CHAPITRE X
LA SEROTHERAPIE CONTRE LES TOXALBUIYIINES VEGETALES ET LES VENINS
Les toxalbumines végétales et les recherches d’Ehrlich. — Les venins. — Recherches de M. Calmette et de MM. Phisalix et Bertrand. — Vaccination antivenimeuse. — Le sérum antivenimeux. — Ses propriétés préventives et curatrices. — Dissociation par la chaleur du mélange de venin et de sérum. — Le venin reste intact dans le mélange; le sérum agit donc sur l’organisme. — Non-spécificité du pouvoir immunisant du sérum. — La sérothérapie antivenimeuse pratique.
Les toxalbumines végétales . — Un des meilleurs arguments en faveur de la théorie antitoxique des humeurs est sans contredit les fondamentales recherches d’Ehrlich sur l’action du sérum sanguin d’animaux vaccinés contre certains poisons végétaux. Les substances expérimentées appartiennent à une catégorie toute spéciale et relèvent vraisemblablement des matières albuminoïdes. Telles sont, du reste, les conclusions des travaux de Koberts et de Stillmark, sur l’abrine, retirée du jequirity et la ricine, extraite du ricin.
Ehrlich a constaté que les animaux qui recevaient des doses non mortelles de ces poisons, s’y accoutumaient très rapidement et pouvaient bientôt en supporter des doses énormes sans présenter aucun symptôme. Bien plus, il a reconnu que le mélange de leur sérum avec ces toxines végétales pouvait être sans inconvénient injecté aux animaux neufs. Il en conclut que le sang des animaux immunisés possède la propriété de détruire ces poisons et, généralisant ces expériences aux poisons microbiens en s’appuyant sur les recherches presque contemporaines de Behring, Kitasato et Wassermann, il formula une théorie de l’immunité, dans laquelle cette dernière serait attribuée à la neutralisation des toxines bactériennes par les humeurs du corps. Les recherches d’Ehrlich mériteraient peut-être de nous arrêter plus longtemps si l’on ne pouvait établir une analogie complète entre elle et les récents travaux parus en France sur les venins des serpents. La similitude qui existe en effet entre les venins et les poisons microbiens, est encore plus frappante qu’entre ces derniers et les toxalbumines végétales d’Ehrlich. Même obscurité sur leur constitution chimique, même intensité d’action à des doses infinitésimales, même origine sécrétoire de corps vivants cherchant à se préparer des aliments, analogie très grandes des symptômes produits, voilà plus qu’il n’en fallait pour supposer entre l’action de ces substances l’existence d’un
lien très étroit, que l’expérimentation est venue, et au delà, confirmer.
Les venins. — Vaccination antivenimeuse. — Les recherches, presque contemporaines de M. Galmette, d’une part, de MM. Phisalix et Bertrand de l’autre, ont établi qu’il était possible de donner au cobaye une immunité complète contre le venin des serpents.
MM. Phisalix et Bertrand ont surtout étudié le venin de la vipère, et ont reconnu que cette substance modifiée par un chauffage de cinq minutes à la température de 80 degrés jouissait de propriétés vaccinantes.
M. Calmette, se servant du venin du cobra, a obtenu de moins bons résultats en employant la chaleur comme moyen d’atténuation. Il préfère même inoculer de très petites doses de venin actif, en les élevant peu à peu de manière à obtenir une accoutumance progressive. Mais le procédé qu’il donne comme moyen d’élection, se rapproche beaucoup de celui employé par Roux et Vaillard, dans le tétanos et la diphtérie, et consiste dans la diminution de l’activité du poison pour l’addition d’une substance chimique. Mais au lieu de se servir de l’iode, M. Calmette donne la préférence aux hypochlorites de soude ou de chaux en solution très étendue (1/60). Le mélange de cette substance avec le venin le rend presque inoffensif, et permet
d’en tolérer une quantité que l’on peut rendre de plus en plus forte en diminuant la dose d’hypochlorite. M. Calmette a même constaté que cette dernière substance, injectée en petites quantités à ses animaux pendant 4 ou 5 jours consécutifs, pouvait à elle seule créer l’état réfractaire.
Le sérum antivenimeux. — Le sérum des animaux vaccinés contre les venins par Tune quelconque de ces méthodes possède des propriétés immunisantes très nettes. Un mélange de 1 milligramme de venin de cobra ou de 4 milligrammes de venin de vipère avec une petite quantité de sérum de lapin immunisé peut être inoculé à un lapin neuf sans que celui-ci présente par la suite aucun malaise. L’action se produit aussi bien dans l’organisme que in vitro. L’injection dans le péritoine ou sous la peau d’un lapin neuf, de 5 à 4 cent, cubes de sérum d’un lapin fortement immunisé, permet à l’animal de tolérer sans malaise l'inoculation d’une dose deux fois mortelle de venin. Cette dernière restera inefficace, même si elle ne suit que de 24 heures l’injection du sérum.
En dehors de ces propriétés préventives, le sang des animaux vaccinés possède aussi un pouvoir curatif très net ainsi que le prouve l’expérience suivante, rapportée par M. Calmette : « Inoculons, dit-il, à un lapin une dose deux fois mortelle de venin pur qui tuera un témoin à peu près en trois
heures. Une heure ou même une heure et demie après alors que les symptômes de l’envenimation commenceront à se manifester (régurgitations, accélération du cœur, dyspnée légère, parésie des membres), injectons dans le péritoine ou sous la peau en divers points du corps, 6 ou 8 centimètres cubes de notre sérum immunisant. L’animal reste plus ou moins longtemps dans un état de malaise alarmant, caractérisé d’abord par un peu d’hyperthermie, puis par une fièvre véritable. La température s’élève de 1°,5 ou à 2 degrés pendant quarantehuit heures, puis redescend graduellement à la normale. Tout accident est dès lors écarté, et si nous prélevons du sérum à ce lapin, nous constatons qu’il possède des propriétés préventives et antitoxiques. »
Il ne faudrait pas croire néanmoins que ce pouvoir du sérum soit en rapport direct avec le degré d’immunité de l’animal. Semblablement à ce qui a été constaté à propos des toxines bactériennes, M. Calmette a reconnu que certains lapins, incomplètement immuns, pouvait fournir du sérum antitoxique et que celui des animaux morts d’une envenimation insuffisamment traitée, présentait souvent ces propriétés à un très haut degré.
On le voit, l’identité est complète entre les venins et les poisons microbiens en ce qui concerne la vaccination et le pouvoir immunisant du sérum. Mais en outre, les propriétés spéciales des venins
ont permis d’élucider plusieurs faits de la plus haute importance au point de vue du mode d’action des antitoxines.
On s’était en effet longtemps demandé si ces dernières n’agiraient pas sur les toxines en contractant avec elles une sorte de combinaison chimique, en les neutralisant pour ainsi dire par saturation. Les expériences que nous avons rapportées à propos du tétanos ont montré que ce degré de saturation était loin d’être constant et qu’un mélange toxique pour un animal ne l’était pas pour un autre. Mais il restait comme désidératum de séparer la toxine de son mélange avec l’antitoxine. Les propriétés très voisines de ces deux substances rendent le problème difficile à résoudre, car les toxines et les antitoxines du tétanos et de la diphtérie se comportent de la même façon en présence des divers agents et des réactifs.
Il n’en est pas de même pour les venins, plus résistants que ces différents corps à l’influence de la chaleur, et l’on a pu, en le chauffant à 70 degrés, rendre ses propriétés toxiques à un mélange inoffensif de venin et de sérum antivenimeux. A cette température, l’antitoxine est altérée et le venin ne l’est pas. La chaleur agit sur le mélange des deux substances comme si chacune était seule. Il paraît donc, ajoute M. Roux, que le venin était resté intact à côté de l’antitoxine, ou tout au moins, qu’il avait contracté avec elle une union bien instable.
L’étude du sérum antivenimeux a également donné d’intéressants résultats en ce qui concerne la spécificité de ce pouvoir préventif et curatif. On admettait en effet que chaque sérum n’agissait que sur une toxine déterminée : le sérum antitétanique se trouvait en effet complètement inefficace contre le poison diphtéritique. En ce qui concerne le venin des serpents, M. Calmette a d’abord établi que le sérum d’un animal immunisé contre le sérum du cobra ou de la vipère agit indifféremment sur tous les autres venins (naja, holocephalus, pseudechis, etc.). Ce fait intéressant serait peu concluant au point de vue qui nous occupe, étant donnée la grande analogie existant entre ces différents venins; mais, à l’instigation de M. Roux, M. Calmette a expérimenté l’action sur les venins d’autres sérums immunisants. Or il a constaté que le sang des animaux vaccinés contre le tétanos et la rage avait également la propriété de rendre inoffensif le venin avec lequel on le mélange ; mais la proposition inverse ne s’est pas vérifiée, et le sérum antivenimeux a été impuissant à préserver un animal de l’action toxique du poison tétanique. Là encore apparaît la complexité de ces phénomènes sérothérapiques, qu’explique mal l’ hypothèse d’une action chimique. Il est plus probable que l’action puissante du sérum antitétanique ou antirabique a pour résultat de rendre, pour un temps, les cellules insensibles à l’envenimation.
En dehors de ces intéressantes acquisitions théoriques, les recherches de M. Calmette et MM. Phisalix et Bertrand présentent aussi une importance pratique très grande. Si la mort par morsure de serpents est rare en France, elle est malheureusement fréquente en Australie, au Cap, aux Antilles, et surtout dans l’Inde où, d’après les statistiques du gouvernement britannique, 22 000 personnes au moins succombent chaque année aux morsures de ces animaux. Or le sérum des animaux vaccinés constitue un traitement rationnel, d’une efficacité incontestable, vu que chez les animaux on peut obtenir la guérison en intervenant par ce moyen une heure et demie après l'inoculation du venin. Aussi, fort de ces expériences, M. Calmette s’est-il appliqué à préparer de grandes quantités de sérum thérapeutique, qu’il veut bien mettre à la disposition des médecins des colonies qui désireraient l’expérimenter.