LE PIANO DE LA VOISIN
Pour votre malheur, jeune ou non, vous avez presque toujours une voisine adorable, brune, blonde, cendrée, selon les fantaisies de la destinée, mais dont la silhouette lointaine vous met la tête à l'envers. Ce n'est pas précisément de cela qu'il faut se plaindre; c'est le piano delà voisine qu'on doit mettre en cause.
Du matin au soir, en toute saison, un supplice inconnu des anciens s'organise. La jolie recluse ne quitte pas son piano. On ne peut pas dire si elle en perd le boire et le manger, mais, a coup sûr, elle devra en perdre la raison. Jamais vous n'avez vu de zèle si frénétique. Pour comble d'infortune, l'instrument s'obstine à jouer toujours parfaitement faux. Il ne module pas, il piaille; il ne résonne pas, il grince.
Heureux qui n'a point de jolie voisine ! Plus heureux celui qui n'a point de jolie voisine touchant du piano !
Ajoutez à cela que le piano de la jolie voisine paraît
prendre un malin plaisir à faire de vos gestes, de vos actions, de vos mouvements une parodie moqueuse. Cela devient une satire continuelle.
Voici, par exemple, qu'au moment où vous sautez à bas du lit, vous entendez l'air si connu :
Chasseur diligent, Quelle ardeur te dévore?
Tu pars dès l'aurore. . .
— Eh bien ! non, mademoiselle, je ne partirai pas, dites-vous.
Elle paraît s'exaspérer, elle tourmente l'instrument, elle exécute — pour vous pousser hors des gonds, — la Valse des A dieux.
Elle recommence.
Chasseur diligent, Quelle ardeur te dévore...
— Mais, mademoiselle, c'est bien vieux ce que vous venez de jouer là, vous dites vous en croyant vous adresser à elle. Ça doit être tiré de Freschùlz, un opéra de Wrber, francisé, sous la Restauration, à l'époque fabuleuse où Eric Bernard dirigeait l'Odéon.
Ah ! vous trouvez cela trop vieux, puisque ça remonte à soixante-quinze ans; eh bien, la virtuose va vous jouer une chose qui remontera à un siècle. Effectivement comme vous êtes atterré, vous vous asseyez sur
un fauteuil, vieil ami toujours prêt à vous tendre les bras. Aussitôt s'élance des touches d'ivoire une autre cantilène.
Restez, restez troupe jolie!
— îson, je ne resterai pas! dites- vous, furieux. Non, fairae mieux sortir!
Gela étant dit, vous vous levez de ce siège afin de mettre votre cravate.
Nouveau refrain de la jolie voisine.
Une robe légère
D'une entière blancheur,
Un chapeau de bergère...
La musiquette d'Hérold, à présent!
— Eh bien, non, point de chapeau, je n'en mettrai point; — et étourdi jusqu'à l'hébétement, vous passez votre robe de chambre à fleurs.
Refrain nouveau, tiré, cette fois, de Béranger.
. ô vieil habit que j'aime!
Mon vieil ami, ne nous séparons pas I
Voyous, est-ce que ce bataclan ironique va continuer? — Mademoiselle, en voilà assez! — Bon ! elle ne vous entend pas! Et, d'ailleurs, elle est chez elle comme vous vous êtes chez vous. Chacun chez soi, chacun pour soi. C'a été la règle de conduite du gouvernement du roi Louis-Philippe pendant dix-huit années. — Elle joue du piano, elle chante. Qui vous empêche de faire, vous, ce qu'il vous plaira?
Au fait, comme vous croyez avoir dans un coin du
cerveau, à l'endroit des ménynges, l'embryon d'une idée, vous voilà fouillant dans un carton, prenant une, deux, trois plumes et ajustant votre papier en petits carrés, vous savez, ces petits carrés de papier du journaliste, disposés de manière à faciliter le travail du typographe. Une fois cette préparation achevée, vous vous dites : « Ainsi, c'est convenu, les cent « lignes que je vais écrire rouleront sur la question bul- « gare, succédanée de la question d'Orient. » Et vous trempez l'une des plumes dans l'encrier. Tout aussitôt l'instrument de l'adorable voisine de crier :
Portrait charmant, portrait de mon amie!
Fou de désespoir, vous vous résignez enQn à quitter a place et à sortir. — L'implacable piano reprend :
Bon voyage, Cher Dumollet...
— Ah ! pour le coup, c'est trop fort! vous écriez -vous en posant la main à la place où est le cœur afin d'étouffer les battements de votre indignation.
Et vous fuyez à toutes jambes.