CHAPITRE XIV
Les premières expériences de sérothérapie antityphoïdique sont dues à MM. Brieger, Kitasato et Wassermann. Dans ces expériences, l'immunisation était conférée aux animaux par l'injection d'une petite quantité de solution aqueuse de l'extrait de cultures du bacille typhoïdique, préalablement chauffées entre 80 et 90 dégrés, réduites par évaporation au dixième et précipitées par l'alcool.
MM. CiiANTEMEssE ctWiDALont repris ces expériences, en se servant simplement de cultures virulentes stérilisées à 100 degrés ; el ces auteurs ont constaté que le sérum des animaux, cobayes ou lapins, ayant reçu ce liquide supposé vaccinal, possédaient en effet un sérum capable d'immuniser d'autres animaux, à dose relativement faible.
Ainsi, un cobaye ayant reçu dans son tissu cellulaire deux centimètres cubes de sérum de lapin vacciné, pouvait recevoir le lendemain un centimètre cube et demi de culture virulente de bacille typhoïdique dans le péritoine, et résister à cette inoculation.
MM. Chantemesse et Widal ont également constaté ce fait, que nous avons noté, Charles Richet et moi, dès nos premières sérothérapies expérimentales, à savoir que l'injection de sérum d'un cobaye normal, sans se montrer aussi efficace que celle de sérum d'animaux vaccinés, avait cependant une certaine action, retardait certainement la mort des animaux^ et pouvait même dans certains cas les préserver.
MM. Lœffler et Abel (1895), d'autre part, ont pu établir très rigoureusement que le sérum d'animaux non immunisés (contre le bacille typhique ou le coli-bacille) avait un pouvoir curatif, non seulement contre la dose mortelle minimum du bacille typhique ou du coli-bacille, mais encore contre les plus faibles multiples de cette dose.
Rappelons ici que cette action du sérum normal a été retrouvée par M. Bertin dans des essais de sérothérapie antidiphtérique avec du sérum de cheval non immunisé.
Dans une autre série d'expériences, MM, Chante-
MESSE et WiDAL oiit repris les recherches faites en 1892 par M. Stern, qui avait alors démontré que le sérum sanguin pris chez un homme pendant la convalescence d'une fièvre typhoïde, possède le pouvoir de rendre la souris réfractaire à Tinfection par le bacille d'Eberth.
Par l'emploi de sérum provenant d'individus en cours de fièvre typhoïde ou guéris de cette maladie depuis plus ou moins longtemps, les auteurs français ont constaté également que, d'une façon générale, le cobaye peut être immunisé contre l'action du bacille typhoïdique virulent par l'injection souscutanée d'une petite quantité de sérum d^anciens typhoïdiques , à quelque époque que remonte leur maladie.
L'immunisation ainsi conférée semble avoir une durée limitée à un mois environ. A ce propos, les auteurs font remarquer — et cette remarque est applicable à toutes les vaccinations par le sérum, — combien cette immunisation est différente de la vaccination proprement dite par les cultures atténuées ou leurs produits.
Avec les produits des cultures, il faut des doses considérables et une durée de plusieurs jours avant d'obtenir l'état réfractaire; mais l'état réfractaire qui fait suite à cette préparation est durable ; on le
constate encore après plus de deux mois, et il est d'autant plus accentué que la dose des substances solubles injectées a été plus considérable.
Au contraire, Timmunité par les sérums vaccinaux s'acquiert très rapidement et avec une faible dose : quelques heures de temps et quelques centimètres cubes de dose suffisent pour la produire; mais après un mois, elle a déjà disparu.
Dans l'espèce, l'immunisation par le sérum ne protège pas les animaux contre l'action des toxines typlioïdiques.
Quoi qu'il en soit, ces premiers faits étant acquis, MM. CiiANTEMEssE et WiDAL out entrepris le traitement des animaux infectés; et, donnant le sérum spécifique à des cobayes qui trois heures auparavant avaient reçu une inoculation virulente, ils ont vu que ces animaux survivaient.
Etant donné une maladie expérimentale, comme la fièvre typhoïde chez le cobaye, évoluant en douze ou quatorze heures, on peut admettre une action réellement curative du sérum, et non pas seulement une action préventive après injection. D'ailleurs, trois heures après l'inoculation, on constate déjà la présence des bacilles typhoïdiques dans le sang.
Six heures après l'inoculation, la sérothérapie, chez le cobaye, est devenue impuissante.
Avec le sérum des individus convalescents de fièvre typhoïde, ou même ayant eu la fièvre typhoïde depuis plusieurs années, les mêmes expérimentateurs ont obtenu des effets thérapeutiques comparables à ceux obtenus avec le sérum des animaux vaccinés.
Assurément, ces recherches expérimentales pouvaient être considérées comme constituant une base solide à la sérothérapie de la fièvre typhoïde chez l'homme et semblaient en présager l'éclatant succès.
Cependant, dans les deux premiers cas ainsi traités, et malgré l'emploi de doses considérables (jusqu'à 180 centimètres cubes de sérum), injectées au moment de l'apparition des taches rosées, la maladie n^a pu être sensiblement enrayée dans son cours.
Ici, il nous faut remarquer que la fièvre typhoïde, arrivée à sa deuxième phase, laquelle est caractérisée par l'éruption roséolée, est alors — ainsi que nous l'avons soutenu il y a bien longtemps déjà \ une maladie surtout toxique, une toxémie ; et qu'il n'est pas surprenant qu'une sérothérapie, plutôt anti-infectieuse qu'antitoxique, soit alors inefficace.
1. L'action des microbes dans les maladies, in Revue scientifique, n° du 15 novembre 1884, p. 621.
LA SÉROTHÉRAPIE DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE l?)3
Il en va, dans ces conditions, comme de la sérothérapie antitétanique, qui est déjà appliquée trop lard, si les premiers accidents nerveux ont apparu.
La sérothérapie antityphoïdique est donc indiquée dans la première période de la maladie, c'est-à-dire dans le cours du premier septénaire. Dès 1892, M. Sanarelli avait d'ailleurs insisté sur ce point, que le sérum n'était actif qu'administré dès l'apparition des premiers symptômes.
Cette observation clinique confirme à nouveau le fait expérimentalement démontré par MM. Chantemesse et Widal, et aussi par M. Sanarelli, à savoir que le sérum antityphique n'est pas un sérum antitoxique ; et comme M. Sanarelli a également démontré qu'il n'est pas bactéricide in vitro^ on est conduit à admettre qu'ici encore, le sérum immunisant ne peut agir que comme stimulant de Taction phagocy taire,
M. Bargellini a d'ailleurs constaté directement que la phagocytose est activée dans des proportions considérables chez les animaux vaccinés et chez les animaux sérothérapisés, moins cependant chez les seconds que chez les premiers.
* * La nécessité, pour intervenir efficacement avec
la sérothérapie, de commencer le traitement dès les premiers jours de l'infection est, il faut le reconnaître, une condition très défavorable, et qui devait s'opposer à l'application de cette méthode par les médecins.
En effet, le diagnostic de la fièvre typhoïde est, pour le plus grand nombre des cas, hésitant dans le premier septénaire ; et le médecin attend généralement l'apparition des taches rosées pour se prononcer.
Or, à ce moment, il serait déjà trop tard pour intervenir utilement. Le séro-diagnostic est également incapable de lever cette difficulté, puisque luimême ne peut être fait en toute sûreté qu'après le premier septénaire, précisément quand l'infection est entrée dans sa phase toxémique.
Telle est la raison pour laquelle la sérothérapie antityphique n'est pas entrée dans la pratique médicale ; et pour laquelle, vraisemblablement, elle n'y entrera pas, malgré sa valeur dans le domaine expérimental, et son grand intérêt scientifique.