CHAPITRE XIU
L'histoire de la sérothérapie antipesteuse offre ce point intéressant d'une étude entreprise sous la pression et pour les besoins urgents d'une épidémie régnante.
Il s'agissait, contre une maladie dont la thérapeutique était absolument négative^ de trouver une médication, et la jeune méthode sérothérapique eut cette bonne fortune de rencontrer sur ce terrain une de ses plus heureuses applications.
Préparé par ses recherches antérieures sur le bacille de la peste, M. Yersix fit les premières injections de sérum antipesteux à Amoy et à Canton, en Chine, dès le mois de juin 1896.
Avant de dire les résultats de ce traitement, il
convient de noter quelques particularités, révélées par les essais de vaccination des animaux.
Les premières tentatives d'immunisation faites par MM. Yersin, Calmette et Borel, avaient consisté à injecter, à des lapins, des cultures filtrées du bacille pesteux. Ce procédé s'était montré inefficace .
Les mêmes auteurs injectèrent alors à leurs animaux de grandes quantités de bacilles pesteux tués par la chaleur (à 58° C. pendant une heure). Une ou deux injections dans les veines ou le péritoine d'une certaine quantité de ces cultures stérilisées à basse température rendaient les animaux malades sans les tuer, et suffisaient pour les protéger contre l'inoculation des bacilles vivants et virulents, à la seule condition qu'ils fussent parfaitement rétablis de l'inoculation vaccinale. Avec l'injection sous-cutanée des mêmes cultures chauffées, l'immunisation est plus lente, elle n'est obtenue qu'après quatre injections. Sa durée, dans les deux cas, est au moins de deux mois.
Le sérum des lapins ainsi immunisés est à la fois préventif et curatif. A la dose de trois centimètres cubes, il prémunit un lapin contre l'inoculation sous -cutanée du bacille virulent. A la même dose, il arrête l'infection et guérit l'animal, à la condition
que cekii-ci soit traité peu après l'inoculation du virus, douze heures au plus.
Chez le cheval, animal peu sensible à l'infection pesteuse, les mêmes auteurs ont employé, pour obtenir un sérum actif, des cultures vivantes du bacille pesteux en injections intra-veineuses. Ces injections doivent être répétées plusieurs fois, à doses progressives. L'animal est alors assez malade ; il maigrit beaucoup, mais son sérum acquiert une grande puissance spécifique. Il se montre préventif, pour la souris, à la dose de un dixième de centimètre cube, etcuratif àladosedeuncentimètrecubeet demi.
C'est avec du sérum de cette provenance que M. Yersin traita ses premiers pestiférés^ dans les essais que nous venons de rappeler, en juin et juillet 1896.
Les résultats d'abord obtenus furent vraiment merveilleux; et l'on put dire sans exagération que le remède de la peste — et un remède héroïque — était maintenant entre les mains des médecins.
En effet, sur 20 pestiférés traités, deux seulement avaient succombé. Contre un mal dont la mortalité normale est de 80 à 90 p. 100, c'était une réduction de la léthalité à 7,6 p. 100; c'était l'espoir d'arracher à la mort plus de 80 des victimes désignées sur 100 personnes atteintes.
Mais les nouvelles applications de la sérothérapie faites l'année suivante à Bombay ne furent pas si heureuses. Elles donnèrent cependant encore d'excellents résultats.
Arrivé à Bombay, en pleine épidémie, avec une faible provision (600 doses de 10 centimètres cubes) de sérum antipesteux qu'il rapportait de Nha-Trang, M. Yersin institua une première série de traitements sur 50 malades pris tant au premier qu'au deuxième et au troisième jour de la maladie. 11 eut alors
33 guérisons et 17 décès, soit une mortalité de
34 p. 100 dans l'ensemble.
Il convient cependant de sérier les malades traités, d'après la date de la maladie. En effet, dans les cas pris dès le premier jour, la mortalité n'avait été que de 10 p. 100, les cas pris au 2^ jour avaient donné une mortalité de 30 p. 100, ceux pris au 3^ jour avaient fourni la proportion de 50 décès sur 100 traités, et enfin ceux pris au 4' jour avaient succombé dans la proportion de 60 à 70 p. 100.
Au premier et au deuxième jour de la maladie, M. Yersin avait obtenu la guérison avec 40 à 50 centimètres cubes de sérum ; au troisième jour, il lui en avait fallu injecter de 70 à 80 centimètres cubes, et les doses avaient dû être encore forcées chez les malades traités le quatrième jour. A ce moment, les
malades paraissaient vraiment être trop intoxiqués pour être encore sensibles à la médication,
La première statistique de M, Yersin était-elle illusoire? Résultait-elle seulement d'une série heureuse ? Ou pouvait-on trouver la raison de la différence des résultats obtenus dans quelque modification apportée à la préparation du sérum entre les deux séries de traitements?
Il nous paraît que cette dernière supposition est légitime, et suffit à expliquer la moindre activité du sérum employé dans la deuxième série. Celui-ci, en effet, provenait d'animaux immunisés, non plus avec des cultures vivantes, mais avec des cultures stérilisées.
Un envoi de 300 doses de ce sérum de qualité inférieure, provenant du Laboratoire de Nah-Trang, et arrivé en mars 1897, donna encore des résultats moins satisfaisants, et M. Yersin, doutant de sa bonne préparation, résolut d'en interrompre l'emploi jusqu'à l'arrivée du sérum expédié par l'Institut Pasteur de Paris.
Mais ce sérum, pour des raisons de prudence qu'il est facile de comprendre, avait encore été préparé avec des cultures mortes, c'est-à-dire seulement avec les toxines pesteuses, et les résultats thérapeutiques
continuèrent à être bien inférieurs à ceux des premiers essais d'Amoy et de Canton.
Môme résultat, d^ailleurs, entre les mains de MM. Wyssokowitz et Zabolotny, avec du sérum préparé suivant le même procédé, insuffisant sans nul doute, à Saint-Pétersbourg.
Enfin M. Simond faisait à son tour connaître les résultats de sa pratique sérothérapique antipesteuse dans rinde anglaise, par l'emploi du sérum préparée l'Institut Pasteur de Paris ; ses observations et sa statistique peuvent être considérées comme donnant définitivement ce qu'on peut attendre de cette médication, dans les conditions oii l'on est réduit à préparer sa matière.
Dans les hôpitaux de Kurachee, M. Simond a injecté, de préférence, toutes les fois qu'il en a eu l'occasion, les pestiférés malades depuis moins de quatre jours, même quand ils paraissaient tous près de la mort. IJ a traité aussi, toutes les fois que cela lui a été demandé, les malades ayant plus de quatre jours de maladie, et dont l'état était très grave. Il en résulte que la proportion des cas soumis au traitement dans un état désespéré et voisin de l'agonie est considérable. Mais cela môme est intéressant, car pour apprécier la réelle valeur d'un traitement, il faut considérer surtout la nature des cas traités plu-
tôt qu'une statistique brute que le hasard des circonslances peut faire plus ou moins bonne.
En réalité, toujours la mortalité la plus forte fut celle des malades entrés dans les trois premiers jours. Si l'on injecte tous les entrants qui ont dépassé cette période, on obtient une excellente proportion de succès, mais que l'on ne peut attribuer au traitement en totalité.
A Kurachee^ M. Simond n'a traité les pestiférés malades depuis plus de trois jours que lorsque leur état était très grave, ce qui explique qu'il n'a eu que peu de succès avec cette catégorie de malades ; car, dans ces conditions et à cette période, l'action du sérum est décidément douteuse. D'une façon générale, avec M. Simond comme avec les autres médecins, les cas graves qui ont guéri étaient surtout des cas récents.
Les guérisons des pestiférés atteints de pneumonie pesteuse primaire ou secondaire sont aussi toujours exceptionnelles, et M. Simond pense que l'on ne pourra intervenir avec avantage dans cette forme que lorsqu'on sera muni d'un sérum beaucoup plus actif que celui actuellement employé.
La proportion des malades pneumoniques traités par ce médecin a été considérable (16 sur 75 cas). Voici d'ailleurs sa statistique générale, comprenant
tous les malades traités^ avec les proportions de guérisons et de décès pour les différentes catégories :
1" Chiffres généraux.
Malades traités 7S
Malades guéris 38
Morts 37
2° Guérisons par rapport à la gravité des cas.
Cas buboniques très graves guéris 14
— graves 13
— légers 6
Cas pneumoniques guéris 3
3° Décès par rapport à la forme de la peste.
Cas pneumoniques 13
Cas sans bubons ni pneumonie ......... 3
Cas buboniques 23
Parmi les décès figurent 12 cas qui ont reçu l'injection étant presque moribonds.
4° Guérisons et décès parmi les cas buboniques par rapport à l'ancienneté de la maladie.
Cas buboniques. Traités. Guéris. Morts.
Au l".jour 5 4 1
Au T jour 22 14 8
Au Séjour 14 9 5
Au h-' jour 6 2 4
Au 5" jour 2 0 2
Au 6' jour 1 0 1
Total 50 29 21
Sur 41 cas de peste bubonique traités dans les trois premiers jours, on trouve 27 guérisons et 14 décès; sur 9 cas buboniques traités après le troisième jour, on trouve 2 guérisons et 7 décès.
Au total, toutes les statistiques sont maintenant suffisamment concordantes. Elles prouvent que la mortalité de la peste a pu être réduite, grâce à la sérothérapie, de 80 pour 100 à 40 pour 100. Le sérum, en d'autres termes, sauve un individu sur deux condamnés à mort.
Empressons-nous de reconnaître que ce résultat est admirable. S'il nous paraît insuffisant, c'est que nous croyons la sérothérapie antipesteuse capable de
donner mieux. Il est vraisemblable que les premiers succès de M. Yersin ne sont pas dus au hasard, et il paraît démontré que le sérum devra être préparé, quand les circonstances le permettront, en injectant aux chevaux à immuniser, soit sous la peau, soit dans la veine, des cultures virulentes.
Bien entendu, cette préparation ne pourra être faite que dans les localités déjà contaminées par l'épidémie, car les laboratoires et surtout leurs annexes peuvent, dans ces conditions, se transformer en des foyers d'épidémie redoutables. L'épidémie du laboratoire de Vienne nous en a apporté une preuve, que nous n'avions pas attendue pour signaler le danger.
Mais cette nécessité d'opérer en pays ennemi n^est pas en somme une raison suffisante pour abandonner la préparation d'un remède aussi héroïque que le sérum antipesteux préparé dans les bonnes conditions, et les frais que cette préparation entraînerait ne sauraient être en somme bien considérables.
Il faut cependant compter avec des pertes sensibles d'animaux, car l'inoculation de cultures virulentes aux chevaux ne va pas sans de grands risques, qui peuvent même se chiffrer par une mortalité de 50 p. 100.
Il n'a été question, dans ce qui précède, que des propriétés curatives du sérum antipesteux ; mais ses propriétés préventives sont au moins tout aussi importantes, et de nature à rendre, en pays contaminé, d'immenses services.
Chez la souris, le lapin, le cobaye, espèces qui ont été l'objet de nombreuses expériences, le sérum antipesteux s^est montré très régulièrement et très énergiquement préventif. Mais les expériences qui établissent ce fait de la façon la plus saisissante ont été faites sur le singe par MM. Zabolotny et Wysso- KOWiTz. Ces auteurs, en effet, ayant eu l'heureuse idée de rechercher si le singe était sensible à la peste, constatèrent bientôt que la maladie était chez lui si semblable à ce qu'elle est chez l'homme, que cet animal convenait mieux que tout autre aux études expérimentales.
Avec le sérum de M. Yersin, les deux médecins russes réussirent d'abord à guérir des singes malades de la peste, à la condition toutefois d'en administrer des doses considérables et de ne pas intervenir trop tard. Deux jours après l'infection, il suffisait d'en injecter 20 grammes sous la peau ; mais on échouait constamment si l'on intervenait 24 heures seulement
avant la mort de l'animal. Lorsque la quantité de sérum injectée était trop faible, ou le traitement entrepris trop tard, une amélioration pouvait encore se produire, mais elle était suivie d'une rechute mortelle après une quinzaine de jours.
Ces expériences, faites sur un animal extrêmement sensible à la peste, apportaient une confirmation éclatante de l'efficacité du sérum antipesteux.
Gomme chez l'homme, l'action du sérum chez le singe se manifestait par l'abaissement brusque de la température, par la disparition de la somnolence et du délire, et par le retour rapide au bien-être.
Ces faits étant constatés, MM. Wyssokowitz et Zabolotny prirent deux singes, auxquels ils injectèrent dix centimètres cubes de sérum antipesteux. Huit jours après, ils leur inoculèrent une culture vivante de bacille pesteux, en même temps qu'à deux singes neufs pris comme témoins.
Le résultat fut net et décisif. Les deux singes immunisés par le sérum ne présentèrent absolument aucun trouble, tandis que les deux singes témoins mouraient le 7" jour.
Certes il est plus difficile de démontrer le pouvoir préventif du sérum chez l'homme, car ce dernier ne peut être l'objet des mêmes expériences comparatives ; et l'on peut toujours présenter cette objection
que si un individu traité préventivement n^a pas contracté la peste, c'est qu'il ne devait pas la prendre.
Cependant, non seulement il est très légitime, en cette matière, de conclure du singe à l'homme, mais encore quelques faits sont à citer, qui apportent la démonstration qu'une expérience ne saurait faire.
Un médecin des colonies, M. Bokneau, rapporte ce qui suit [Archives de médecine navale et coloniale^ septembre 1897, page 220) : Deux membres de la Mission scientifique autrichienne, envoyée à Bombay pour y étudier la peste, et inoculés préventivement par le sérum, se piquent à la main en faisant une autopsie de pestiféré. Ils présentent, à la suite de cette véritable inoculation expérimentale, du gonflement de la région piquée^ un peu d'engorgement des ganglions axillaires, mais n'éprouvent ni fièvre ni douleur, et après quelques jours sont complètement rétablis.
Autre fait : Le garçon de laboratoire de la Mission russe, égratigné maintes fois et sali par les singes infectés, est resté indemne de tout accident pesteux.
M. Yersin, dans un assez grand nombre de cas, a pratiqué ces injections préventives de sérum, et il a pu conclure que dix centimètres cubes sont une dose capable de conférera l'homme une immunité valable pour une quinzaine de jours. Après ce délai, il serait
LA SKHOTU. 10
nécessaire de procéder à une nouvelle injection de la même dose.
A Manidvi, M. Yersin a vacciné préventivement plus de 600 personnes. Deux seulement d'entre elles ont contracté la peste, plus de quinze jours après l'opération.
Cette revaccination est une pratique à laquelle il serait en somme facile de se conformer.
Dans les villes en proie à une épidémie en pleine activité, il faudrait immuniser d'abord les médecins et les personnes que leurs fonctions appellent auprès des malades ou mettent en contact avec les cadavres ; puis les habitants survivants des maisons où la peste aurait déjà fait des victimes. La faible quantité de sérum nécessaire pour obtenir une action préventive suffisante permettrait de multiplier ces injections prophylactiques.
Dans nos ports, si quelque foyer venait à se déclarer à la suite d'une importation par voie de mer, il est vraisemblable que ^immunisation du personnel chargé des soins médicaux et des mesures de désinfection suffirait à l'éteindre sur place , et rendrait inutile l'emploi de grandes quantités de sérum curatif .
Nous pouvons donc nous considérer comme étant
en possession, grâce à la sérothérapie, d'un traitement qui permettra de réduire les meurtrières épidémies dont le moyen-âge nous a laissé le terrifiant souvenir, aux proportions d'une maladie qui ne serait pas plus redoutable que celles avec lesquelles nous sommes familiarisés.
Grâce encore à la sérothérapie, l'Europe paraît revenue maintenant des vives alarmes dans lesquelles l'avaient jetée les nouvelles venues d'Orient, à la fin de l'année 1896.
Il faut souhaiter que l'action bienfaisante de ce traitement soit portée aux lieux mêmes oh le mal continue ses ravages. Une campagne humanitaire, quelques grands sacrifices pécuniaires qu'elle exigeât, vaudrait bien d'être entreprise. Elle ne coûterait jamais ce que coûte la moindre de ces expéditions militaires auxquelles on se résout si facilement, et les bénéfices en seraient incalculables.