LE 3 FÉVRIER
Adelina Patti revenant tout à coup à Paris, après vingt ans d'absence, ce serait le cas ou jamais de chanter le vieil air de notre enfance: T'en souviens-tu? Il s'est écoulé un quart de siècle ou à peu près depuis le temps où la diva se faisait si bien applaudir à la salle Ventadour dans un opéra-bouffe : Crispino è la Comare. Que de choses depuis ce temps-là! — Premièrement, la petite chanteuse d'Ausonie s'est mariée et I elle est devenue marquise. Toujours l'histoire de . Georges Dandin retournée, appliquée aux femmes de théâtre qui réussissent. Secondement, il y a eu le voyage triomphal en Russie. Paris fait les réputations d'artistes. Londres les consolide, Pétersbourg les couronne de diamants. Voilà la règle. — Troisièmement, premières bisbilles entre époux, racontées, hélas ! par la presse
de l'Europe entière. Deux camps se forment. Dans l'un, on accuse M. le marquis de perdre au jeu l'or que gagne sa femme, l'Etoile. Dans l'autre, on se mêle déjà de dire que la cantatrice donne des coups de canif dans le contrat de mariage. — Quatrième ment, le papier timbré commence à se montrer. On parle d'une demande en séparation de corps, introduite par M. le marquis, peu disposé à accepter le rôle de Sganarelle. — Cinquièmement, très belle tournée en Amérique, où les Yankees, ces demi-sauvages qui n'ont encore que des oreilles de Mohicans, payent un million pour avoir l'air d'entendre une voix de fauvette, eux dont les grandes forêts nourrissent tant de rossignols. — Sixièmement, retour en Europe; on divorce en partie double: Adelina Patti peut, grâce à M. Alfred Naquet, rompre en riant, en pleine mairie, les lourdes chaînes du mariage, et, de son côté, M. Nicolini en fait autant. — Septièmement, on achète en Ecosse, — dans la verte et poétique Galédonie, — un beau cottage, allongé d'un parc, — où l'on viendra prochainement vivre à deux comme dans une cénobie mondaine, loin du soleil de la rampe: mais pour y avoir tout le confortable compatible avec les belles mœurs du temps, il s'agit d'abord, d'arrondir un peu la fortune qu'on est parvenu à refaire.
Voilà pourquoi a eu lieu, à l'Eden, le concert du 3 février 1886, à cinquante francs le billet.
Vingt ans, cela devrait compter; c'est toujours une. chose qui se fait voir sur la tête d'une femme. Vingt ans, et elle serait encore jeune ! Que voulez-vous que je vous dise? La divine cantatrice, l'entant d'adoption du grand Paris, la chanteuse aimée des cinq parties du
monde, Adelina Patti enfin, a reparu hier, à sa grande joie, sur une de nos scènes.
On l'a fêtée, comme il convenait.
On l'a fleurie, ainsi qu'on le devait.
On l'a rappelée encore, et encore, et toujours.
Et l'artiste volage a ressenti, j'en jurerais, une douce émotion à revoir son public fidèle, son vrai public, celui qui seul l'a faite ce qu'elle est, et qui seul avait qualité pour la juger et la consacrer.
Au fond, ses voyages perpétuels l'agacent et la fatiguent. Les foules étrangères l'amusent peu. Elle s'épuiserait à continuer longtemps ce jeu. Déjà, cet automne, une maladie sérieuse l'a forcée à s'aliter d'abord, à suivre un régime sévère ensuite. Un peu de poisson bouilli, quelques pommes de terre à l'eau, de loin en loin, un morceau de bœuf rôti, c'est tout ce qui lui est permis. La moindre écrevisse lui donnerait des crises terribles. Le mouton même lui est interdit.
Ah ! dame, ce n'est pas toujours une sinécure d'être grande artiste !
Bref, elle est irritée de ces allées et venues continuelles. 11 y a quinze jours, une bronchite a failli compromettre toute sa saison d'hiver, et a interrompu sa tournée en Autriche. Elle va chanter jusqu'au printemps, puis se reposer pendant tout l'été au pays de Galles, dans la propriété somptueuse que M. Nicolini, avec qui elle s'est remariée, gère intelligemment et embellit amoureusement. Puis elle entreprendra une dernière tournée en Amérique, histoire de gagner un million encore. Et enfin adieu le public et les succès. La Patti se fera châtelaine et ne
verra plus que ses amis. Elle leur écrira de petits billets passés à l'ambre, où l'on pourra lire ces mots : o. Venez donc passer l'automne chez moi, en Ecosse, . dans le pays de Walter Scott ! »
Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Il s'agit de raconter le concert de l'Eden, les galeries de laGomme.
Laissons la parole à un témoin oculaire et auriculaire, | alerte mais véridique comme Scapin.
«A neuf heures, heure militaire, la fête commence. En guise de décor, un palais indien. On a prodigué les lumières, les fleurs et les musiciens. — Très certaine- I ment, c'est bizarre, cela. Pourquoi donc les vieux | dileltanti regrettent-ils L'ancien théâtre de Yentadour?
Regardons un peu ce qui se passe dans la salle. Ah! cette salle, que d'or! que de peintures lascives: que d'art qui sue la décadence ! Et justement le public qui accourt est d'un style à part, aussi. On y démêle bien un peu du beau monde d'autrefois; pourtant les duchesses du faubourg et les baronnes de la finance n'ont pas trop osé s'aventurer. — « Songez donc! cotte » petite pimbêche d'Italienne qui s'est si vite lassée » d'être marquise ! Est-ce que ce n*es t pas de plu s raau vais » exemple, ce coup de tête-là? Et ce sera pour s'appeler » demain madame Nicolas, — Madame Nicolas, — par » le jardinier de son cottage, car Nicolini, c'est un nom » français italianisé. » — Et, en disant ces belles choses, ces dames débouchent le flacon d'éther pour se le poser sous les narines. — Ça et là, dans les loge- et aux galeries, beaucoup de belles personnes qu'on ne rencontre d'ordinaire que lorsqu'on fait le tour du lac.
Elégance mixte. Beaucoup de ces dames en chapeau. Très peu « en peau. » — Spectateurs d'une froideur glaciale. Tous les représentants du journal en sont frappés, — comme des bouteilles de Champagne.
Successivement défilent une chanteuse, une violoniste, un pianiste et des motifs d'orchestre dirigés par M. Godard : Benjamin pour les fils de Jacob.
A dix heures un quart, entrée de l'étoile.
La Patti est vêtue d'une robe chair à biais de brocart frappé avec épaulettes et collier orange vif. Des diamants, des diamants et encore des diamants, comme si ça ne coûtait que la peine de chanter.
L ne petite ovation lui est faite et la virtuose commence.
Elle finit et une longue salve l'accueille. Aussitôt, et comme par enchantement, surgissent cinq laquais en livrée virginale, porteurs de cinq bouquets gigantesques qu'ils présentent au public, enchanté de cette petite exhibition florale.
La Patti sort, les bouquets la suivent à la file indienne.
Le public la rappelle. Les bouquets, que l'on n'avait pas redemandés, reviennent saluer les spectateurs.
Gela calme l'enthousiasme et l'on s'en tient là.
Entr'acte. Quinze minutes d'arrêt. Buffet. Conversations vives et animées : Eh bien? — Ah ! ah ! — Hé ! hé ! — Heu ! heu ! — Hou ! hou !
La seconde partie comprend un assaut de chanteurs mâles, compliqué d'un duel entre violon etharmonium pendant l'exécution de Y Ave Maria de Gounod par la Patti.
Seulement cette fois, on supprime la promenade des bouquets. Ils ont dû être bien vexés.
Bis et rappels. N, i, ni, fini.
En somme tout s'est bien passé, et laPatti des dilettanti a eu raison de... l'apathie du public. Lecteur, pardonnez le jeu de mots) ».
Mon Dieu ! que la gloire et le succès coûtent cher ! Un jour qu'Alexandre Dumas, fils, au lendemain d'un de ses triomphes, venait d'éprouver une contrariété ; l'auteur de la Dame aux Camélias écrivait à l'un de ses amis : « Il vient de tomber une mouche dans une jatte )> de lait. » Ce cri, la cantatrice tant applaudie pourrait le faire entendre, à son tour. La surveille de ce beau concert de l'Eden, il paraissait à Vienne un livre ou un pamphlet, — je ne sais au juste lequel — où elle est dévoilée de face et de profil. Gela a pour titre : Quatorze ans avec Adelina Patti : Mémoires intimes, par madame Louisa Law, et la chose a été, sans retard, traduite en français.
Tout n'est pas à reprendre dans cette publication d'une amie sur son amie, quoique ce soit bien vite jeter une jeune célébrité en pâture au\ indiscrétions de l'histoire.— Laissons de côté ce qui confine à l'alcôve. — Beaucoup d'anecdotes et de fort intéressantes émaillent ces trois cents pages de racontars. — Il s'y trouve un curieux chapitre sur les admirateurs d'Adeline Pattin. — Auber, Meyerbeer et Rossini comptaient parmi les fidèles de la Diva. Rossini surtout l'entourait de prévenances amicales. Lorsqu'il venait la visiter, le maître s'annonçait en jouant avec un doigt, sur le piano, le vieil air connu : J'ai du bon tabac dans ma tabatière .
Souvent il apportait, plié dans un journal du jour, un certain fromage de Pesaro, très estimé de son amie, et celle-ci manquait rarement de dire, en forme de remerciement : « Ce fromage est le plus beau jour de ma vie. »
Au demeurant, la cantatrice a quelque peu l'air d'être un grand philosophe, et comme elle a bien raison de se faire de bonne heure en Ecosse une belle et douce retraite, d'où elle lorgnera le monde, — en riant de lui, — à son tour !