CHAPITRE IV
Comparaison entre la sérothérapie et la méthode pastorienne.— Travaux de MM. Babès et Lepp, Babès et Cerchez. — Expériences de MM. Guido Tizzoni et Schwarz. — Le sérum agit sur l’organisme et non sur le virus. — Conclusions de MM. Babès et Talasescu sur l’utilisation du sérum antirabique chez les animaux de même espèce.
On sait trop peu de chose de précis sur la nature du virus de la rage, pour que nous nous étendions beaucoup sur ce sujet. Nous ne pouvons que rappeler tous les efforts infructueux faits pour isoler, cultiver ou même colorer un microorganisme auquel on puisse attribuer la genèse de cette affection. Néanmoins la localisation très nette de l’agent pathogène sur le système nerveux, et principalement sur le bulbe, permet d’expérimenter sur ce virus avec autant de certitude que si l’on opérait avec des cultures microbiennes pures, et les nombreux travaux qui ont eu l’étude de la rage pour objet, ont montré combien pouvait être féconde l’observation des effets, malgré l’ignorance relative des causes.
La vaccination contre la rage après morsure a donné des résultats si merveilleux, attestant si complètement la perfection de la méthode employée, que toute modification possible au mode opératoire est d’un intérêt plutôt théorique que pratique. Aussi la sérothérapie dans cette affection ne sera-t-elle probablement jamais un procédé d’élection.
Néanmoins il est permis de se demander si le principe lui-même de la vaccination contre la rage ne se rapproche pas singulièrement du principe même du traitement par le sérum. Nous n’apprendrons pas au lecteur que la cure antirabique consiste en injections d’une émulsion de moelle de lapin mort de la rage ; cette moelle recueillie ascptiquement est ensuite desséchée en vase clos et perd progressivement sa virulence parla dessiccation. On commence le traitement par l’inoculation de moelles déjà anciennes (14 jours environ), pour arriver progressivement à l injection de moelle fraîche. Le traitement intensif consiste à franchir rapidement les premières étapes, pour arriver en quelques jours à l inoculation de moelles très virulentes.
Si l’on analyse cette méthode, on voit que la préservation est due à l’absorption d’un mélange de virus actif et de l’organe même dans lequel il s’est développé ; on est en droit de se demander quel est des deux l’agent efficace. Est-ce le virus atténué et la vaccination antirabique doit-elle être comparée aux vaccinations contre le charbon à l’aide de bacté-
ries peu virulentes? L’efficacité après morsure semble devoir mal se concilier avec cette hypothèse. N’est-ce pas plutôt au lissu nerveux lui-même, modifié par l’élément pathogène, qu’est due l’action préservatrice? et cette explication se rapproche bien davantage de l’opinion de M. Pasteur qui admet dans la moelle rabique un élément virulent et un élément vaccinant, distincts l’un de l’autre; le premier disparaissant beaucoup plus vite que le second sous l’influence de la dessiccation.
Il est certain que cette hypothèse est singulièrement corroborée par les recherches des auteurs qui ont expérimenté l’action sur le virus rabique du sérum sanguin des animaux vaccinés contre la rage et ont essayé d’en tirer des déductions thérapeutiques.
Le premier essai dans ce sens a été fait par MM. Babès1 et Lepp, qui, dans un mémoire datant de 1889, rapportent les résultats encourageants que leur avaient donnés les injections de sang de chien vacciné faites à d’autres animaux. Deux
1. M. Babès, dans une récente communication à l’Académie de médecine, réclame en sa faveur la priorité de la découverte du principe de la sérothérapie. Il est certain que son travail sur la rage constitue la première expérimentation du pouvoir préventif du sérum des animaux vaccinés. Néanmoins ce procédé est tellement voisin de la méthode de MM. Richet et Héricourt, utilisant le sérum d’animaux à immunité renforcée par des injections microbiennes, qu’il est dfificile de trancher la question en faveur de l’un ou l’autre.
chiens traités par cette méthode survécurent sur quatre inoculés; quant aux lapins, ils présentèrent après Tinoculation une survie beaucoup plus longue que celle des animaux témoins.
Dansde nouvelles expériences, rapportées en 1891 , les mêmes résultats furent obtenus par MM. Babès et Cercliez. Ces auteurs constatèrent également que le contact de sang de chien vacciné avec le virus rabique, prolongé plusieurs heures, a pour résultat de rendre le mélange inoffensif, manifestant ainsi des propriétés préservatrices suffisamment marquées. Encouragés par ces résultats, MM. Babès et Cercliez essayèrent d’employer sur l’homme ce nouveau mode de vaccination. Pour cela ils se servirent soit de sérum de chien immunisé, soit de sérum d’homme vacciné. Sur 12 individus traités, on n’observa qu’un seul décès, preuve que la méthode n’est pas sans efficacité, mais qu’elle reste néanmoins inférieure aux vaccinations intensives, suivant le système de Pasteur.
Aussi ne doit-on accueillir qu’avec une extrême réserve la substitution de cette méthode à l’immunisation pastorienne, préconisée, — plutôt théoriquement que pratiquement, il est vrai — par MM. Guido Tizzoni et Schwarz. Dans un très remarquable travail paru en 1892, ces observateurs, arrivent à des conclusions qui ne sont pas sans analogie avec celles de Babès. D’après eux toutefois, l'inconstance des résultats de cet auteur est due surtout au choix de
l’animal fournissant le sérum. Ils ont constaté en effet que si le sang des lapins vaccinés rendait rapidement inactif, in vitro, une dose assez considérable de virus rabique, le sérum des chiens présentait une activité beaucoup moins grande. Il en était de même dans les expériences sur l’immunisation des animaux, et le sérum employé se montrait efficace dans ses effets préventifs et curatifs, d’une manière proportionnelle au degré de vaccination de l’animal fournissant le sérum.
Dans leurs expériences, ils ont reconnu que le sérum agissait plutôt sur l’organisme que sur le virus lui-même. Car si l’animal traité vient à mourir après une survie considérable, l’inoculation de son bulbe détermine la mort dans les délais normaux, ce qui prouve que le virus n’est nullement atténué. Poussant plus loin leur analyse, MM. Tizzoni et Schwarz ont cherché à isoler la substance à laquelle le sérum doit ses propriétés, et ont reconnu qu’elle ne dialyse pas et est précipitable par l’alcool, ce qui la rapproche des albumines, que, comme les enzymes, elle est très soluble dans la glycérine, et comme les globulines, précipite par le sulfate de magnésie.
Nous voyons donc par ce court aperçu que si, pour les raisons que nous avons exposées plus haut, ces recherches ne sont probablement pas appelées à recevoir une sanction pratique, elles présentent néanmoins un très grand intérêt théorique au point de vue de la portée générale de la méthode
sérothérapique, en en montrant l’efficacité dans une affection aussi éloignée que la rage, du type ordinaire des maladies infectieuses.
Toutes ces conclusions ont été corroborées par de nouvelles recherches de M. Babès, qui, en 1892, et récemment encore en collaboration avec M. Talasescu, a établi l’efficacité du sérum des animaux vaccinés contre la rage, en attirant l’attention sur ce fait intéressant que le sérum des animaux vaccinés se montre surtout efficace sur les animaux de même espèce, c’est-à-dire que le sérum de lapin agit surtout chez le lapin, et celui du chien chez le chien.