UN DRAME EN MER
Nommons-la, si vous voulez, Paula.
Ah ! la charmante jeune fille ! Ah ! la jolie chanteuse à roulades !
Les uns disaient : — Une perle ! Les autres : — Une étoile!
Metlons-les d'accord.
Paula était l'une et l'autre.
A Paris, où le succès réussit tant, la vie de Paula était faite de bravos, de feuilletons louangeurs, de bouquets jetés à ses pieds, de nobles étrangers qui lui envoyaient, non des vers, mais des invitations à souper au Café Anglais.
Paula, heureuse de tout ce mouvement, répondait, hélas ! suivant le langage du jour :
— Messieurs, je vous dis : Zut!
Un jour, il lui arriva un télégramme de l'autre monde.
Je ne sais plus quel Barnum lui demandait d'enjamber l'Atlantique pour venir se faire entendre sur les théâtres du Brésil pendant deux saisons seulement. Moyennant quoi elle recevrait, sans elfort, deux choses bien difficiles à rassembler : la fortune et la gloire.
Paula laissa retomber sa jolie tête sur son coude, un moment, puis elle dit au Barnum, en langage télégraphique :
— J'accepte, Monsieur.
Et elle partit pour l'Amérique du Sud, à destination du Brésil.
Suivons-la sur le bateau.
Paula se rendait donc à Rio de Janeiro, où l'appelait un engagement tissu d'or et de soie.
— Paula est ici ! se disaient les passagers.
— La jolie Paula !
— Paula qui a un gosier de fauvette !
— Paula la perle !
— Paula l'étoile !
— L'incomparable Paula !
A bord de tout navire, les passagers sont galants : c'est de tradition, cela. Aussi notre belle voyageuse fut-elle vite entourée d'une cour assidue.
Mais Paula savait que si les reines du théâtre épousent quelquefois des bergers, les simples mortels, les bourgeois, les notaires, les banquiers, n'épousent jamais leurs maîtresses. Paula déclara donc tout haut qu'elle n'accepterait que les hommages d'un mari.
Un mari ! Eh ! de par l'hymen, il s'en présenta jusqu'à trois ! Que faire? Qui choisir? Lequel prendre de
préférence entre ces trois amants également empressés et pressants ?
Paula eut une idée : c'était d'aller confier sa peine au capitaine du navire, à qui, du reste, elle avait été paternellement recommandée.
Au récit de la jolie chanteuse, l'officier de marine sourit.
— Mademoiselle, dit-il, je vois ce qui vous gêne.
— Qu'est-ce donc?
— C'est que vous avez l'embarras du choix.
— Hélas ! oui, loup de mer; mais comment donc sortir de cet embarras ?
— Oh ! mademoiselle, de la façon la plus simple du monde.
— Que voulez-vous dire, capitaine?
— Nouvelle Pénélope, mettez vos prétendants à l'épreuve.
— Ça va.
— Eh bien, que celui qui vous prouvera le plus de dévouement devienne votre préféré.
— Très bien dit. Mais l'épreuve, que sera-t-elle, capitaine ?
— Voici, ma chère enfant. Nous allons organiser une petite noyade pour rire. Jetez-vous résolument à l'eau,
.en pleine mer, et choisissez pour époux: celui de vos i amoureux qui se sera précipité dans les flots pour vous sauver. Au reste, pour vous, la belle, pas le moindre danger; vous pouvez m'en croire. Un canot de sauvetage est là, tout prêt pour vous recevoir. Le projet de l'officier s'accomplit à la lettre.
A un moment, Paula feint de se laisser tomber à la mer.
Immédiatement, deux des jeunes gens sautent pardessus le bastingage.
Le troisième ne bouge pas.
Mais les deux premiers, terre-neuve d'occasion, ne savaient pas nager. Ce fut à grand'peine qu'on les repêcha.
Quant à Paula, elle était depuis longtemps en sûreté dans le canot disposé pour elle.
— Eh bien, lui demanda le capitaine en la retrouvant sur le pont, êtes-vous fixée, maintenant?
— Mais non, moins que jamais. Ne sont ils pas deux qui se sont jetés dans la mer?
— C'est vrai. Mais tenez, mademoiselle, entre ces deux-là, je vous prie de croire que mon cœur ne balan-| cerait pas.
— Gomment ?
— Non ! Je ne voudrais, moi, ni de l'un ni de l'autre. Voyez donc ! des jeunes gens, des fous, qui se jettent à l'eau sans savoir nager! Quel manque de réflexion! quelle légèreté !
— Vous avez raison, capitaine. Des gens aussi dépourvus de bon sens feront de bien tristes maris.
— Pitoyables ! Et, à votre place, moi, je prendrais...
— Le troisième, peut-être ?
— Le troisième, précisément, celui qui n'a pas bougé,, l'égoïste.
Eh bien, non : elle a choisi le capitaine. Et c'est bien fait.
— Capitaine, vous paierez pour tous les autres!
ADELINA PAXTI A LEDEN