment non.

Bien avant d'avoir ses entrées dans les salons, la belle

enfant, pendant les vacances ou seulement un soir de congé, va à la Comédie française ou au Gymnase.

Là, on lui montre Gélimène, et elle l'admire; elle lorgne Araminte ou Valentine, et elle se dit tout bas :

« — Yoilà comment il faut porter la tête ou tenir son bouquet, quand on en a un ».

Vous voyez d'ici en quoi consiste toute cette éducation qui provient du théâtre.

— Fort bien; mais, s'il faut s'en rapporter aux romanciers naturalistes, les grandes dames d'aujourd'hui auraient fort mauvais ton. D'où cela vient-il donc? Est-ce que ces dames-ci ne vont plus au théâtre ?

— Si, elles y vont, et presque tous les soirs. Mais sachez-le, il n'y a plus d'actrices dans la véritable acception du mot; il n'y a plus que des grues ou des poupées à ressort sur nos planches. Par conséquent, les jeunes filles du monde ne peuvent plus rien apprendre.

Vous croyez que je vous dis une bourde?

Allons, suivez bien mon raisonnement.

Les femmes de théâtre d'aujourd'hui peuvent être belles, elles n'ont plus de distinction, et rien n'est plus concevable.

Qui fréquentent-elles? De gros banquiers, des entrepreneurs de bâtisses, des négociants, tous hommes ayant le sac, mais sachant à peine signer leur nom. Evidemment ces protecteurs-là sont des harengs sentant la caque d'où ils sont sortis. Ils seraient incapables de communiquer à ces filles d'en bas, si bien pomponnées, du reste, le bon ton, les manières faciles,

l'abandon, qui rayonnaient jadis avec tant d'éclat sur la scène française.

— Mais, Monsieur, jadis, mademoiselle Contât, mademoiselle Mars, mademoiselle Mante, avaient l'air de marquises et de duchesses.

— Parce qu'au foyer elles étaient constamment à soutenir des conversations avec l'élite des hommes d'alors. Nos comédies, nos drames, nos vaudevilles, représentent encore et représenteront toujours la société aristocratique; mais ce ne sera plus nature, parce que vous n'avez plus que des gommeux, des poisseux, des pschutt et des v'ian. Conséquence forcée : les actrices n'ont plus d'élégance que dans l'étoffe de leurs toilettes.

— Ainsi, c'est la faute des homm:-

— Absolument. Si vous voulez que cela change, refaites des hommes polis, chevaleresques, aimables, et cœtera, et csetera, et ce ne sera pas facile. Jusque-là, il faudra se dire qu'un cocher de l'ancien régime en remontrerait, en fait de belles manières, aux jeunes millionnaires d'aujourd'hui.

La belle affaire, avoir des millions, si vous n'avez pas l'allure de Létorières, ni le langage euphonique de Lauzun !

Revenons aux jeunes filles du monde.

Où la vérité que nous venons de mettre en relief est surtout évidente, c'est quand il s'agit de celles des jeunes personnes qui font de la musique. Petites marquises, petites comtesses, petites baronnes, petites princesses, on leur donne invariablement pour modèles les cantatrices en vogue. Même au milieu de l'austère fau-

bourg Saint-Germain, la consigne est d'imiter le plus possible une chanteuse en vedette sur les affiches. Que de fois, rue Saint-Dominique, rue du Bac ou autres lieux circonvoisins, on a entendu les vénérables matrones de l'endroit s'écrier en montrant leur petite fille assise au piano et jouant quelque grand air du drame lyrique en vogue :

— Est-ce que vous ne diriez pas un second exemplaire delaGrisi?

La Grisi, dans la Norma ou dans Anna Bolena, c'était la coqueluche de nos grandes dames. Parmi les petites châtelaines, c'était à qui aurait avec cette fauvette d'Ausonie un air de parenté. Plus tard, dans des temps plus nouveaux, est venue la Patti, une marquise d'un jour, comme vous savez.

— Mon cher, disait un oncle titré à son neveu, celle que je veux te faire épouser a une voix charmante. Mieux que ça, elle rappelle la Patti.

— Pas en tout, cher oncle, j'espère, répondit le jeune homme avec effroi.

Le fait est que le mariage ne s'est pas fait.

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