L’IMMUNISATION PAR LE SÉRUM ET LES AUTRES PROCEDES DE VACCINATION
Caractères de V immunité due au sérum. — Innocuité. — Rapidité. — Brève durée. — Expériences de Frankel et Sobernheim sur les modifications organiques dues aux injections de sérum. — Les autres méthodes d'immunisation. — Caractères de l’immunité conférés par elles. — Maladie vaccinale. — Apparition tardive. — Plus longue durée. — Immunité active et immunité passive. — Indications respectives des différentes méthodes.
Avant de rechercher par quelle suite de phénomènes intimes le sérum primitif exerce sur les animaux une action protectrice aussi marquée, nous devons étudier quels sont, cliniquement, les caractères de l’immunité ainsi provoquée.
Caractères de V immunité due au sérum. — Tout d’abord, en dehors des quelques petits accidents sans importance et beaucoup plus en rapport avec l’espèce animale qui a fourni le sérum qu’avec ses propriétés immunisantes, l’injection séreuse ne provoque par elle-même aucun phénomène particulier. Elle est donc absolument inoffensive et
nous avons déjà insisté à plusieurs reprises sur cette innocuité qui donne à la sérothérapie une si grande supériorité sur les autres armes, souvent à deux tranchants, de l’arsenal thérapeutique.
Un autre caractère des plus importants de l’immunisation par le sérum est la rapidité de son action. Immédiatement après l’introduction du sérum et sa diffusion dans l’organisme, l’animal, sans présenter le moindre symptôme révélateur, passe de l’état neuf à l’état réfractaire et peut être aussitôt éprouvé avec le virus, auquel il se montrait quelques minutes avant absolument réceptif.
En revanche l’immunité ainsi provoquée est essentiellement passagère. Quelques jours après l’inoculation virulente dont l’animal a triomphé grâce à l’intervention du sérum thérapeutique, l’état réfractaire cesse et la réceptivité reparaît. Les expériences les plus précises à cet égard sont celles de MM. Vaillard et Roux, portant sur les souris traitées par le sérum antitétanique. Au bout d’une quinzaine de jours environ l’immunité s’affaiblit rapidement pour devenir complètement nulle au quarantième ou cinquantième jour.
La durée, comme du reste l’intensité de l’immunité obtenue par les injections de sérum, sont directement proportionnelles à la quantité de sérum introduit et à la puissance de son pouvoir préventif. Il semble donc que c’est à la persistance dans le sang de l’agent thérapeutique lui-même
qu’est due cette immunité passagère qui ainsi naît avec son introduction et disparaît lorsque son élimination ou sa destruction est complète.
Dans certains cas néanmoins, la modification de l’organisme semble plus profonde et plus durable. C’est du moins ce qui résulte des recherches de MM. Frankel et Sobernheim sur le pouvoir préventif du sérum anticholérique qui du reste, ainsi que nous l’avons vu, s’éloigne un peu du type classique des autres sérums immunisants. D’après leurs expériences en effet un cobaye qui a reçu 2 centimètres cubes de sérum préventif peut fournir lui-même, sans avoir été éprouvé avec des vibrions cholériques, un sérum préventif dont 2 centimètres cubes suffisent à immuniser un autre cobaye. Ce dernier devient à son tour une source de sérum immunisant. Mais après le troisième passage, le pouvoir s’affaiblit- et disparaît.
Les mêmes auteurs attirent l’attention sur un fait non moins curieux et qui semble bien indiquer que l’organisme est assez profondément modifié par l’action du sérum préventif. Si l’on chauffe à 70 degrés le sérum d’un cobaye vacciné contre le choléra, le pouvoir préventif persiste, mais la propriété bactéricide acquise par l’immunisation est détruite. Néanmoins, si l’on injecte à un autre cobaye ce sérum qui n’est plus bactéricide mais qui est encore préventif, on provoque chez lui l’apparition dans son sérum de ces deux pouvoirs
résultant simultanément de l’introduction du sérum chauffé.
Les autres méthodes d'immunisation. — Bien que ces observations semblent indiquer, au moins dans la péritonite cholérique, une modification organique plus générale que l’on ne l’aurait pu croire à priori, il y a loin des effets de cette méthode d’immunisation à ceux que poduisent les autres procédés de vaccination antérieurement connus. Nous n’insisterons pas ici sur le grand nombre de moyens employés pour préserver les animaux contre les diverses infections, et dont nous avons indiqué les grandes divisions dans notre travail sur l’immunité. Nous rappellerons simplement qu’ils se groupent en deux grandes méthodes générales : l’inoculation des microbes vivants euxmêmes, ou l’injection de leurs produits solubles.
Que l’on emploie l’un ou l’autre de ces procédés l’immunité produite diffère totalement de celle obtenue à l’aide du sérum, démontrant ainsi le principe suivant sur lequel nous nous sommes longuement étendus par ailleurs : à savoir que l'immunité n'est pas une propriété biologique fixe et absolue, mais qu'au contraire la ; variabilité et la relativité font partie de son essence même.
Alors que le sérum se montre totalement inoffensif et a besoin, pour que son action se révèle, d’être soumis au réactif virulent, l’introduction dans l’organisme des microbes pathogènes ou des
toxines est toujours suivie chez les animaux réceptifs, de phénomènes morbides variés, infection locale en cas de vaccins vivants, intoxication plus ou moins marquée si Ton a recours aux produits solubles. Les différentes méthodes ont justement pour objectif de réduire ces manifestations nocives, de manière à ce que le but ne soit pas dépassé et l'affection produite trop grave. L’existence de ces accidents est pourtant nécessaire et la solidité de l’immunité acquise semble être en rapport avec l’intensité des phénomènes morbides liés à la vaccination, comme tout à l’heure nous avons vu qu’elle était proportionnelle à la quantité et à la puissance du sérum introduit.
Néanmoins dans certains cas, pour rendre un animal réfractaire à un virus puissant, il serait nécessaire de le soumettre à une immunisation sévère, dont les résultats directs pourraient être redoutables. Aussi divise-t-on en plusieurs doses cette somme morbide que l’organisme ne pourrait peut-être pas supporter et l’on a recours aux vaccinations graduées, l'animal franchissant à chaque opération un échelon de cette échelle de l’immunité, dont il n’aurait pu atteindre le sommet d’un seul coup.
Mais que l’immunisation par l une quelconque de ces deux méthodes nécessite une ou plusieurs inoculations, jamais l’effet utile, c’est-à-dire l’état réfractaire, n’est immédiatement acquis; il se passe
toujours entre les vaccinations et l’apparition de l’immunité un délai plus ou moins long, délai qui se chiffre habituellement par jours, et quelquefois même par semaines. Ce temps est nécessaire pour que la perturbation organique, liée aux inoculations virulentes, ait disparu, laissant derrière elle la modification profonde de l’économie qui correspond à l’état réfractaire.
En revanche, si elle est plus longuement et plus péniblement acquise que celle due au sérum préventif, l’immunité produite par les vaccins vivants ou solubles est infiniment plus durable. Ces études sont trop récentes pour que l’on puisse donner des chiffres très précis; mais l’on peut dire que, si la durée de l’une se compte par jours, celle de l'autre au contraire atteint certainement des années dans certaines affections. Le meilleur exemple et le plus connu est l’immunité contre la variole due à la vaccine; le terme de dix ans est certainement le minimum assigné à sa durée.
Théoriquement M. Ehrlich a très heureusement caractérisé la différence entre ces deux variétés d’immunité, en désignant sous le nom d’immunité active celle qui est due à l’action des virus vivants ou des toxines, et en lui opposant l’immunité passive, liée aux injections de sérum. Pour M. Behring, qui adopte cette terminologie, l’immunité active serait la propriété même de l’animal vacciné, et l’immunité passive le transport à un ani-
mal neuf d’une partie de ce pouvoir par l’intermédiaire du liquide sanguin.
Indications respectives des différentes méthodes. — On voit donc combien sont différentes dans leur essence mêmecesdeuxsortes d’immunité. Innocuité ^t rapidité, tels sont les avantages de la méthode sérothérapique ; solidité et durée, tels sont ceux des procédés de vaccination par les virus vivants ou leurs produits. On comprend donc que l’indication de leur utilisation respective variera avec les caractères mêmes de l’immunité qui en résulte.
L’incomparable supériorité de la sérothérapie est de pouvoir, en raison de la rapidité de son action, être utilisée comme moyen de traitement; sous ce rapport-là, elle est infiniment supérieure à la vaccination par les microbes ou leurs produits. Les essais, faits avec ces derniers, ont toujours été plutôt négatifs. Nous avons vu, en effet, en parlant de la rage, que l’on n’était pas encore bien fixé sur le mode d’action de la méthode Pastorienne, et qu’il n’y aurait rien d étonnant à ce que le principe en soit très analogue à celui de la sérothérapie. D’autre part son efficacité disparait dès que la maladie est déclarée, et son action est par cela même plutôt préventive que curative.
Quant aux traitements par les extraits microbiens, la place nous manque pour en faire ici le procès. Les insuccès de la tuberculine de Koch
ont eu assez de retentissement pour que nous n’ayons pas à nous y appesantir. Quant aux résultats curatifs obtenus par MM. Klemperer à l’aide d’injections de toxine de pneumocoque au cours de la pneumonie, nous pensons a priori que cette méthode doit être moins inoffensive que cela semble résulter de leurs expériences, et pour notre part, en l’absence de nouveaux documents de contrôle et en présence des résultats négatifs de Bunz Fédern, nous hésiterions à soumettre des pneumoniques à cette méthode héroïque.
Comme moyen préventif, la sérothérapie est également appelée à rendre de grands services. Dans les épidémies localisées el brusques, on pourra, en raison même de son innocuité, provoquer chez les individus qui ne pourront se soustraire à l’influence morbigène, un état réfractaire qui durera autant que le danger lui-même. De même lorsqu’un individu aura été soumis à une action pouvant entraîner l’évolution chez lui d’une maladie infectieuse déterminée, on pourra prévenir cette dernière en devançant son apparition par les injections de sérum immunisant. La prophylaxie diphtérique est jusqu’ici le type de la première de ces deux applications, de même que la prévention tétanique est le meilleur exemple de la seconde.
En revanche, la vaccination plus solide et plus durable par les microbes vivants ou leurs toxines, sera réservée à la prophylaxie des dangers perma-
nents, dont rien ne peut faire prévoir l’apparition ou la recrudescence. C est pourquoi la sérothérapie ne pourra, par exemple, jamais suppléer à la vaccination jennérienne chez l’homme, à la vaccination anticharbonneuse dans les troupeaux, en supposant que l’on arrive à obtenir des sérums combattant efficacement la variole et le charbon. Ces quelques exemples font bien saisir la différence fondamentale qui existe entre les deux méthodes, les indications et les contre-indications de chacune ainsi que l’immensité des services que chacune est susceptible de rendre.