IN TER M EDI. S
Voilà deux heures.
A com [lier de ce moment, l'orchestre devient euphonique. Plus de gros bruits. Vous diriez d'une mélodie de Félicien David ou d'un air de petite flûte. — « Est ce que l'idylle grecque a passé parla?» pourrait-on se demander. Le fait est qu'on n'entend plus que des modulations mesurées, très douces.
On est en mai.
L" marchand de coco, jadis enfant de clui'iir à Saint- Eustache, détache avec grâce son air si affriolant pour les pioupious, ers Napoléon à un sou par jour, et pour les bonnes d'enfants, les Ninon de cesGondé.
— A In fraîche, qui veut boire?
Ou bien, c'est la marchande d'oubliés qui murmure ces bonnes paroles au nez des passants :
— Voilà le plaisir, mesdames! Régalez-vous/
Mais la bouquetière brille entre toutes par la pureté des sons. Qui a jamais rencontré une bouquetière dont
la voix ne fût charmante? Celle-ci a presque clans le gosier la poésie d'une phrase d'Auber, quand elle arrête le passant pour lui dire :
— Œillets, et roses! jasmin et roses ! Fleurissez-vous messieurs! Fleurissez vos dames!
D'autres cris varient aussi, suivant la saison ou plutôt suivant les fruits.
Au printemps, à l'heure où le bois de Saint-Mandé et la forêt de Sénard sont en pleine feuillaison, rien n'est commun comme d'entendre crier à tue-tête :
— Fraise*! des fraises!
En été, les paroles ont changé, mais le ton est le même :
— .4 la cerise! à la douce!
Vers l'automne, c'est bien pis :
— Chasselas de Fontainebleau!
Et l'hiver, bien pis encore :
— Mon bon Portugal!
L'industrie y a ajouté le bonbon anglais, bariolé de cinq ou six couleurs, toutes très voyantes. Ah! le bonbon anglais, fondu à Londres à l'aide de je ne sais quelles mixtures qui ne sont que des toxiques, gens du peuple de Paris, défiez-vous-en. Défiez-vous encore plus, s'il est possible, des jouets d'enfants que nous envoie l'Allemagne. Nous autre, Français, de la fin du xixe siècle, nous avons pour le Germain, surtout depuis Sedan, la haine que l'Athénien du temps d'Eschyle avait pour le Mède. Aussi c'est en vain que les barbares d'outre-Rhin nous tentent à force de bon marché^ car ils travaillent pour rien ; nous faisons la sourde oreille.
— Jouets de Nuremberg , à an sou pièce! Un sou! — Ils nous doivent neuf milliards, pour le moins !