ORIGINE ET NATURE DE LA SUBSTANCE
AGGLUTINANTE.
: Nous avons dit que de cette propriété agglutinante, M. Widal en a fait un procédé de diagnostic très heureux, mais qu’elle avait été vue d’abord par les observateurs à la recherche des lois d’immunité. = a 5
Nous rappellerons brièvement l’histoire de l'étude de limmunité. Nous avons dit au début de notre travail les faits d'immunité dès longtemps connus par l’observation. Voyons quelle “interprétation est venue leuf donner la doctrine microbienne. On connaît la belle découverte que M. Metchnikoff a faite de la phagocytose: les cellules de notre org ganisme entrent en lutte avec les cellules étrangères que, sont les microbes, elles les enserrent, les englobent, les absorbent. Le pouvoir réfractaire d’un animal se mesure à à l'activité de ses phagocytes. ;
Uette doctrine dela phagocytose si grande dans
ses conséquences nous ne saurions la suivre ici, pressé d'arriver à l'étude des humeurs : car c'est bien la théorie humorale de l’immunité qui, poursuivie et développée dans toutes ses conséquences, a déterminé les derniers travaux de Pfeiffer, et par, là la découverte de M. Widal.
On connaît l'expérience de Fodor, point de départ de toute la théorie humorale de l’immunité. Fodor vit que des bactéridies charbonneuses semées dans le sang d’un lapin fraîchement sacrifié dépérissaient d’abord avant de se multipher : le sang exercait sur elles une influence défavorable; les humeurs avaient un état bactéricide. Dans sa simplicité, la théorie était trop absolue et trop affirmative ; et l’on parla ensuite des propriétés atténuantes des humeurs. Bouchard et Charrin réputent atténuante une humeur « si les agents qu'on y sème ne se développent ni en quantité, ni en qualité voulue ; les formes, les secrétions peuvent être plus ou moins modifiées, la pullulation entravée. à des degrés divers sans que pour cela les microbes soient nècessairement tués » (Charrin).
Enfin les humeurs n’agissent pas seulement sur le microbe; elles agissent aussi sur Ja toxine par lui secrétée; les humeurs ont un
— pouvoir antitoxique. Les retentissantes décou-
vertes de Behring et de Roux, sont trop présentes encore à tous les esprits, pour que nous voulions insister ici sur cette doctrine et sur la sérothérapie qui en à été le résultat si fécond.
Stern, le premier montra en 1892, qu'on pouvait immuniser contre la fièvre typhoïde les ani-
maux en les inoculant avec le sérum des conva- lescents de fièvre typhoiïde.
Pfeiffer, en 1895, faisait l'expérience fondamentale suivante : on mélange du sérum cholérique et du bouillon tout à fait inefficace; après 20 minutes seulement de séjour dans la cavité péritonéale d’un cobaye sain, quon reprenne une goutte du mélange et qu'on l’ajoute à un tube de culture ; on ala réaction. (Qu'’est-ceà dire, sinon què dans le sérum existe un « quelque chose » en quantité minime qui amène #n vitro la transformation de la substance immunisante encore inactive en substance active, passagèrement acquise, tandis que, dans l’organisme, cette propriété doit attendre, pour se manifester, que l’action toxique soit éloignée.
Pfeiffer et Kolle reprennent, cette année, cette même expérience pour la fièvre typhoïde. Ils ont montré que le sérum des convalescents de fièvre typhoïde comme celui des animaux immunisés contre la fièvre typhoïde, injecté dans le péri
toine de cobayes en même temps qu'une culture de bacilles d'Eberth possédait la propriété, que n'a pas aux mêmes doses le sérum normal, d'immobihser, d’agglutiner et de déformer rapidement les microbes répandus dans la séreuse.
Faisons remarquer en passant qu'en même temps qu'ils faisaient là une étude expérimentale dimmunité, les auteurs annoncaient le moyen découvert par eux de différencier définitivement le bacille typhique du coli bacille. Mais nous-aurons à revenir sur ce point.
Gruber ({) et Durham (2?) ont fait connaître l’agglutination in vitro, le phénomène que nous avons posé en fait au commencement de ce travail.
La séroréaction d'immunité était établie. Pour en faire une séro-réaction d'infection, M. Widal n'eut qu'à développer la pensée qu'il avait eue dès 1892 et dont, avec M. Chantemesse il avait établi la justesse : qu’on pouvait employer pour immuniser les animaux, non seulement le sérum des convalescents de fièvre typhoïde, comme l'in-
(1) Grüber. Active und passive Immunitat gegen choléra und Typhus, etc. Wiener Klinische Wochenschrift, 1895 ; : n° 11 et 12, page 183 et 201. |
(2) Durham. Royal Society in London, 8 janvier 1896.
diquait Stern, nais aussi le sérum de malades encore fébricitants.
Le sérum de malades infectés par certains microbes précipite ir vitro ces mêmes microbes. Tel est le fait sur lequel 1l ne saurait y avoir divergence.
La valeur doctrinale et la valeur pratique en sont diversement jugées.
Et la cause premiére enfin du phénomène, la nature de ce « quelque chose » (Pfeiffer) qui détermine la réaction aggltimante, nous est absolument inconnue et nous n'avons que des hypothèses. |
Avant même de connaître la composition de la substance nouvelle, les uns ont voulu qu'elle soit fixée aux leucocythes, les autres qu’elle soit répandue dans le sérum. Le débat n’a pas attendu le sérodiagnostic, c’est la vieille querelle à propos de l'immunité de la théorie phagocytaire et de la théorie humorale. |
Au sens de Pfeiffer, autant qu'on en peut juger avec les difficultés inhérentes à l expérimentaton (et l’une de ces difficultés qui n’a jamais été signalée, dit Pfeiffer, c’est l’idiosyncrasie de certains animaux qui sont capables de supporter
une dose d'infection où d'intoxication deux et trois fois plus forte qu’à l'habitude), il y a entre la propriété bactéricide et la propriété immunisante un peu les mêmes rapports et les mêmes différences — ce n’est qu’une comparaison — que les physiologistes connaissent, entre la glycose et le glycogène.
Il s’agit de savoir, demande l’auteur, si le principe de limmunité est contenu tout entier dans la loi de Behring (les antitoxines). Pfeiffer ne le croit pas. Dans l’immunité cholérique et typhique, ilse produit un changement spécifique de sérum, non par formation de substance bactéricide qui tue les éléments vivants de l'infection.
Les substances bactéricides du choléra sont trés instables puisqu'il suffit pour les détruire de chauffer peu de temps à 55°; et cette instabilité qu’elles montrent 2% vitro, sans doute l'ontelles de même dans l'organisme. Au contraire les toxines non immunisantes ont une stabilité, une persistance extraordinaire ; on peut dire vraiment que l'organisme les enmagasine. La constatation de cette mdépendance bien établie, détruit l'hypothèse de Behring et Ehrlich ; ceuxci, suivant l'expression de Buchner, considèrent toxines et antitoxines (du tétanos) comme devant se combiner et se neutraliser, à la ma-
LA
nière de l’acide et de la base dans un verre à expérience, pour former un sel. Or, ne voyonsnous pas, au contraire, les premiers effets de [a modification sanguine, se montrer au cinquième ou au huitième jour du choléra, tandis que le maximum du pouvoir empêchant, n'est pas atteint avant la troisième ou la quatrième semaine En d’autres termes, maximum d'effet toxique dans les premiers jours: maximum de pouvoir immunisant au bout d’un mois. Les deux actions sont donc loin d’être concomittantes.
Pfeiffer n'admet en aucune façon la théorie phagocytaire défendue par Metchnikoff avec, dit-il, tant de conviction et de talent. Si la réacton était due à l’afflux, dans le péritoine du cobaye, de leucocythes chargés de la substance agglutinante, la réaction d'immunité serait d’autant plus forte, dans un liquide, que les leucocythes y seraient plus nombreux. Or, il n’y a pas toujours de leucocythes exsudés avec le sérum. Une chèvre injectée de choléra pendant toute une année, meurt 22 heures après l'injection en une fois de 500 tubes de culture fraîche très ie rulente de choléra. On examine immédiatement le lieu de l'injection et on y trouve une exsudation séreuse abondante avec de rares globules rouges et presque pas de leucocythes.
Quand un abcês se forme au point d'injection, les globules de pus sont sans action et la sérosité elle-même de l’abcès est bien moins active que le sérum sanguin.
En somme, deux choses paraissent résulter des expériences que nous avons jusqu'ici relatées.
C'est d’abord que la propriété agglutinante ne se fixe pas sur les globules blancs, mais est répaadue dans le sérum. |
C'est ensuite que la propriété agglutinante, quelle qu'elle soit, est très différente de la propriété bactéricide.
La séparation toutefois ne paraît pas devoir: être maintenue aussi accusée entre l’action ag-
glutimante et l’action bactéricide au sens de cer- tains auteurs, C'est ainsi que M. Nicolas (1) apportait tout récemment à la société de Biologie le résultat d'expériences nouvelles sur laction agelutinante du sérum antidiphtérique sur le bacille diphtérique. I a vu que l’agglutination était suivie d’une atténuation très marquée de la virulence du microbe. Et M. Charrin (2) faisait le
(y) Nicolas. Atténuation du bacille de Lœæffer ayant subi la réaction agglutinante par l’action du sérum HHADAEEMUe (Soc. de Biologie, 5 déc. 1896.)
(2) Charrin. Soc. de Biologie, 5 déc. 1896.
rapprochement des deux processus, l’un agglutinant, l’autre bactéricide, pour conclure que la réaction d’agglutination était non pas peut-être toute d’immunité, mais dépendante de cette 1mmunité.
Quant aux propriétés chimiques, Pfeiffer qui a essayé de les déterminer avec Proskaner, nous dit ne pouvoir, même en raisonnant par analogie, en avoir aucune idée.
MM. Widal et Sicard (1) ayant constaté que la filtration sur bougie. .de porcelaine du sérum typhique fait perdre à ce sérum tout ou partie de son pouvoir agglutinatif, furent dès d’abord tentés de localiser aux albuminoïdes du sang et des diverses humeurs de l’économie (qui justement restent sur le filtre de porcelaine) la substance agglutinante. La conclusion des recherches chimiques qu'ils entreprirent en ce sens fut celle-ci : « Les substances albuminoïdes tel: les que le fibrogène, la globuline ou la caséine, isolées des humeurs d’un typhique, enlévent à la
liqueur primitive, la propriété agglutinante et la retiennent à leur profit; elles l’abandonnent dans leurs solutions et, la fixent de nouveau sur leur précipité.
(1) Widal et Sicard. Académie de Médecine, 29 septembre
Pour M. Arloing (1) les faits ne sont guère favorables à la conception d’une substance bactéricide unique répandue et préformée dans le sang des animaux neufs et vaccinés. Ou bien, il faut admettre que le contactde la substance préventive spécifique modifie profondément certaines des propriétés que celle-là possède, dans le sang des sujets neufs.
Les faits qui l’amènent à cette conclusion sont ceux-C1 : Si la réaction est tentée sur une émulsion de pneumo-bacilles dans l’eau distillée, stérilsée, elle ne se produit pas. Buchner (1), avait déjà constaté l’influence nuisible de l’eau sur la propriété bactéricide du sérum. M. Arloingajoute qu'on peut rendre à la dilution du sérum dans l'eau son pouvoir agglutinant en ajoutant, deux. heures encore après le mélange, quelques gouttes de solution de sel marin à 7 pour 1000, Buchner avait signalé l’innocuité, pour lasubstance bactéricide du sérum, dela solution de selmarin.Buchner
concluait que la présence du sel marin, et sa pré- sence en proportion physiologique, est nécessaire à l’action bactéricide du sérum. M. Arloing a pu rendre au sérum son pouvoir agglutiuant en ajou-
(1) Arloing. Loco-citato.
(1) Buchner. Centralblatt fur bactériol. 1889, page 817.
tant non seulement du chlorure de sodium etd’'autres sels, par exemple du chlorure de potassium, du bicarbonate desoude, maisencore des matières organiques : du bouillon de viande simple, une solution de peptone à 7 0/0, de l’albumine d'œuf.
MM. Achard et Bensaude (1) admettant une substance diffusée dans le sérum, Imsistent sur la complexité de ces phénomènes de diffusion. Expérimentalement, par exemple, le filtre de porcelaine retient la substance agglutinante tandis que le papier parchemin d'un dialyseur la laisse passer. À plus forte raison les phénomènes sontils complexes dans l’organisme vivant. La preuve en est qu'on ne la retrouve pas dans toutes les humeurs (salive, suc gastrique, bile) et qu'elle peut varier mème pour une humeur donnée d’un jour à l’autre chez le même sujet. |
La seule conclusion en somme qui ressorte de cette longue discussion est toute négative: /a nature de la substance agqlutinante est inconnue.
(1) Achard et Bensaude, compte-rendu de l'Académie des sciences. 2