‹ La sérénade de Don JuanChapitre 8 sur 54 · UN ENTR ACTE · texte numérisé non relu

UN ENTR ACTE

Et les mansardes?

11 serait bien temps qu'un écrivain de talent vînt faire l'histoire des mansardes. On pourrait commencer le livre par le rhythme de la Chanson de Mignon, ou par quelque chose d'approchant. « Le connaissez-vous, le » nid poétique et éthéré où les plus nobles esprits de ce » siècle auront caché leurs rêves, leurs pleurs, leurs » amours, leurs luttes, leurs espérances et leurs pre- » miers succès? » Béranger a fait le Grenier ; M. Scribe a composé un charmant petit tableau, la Mansarde des Artistes; Achille Devéria a laissé d'adorables dessins sur la vie du sixième étage; Redouté peignait ses premières fleurs sous les tuiles, à « l'entre-ciel; » Carl- Maria de Weber tourmentait un pauvre clavecin à cent marches au-dessus du niveau de la foule; H. de Balzac a écrit : « Les mansardes sont le cerveau de Paris. » J'ai vu, un jour, au Pays-Latin, la cellule où M. Thiers a commencé si péniblement son métier de publiciste. Que de choses à dire qu'on ne dira sans cloute pas?

Mais tandis que l'Opéra de la rue se déroule, scène par scène, croyez qu'il existe, dans mille cénobies aériennes, mille drames touchants et terribles; c'est là

qu'on étudie, c'est là qu'on aime; c'est de ces quarante mille maisons de Paris que desrend sans cesse le meilleur de c< tte admirable bourgeoisie française, toujours féconde en orateurs, en artistes, en ingénieurs, en médecins, en soldats de fortune, en poètes, en agronomes et en philosophes.

J'ai vu tomber d'une mansarde de la vieille rue des Maçons-Sorbonne, maintenant démolie, un collier de beaux vers, qui, par bonheur, n'ont pas été perdus. La Renommée, arrivant sur les pas de la Mort, les a ramassés pour les rendre impérissables. Quant au pauvre homme qui les a soupires, c'a été, vous ne l'ignorez pas, un des plus grands poètes de ce siècle, où il y en a de si grands. Gomme tant d'autres existences valeureuses de Paris, il n'aura connu que trois résidences : la mansarde, l'atelier et l'hôpital, où il a rendu le dernier souffle.

Ces beaux vers, j'ai pu les vanter devant lui, en lui serrant la main. — « J'en ai bien d'autres à faire, » — murmura-i-il d'une voix déjà éteinte, et, quatre mois après cette rencontre, il avait cessé d'être, — et l'on disait tout le long des cafés littéraires : — « N'y a-t-il pas des trésors cachés dans sa mansarde? »

... De la chambre où j'écris, Le Tasse, un jour fut l'hôte, et ma table de hêtre Boîu'use, sous son coude, a chancelé peut-être. Assis sur l'escabeau, peut èire, où je m'assieds. Il écoutait Paris bourdonner à ses pieds.

— Assez d'alexandrins, tirés de Myosotis; — voilà un léger coup de clairon. — Qu'est-ce que c'est que ça?

— Cinquante enfants de dix à douze ans, ayant au bras chacun un petit fusil, le fragment d'un bataillon scolaire. — Ils ont bonne mine, ils marchent d'un bon pas, ils savent que notre France, mutilée par l'Allemand, aura, dans l'avenir, besoin de soldats, et ils se préparent à être, s'il le faut, de dignes élèves de Marceau et de Kléber. — Et le clairon sonne joyeusement.

— Tara tantara tara!

A vingt-cinq pas, nous retombons tout-à-coup dans l'idylle urbaine, si chère à Henri Heine. Écoutez la prière d'une jeune fille du peuple qui porte des oiseaux dans une cage :

— Rendez la liberté aux hirondelles pour deux sous!

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