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CHAPITRE XIII

ORIGINES DU POUVOIR IMMUNISANT DU SANG ET DES AUTRES HUMEURS DE L’ORGANISME

Élément actif du sérum. — Antitoxine ou stimuline. — Essais infructueux de détermination chimique. — Origine de la substance active. — Théorie d’Emmerich et les immunotoxoprotéines. — Origine cellulaire. — Les alexocytes. — Les leucocytes polynucléaires. — Les organes : rate, capsules surrénales. — Les autres humeurs de l’organisme. — Propriétés préventives du lait.

Élément actif du sérum. — Les analogies qui existent entre la genèse et les effets du sérum préventif dans les différentes infections que nous avons étudiées, nous amènent à nous demander quel est le lien commun qui les unit et quelle est la cause prochaine de cette si remarquable propriété immunisante. Il est hors de doute qu’il existe dans ces différents sérums un élément à la présence duquel doit être rapporté le pouvoir préventif. On admet généralement que cet élément est une substance chimiquement définissable, à laquelle on a donné, suivant les théories, les noms d’antitoxine ou de stimuline. Mais cette hypothèse et

ces noms résument tout ce que nous savons de précis sur la nature intime de cette substance qui se révèle par une action biologique si intense.

Les essais pour la concentrer ou l’isoler n’ont pas fait défaut. On doit aux recherches d’Hammarsten et Tizzoni de savoir que si l’on précipite la globuline du sérum par les procédés usuels, la matière albuminoïde qui reste, la sérine, est complètement inactive. Par une méthode analogue, Aronson prétend avoir obtenu une substance albuminoïde cent fois plus active que le sérum diphtérique ayant servi à sa préparation, sans pour cela prétendre avoir obtenu l’anti-toxine à l’état de pureté. En somme, la discussion qui s’élève à propos de la nature de cette substance protectrice est la même que celle, non encore close, qui a pour objet la nature des toxines microbiennes, tétaniques ou diphtériques. A ceux qui retirent des substances cent fois, mille fois plus actives que la matière primitive, on peut objecter que rien ne prouve que leur détermination chimique n’ait pas seulement caractérisé le véhicule inerte de la substance véritablement active. Toutes les recherches sur diastases en sont là et il est bien probable que l’on se trouve encore en présence de l’un de ces phénomènes zymotiques qui sont la clef du problème encore indéchiffrable de la vie.

Origine de cette substance. — • Quoi qu’il en soit

de la nature chimique de la substance active, nous devons chercher à pénétrer son origine et son mode de formation. L’une des premières hypothèses émises est celle d’Emmerich, qui faisait provenir l’anti-toxine de la combinaison de la toxine avec certaines substances albuminoïdes du sang. Il donnait à ce composé complexe le nom d’immunotoxoprotéine. S’il est certain, comme nous le verrons plus loin, que l’existence du pouvoir préventif est lié à l’introduction des produits bactériens dans l’organisme, l’hypothèse d’Emmerich tombe devant le fait suivant, observé par MM. Roux et Vaillard chez les animaux vaccinés contre le tétanos : on peut enlever par des saignées successives une quantité de sang égale à la masse totale de ce liquide sans que le pouvoir anti-toxique en soit pour cela notablement diminué, et cela sans nouvelle introduction de toxine. Cette persistance, en dehors de la présence du facteur admis comme constituant par Emmerich, montre bien que la toxine ne produit pas directement l’anti toxine par une transformation ou une combinaison organique.

Si l'on ne doit pas chercher en dehors de l’économie l'origine effective de l’anti-toxine, on est obligé d’admettre que, quelle que soit sa nature, dynamique ou chimique, elle est formée de toutes pièces par l’organisme et résulte de la mise en activité de ses fonctions vitales sous l'influence

d’agents déterminés, qui sont dans l’espèce les microorganismes pathogènes ou mieux encore leurs produits de culture.

Mais il est difficile d aller plus loin par le raisonnement sans entrer dans le domaine des hypothèses. La présence prépondérante de lanti-toxine dans le sang, rend ardue la détermination exacte du mécanisme de sa production. Il est difficile néanmoins d’admettre une modification directe des humeurs et les partisans les plus absolus de la théorie humorale tendent à concéder que cette action du sérum est due à l’activité de certaines cellules; ils veulent même établir par cette concession une sorte de transition entre les humoristes et les partisans exclusifs des théories cellulaires. A l'appui de cette hypothèse, nous pouvons citer l’intéressante constatation de M. F. Klemperer, qui a vu que le jaune de l'œuf de la poule immunisée était anti-toxique alors que le blanc ne l’était pas.

Mais si l’on se range à cette opinion, certes la plus plausible, étant données les récentes découvertes sur les sécrétions internes, la solution ne semble que reculée et la détermination de l'élément cellulaire qui déverse l anti-toxine dans le sang, est encore à faire.

Nous avons, dans notre travail sur l’immunité, insisté sur le rôle attribué aux leucocytes éosinophiles par certains expérimentateurs, au premier rang desquels il faut citer Hankin et Kantaek.

Pour ces auteurs, ces cellules, auxquelles il n’est dévolu aucune action phagocytaire directe, secréteraient certaines substances protéiques, qualifiées d’alexines, et dont la présence dans les humeurs aurait pour résultat d’exercer une influence nocive sur les microorganismes et de les désarmer contre les leucocytes polynucléaires, les véritables phagocytes qui ne seraient ainsi que des moyens de défense de second rang. On pourrait supposer que la substance préventive est également due à une sécrétion interne de ces alexocytes, puisque tel est le nom que les fauteurs de cette théorie donnent aux cellules éosinophiles.

Les critiques très justes de M. Metschnikoff contre la théorie des alexocytes réduisent à néant cette hypothèse. Cet auteur en effet a démontré que les vaccinations ou les infections sont sans aucun effet sur le nombre ou l’activité de ces cellules qui prennent au contraire une part prépondérante dans l’histologie pathologique de certaines maladies non infectieuses comme la leucocythémie et l’asthme. 11 explique l’erreur d’interprétation de MM. Hankin et Kantack par une confusion due à l’espèce animale qui a servi à leurs expériences. Chez le lapin, en effet, sur lequel ils ont fait leurs recherches, on rencontre un grand nombre de leucocytes polynucléaires, véritables phagocytes, dont le protoplasma contient un grand nombre de granulations qui, malgré leur électivité pour les cou-

leurs d’aniline neutres, peuvent au premier abord en imposer pour des cellules éosinophiles et facilitent ainsi l’erreur dans laquelle semblent être tombés les expérimentateurs anglais; car l’infec tion ou la vaccination exerce sur ces cellules une influence directe très nette, principalement en ce qui concerne leur nombre.

Mais si les leucocytes éosinophiles semblent devoir être mis hors de cause, en est-il de même des autres globules blancs du sang? Parmi les faits connus, les uns sont en faveur de cette opinion, les autres plaident au contraire contre elle. Parmi ces derniers, on peut citer au premier rang l’absence du pouvoir préservateur du pus. Il semble en effet que, si la substance préventive était le produit de l’activité des leucocytes polynucléaires, elle devrait atteindre son maximum dans ce liquide, où ils sont réunis en si grand nombre. Or il résulte des recherches de Botkin que le pus des animaux fournissant un sérum anti -tétanique puissant, possède, au contraire, des propriétés anti-toxiques très faibles. Des observations analogues ont été faites dans d’autres affections.

Néanmoins on ne peut se défendre de quelques rapprochements, entre ce pouvoir préventif et les autres propriétés vitales du sérum sanguin dont nous avons parlé dans le premier chapitre. Or, il semble que ces dernières relèvent en grande partie de l’activité leucocytaire, soit que les globules

blancs sécrètent des ferments spéciaux, soit que leur matière constitutive, la nucléo-albumine, joue un rôle chimique dans la genèse de ces propriétés. Nous n’insisterons pas sur le rôle attribué aux leucocytes dans la coagulation sanguine, et sur lequel Peckelharing est récemment revenu, non plus que sur l’importance que leur prête Arthaud dans la genèse du pouvoir glycolytique.

Mais c’est surtout au pouvoir bactéricide que l’on a voulu comparer la propriété préventive, et malgré les grandes différences qui existent entre ces deux qualités biologiques, il est intéressant de rappeler les observations qui semblent assigner au pouvoir bactéricide une origine leucocytaire. On sait, en effet, depuis les travaux de Behring et Nissen sur le vibrion de la septicémie aviaire, de M. Zaslein sur le vibrion de Koch, que le sérum des animaux vaccinés contre ces microorganismes exerce sur ces derniers une action bactéricide que l’on ne rencontre pas chez les animaux neufs. Or, M. Pfeiffer a montré que chez les animaux hypervaccinés, le sérum sanguin arrive à détruire presque complètement les microbes sans intervention phagocytaire. Des observations de M. Metschnikoff il semble résulter que ce fait, dont on voulait faire une objection à la théorie de la phagocytose, tourne au contraire en sa faveur, si l’on veut songer aux conditions dans lesquelles s’effectue la digestion dans la série animale. D’abord intracellulaire chez les infusoires,

elle devient ensuite mixte, puis extracellulaire, à mesure que l’on s’élève dans l’échelle organique. Il suppose donc, thèse très séduisante, qu’un fait analogue explique l’objection de M. Pfeiffer, et que si les leucocytes des cobayes vaccinés sécrètent des substances capables de tuer les vibrions, chez les hypervaccinés ces dernières deviennent tellement abondantes qu’elles peuvent s’échapper au dehors et diffuser dans le sérum. Se passe- t-il un fait analogue en ce qui concerne le pouvoir préventif? l’avenir nous l’apprendra sans doute.

Quant à la sécrétion de l’anti-toxine par un organe déterminé, les expériences sur ce point sont plutôt négatives. Dans les recherches de MM. Roux et Vaillard sur le tétanos, ces auteurs n’ont rencontré dans aucun organe une prédominance du pouvoir anti-tétanique d’une manière assez constante pour permettre de le regarder comme point originel. Néanmoins, pour des raisons de divers ordres, on a eu surtout une tendance à faire jouer à la rate ou aux capsules surrénales un rôle prépondérant dans la production de l’anti-toxine.

En ce qui concerne la rate, le seul argument est l’expérience, déjà ancienne, mais restée unique et sans contrôle, de MM. Tizzoni et Cattani, qui ont vu que l’on ne pouvait vacciner contre le tétanos les animaux privés de leur rate. Ce fait, rapproché des alexines spléniques de Hankin, tombe devant la constatation de M. Vaillard, qui a observé plusieurs

animaux vaccinés contre le tétanos dont la pulpe splénique ne possédait aucune propriété antitoxique.

Quant aux capsules surrénales, on y a surtout songé par analogie. Des recherches d’Abelous et Langlois il résulte que ces organes semblent exercer une protection contre les toxines organiques qui proviennent de l’activité musculaire. Cette action anti-toxique a été rapprochée du fait anatomique de la congestion presque hémorrhagique des capsules surrénales dans les intoxications par les toxines microbiennes et principalement la toxine diphtérique. Néanmoins, aucun fait positif ne peut être invoqué à l’appui de cette hypothèse.

En somme, il semble certain que le sérum sanguin est l’élément organique qui présente au plus haut point le pouvoir préventif. C’est à lui que semblent avoir emprunté leurs propriétés les différentes autres humeurs de l’organisme auxquelles on a également reconnu une action analogue. La sérosité de l’œdème, bien que contenant moins de fibrine que le sérum sanguin, possède des propriétés égales à celles de ce dernier. L’humeur aqueuse est un peu moins active. L’urine et la salive même provenant d’animaux très fortement immunisés ne possèdent, en général, le pouvoir préventif que dans des proportions extrêmement faibles. Nous avons vu, d’autre part, que le pus ne possédait pas non plus une activité comparable à celle du sérum sanguin.

Une étude spéciale doit être consacrée au pouvoir préventif et anti-toxique du lait. Les premières expériences à ce sujet sont celles d’Ehrlich, qui a constaté que l’alimentation de jeunes souris réceptives par le lait d’une mère réfractaire aux toxines végétales suffisait à leur conférer l’immunité. Dans un travail spécial, MM. Brieger et Ehrlich ont, plus tard, établi les propriétés immunisantes du lait des animaux vaccinés contre plusieurs infections. Dans leurs recherches sur la sérothérapie tétanique, MM. Roux et Vaillard placent le lait immédiatement après le sérum, d’après sa teneur en substance anti-toxique. Cette question a fait l’objet d’un consciencieux travail de M. Ivetscher, qui a établi que le lait d’une chèvre vaccinée contre le choléra possède des propriétés immunisantes très marquées, sans présenter néanmoins aucune propriété bactéricide. Ces conclusions ont été corroborées par les expériences de Klemperer et de Popoff, portant également sur la prévention cholérique. Néanmoins, dans ses recherches sur l’immunisation contre la diphtérie, Koudrevetzki n’a jamais obtenu de résultats positifs bien nets avec le lait d’une chèvre dont le sérum possédait pourtant des propriétés préventives très nettes.

Il semble que cette présence des substances protectrices dans le lait soient surtout un acte de déperdition; aussi la puissance du sérum sanguin diminue-t-elle, toutes choses égales d’ailleurs, plus

rapidement chez les femelles laitières. Malgré la facilité qu’offrirait le lait dans la sérothérapie pratique, il est douteux qu’il arrive, au moins dans de nombreuses affections, à remplacer le sérum immunisant. Néanmoins, dans certains cas, ses propriétés pourraient être utilisées avec succès, principalement en cherchant à concentrer son pouvoir en provoquant un précipité alcoolique qui contient toutes les substances actives et peut être redissous dans un moindre volume d’eau.

Quant à la macération aqueuse des organes splanchniques, qui semble avoir donné entre les mains de Mosny des résultats supérieurs au sérum luimême dans la vaccination pneumonique, elle semble être d’une application restreinte, et il est probable qu’en pratique, on préférera, lorsque l’on pourra choisir, une méthode qui ne nécessite pas comme cette dernière le sacrifice de l’animal.

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