CHAPITRE XVIJI
En 1896, M. Juan de Dios Carrasquilla faisait part à l'Académie de médecine de Bogota (Colombie) des résultats qu'il avait obtenus en instituant le traitement sérothérapique de la lèpre.
Le microbe de la lèpre étant connu, mais n'ayant pas encore pu être cultivé, ce médecin avait dû se borner à injecter à des animaux — chèvre et cheval — dans l'intention de Jes immuniser, du sang de lépreux en évolution morbide.
Les injections du sérum fourni ensuite par les animaux ainsi traités auraient donné des résultats tout à fait remarquables : Guérison des tubercules par résorption ou par suppuration, cicatrisation
des ulcères, retour de la sensibilité et de la fonction sudorale de la peau, décoloration des taches, réapparition de l'activité sexuelle, disparition des troubles de la vue, etc.
L'auteur insiste sur ce fait que, chez les malades les plus gravement atteints , aucune nouvelle manifestation morbide, aucune nouvelle lésion ne s'était produite plus d'un an après la cessation du traitement.
L'année suivante, en septembre 1897, M. Olaya Laverde faisait à notre Académie de médecine une communication sur les effets de cette même sérothérapie, observés sur des malades ayant reçu du sérum d'animaux — âne , chèvre , mouton — préparés soit avec du sang de lépreux, soit avec du suc de léprômes.
M. Laverde remarquait que le sang d'âne normal ne donnait chez les lépreux que des résultats peu marqués, tandis que le sérum d'un bouc ayant reçu huit jours auparavant du suc de léprômes avait paru être surtout actif.
Soixante malades avaient été traités par ce sérum, dont ils avaient reçu de 35 à 40 injections de 2 à 3 centimètres cubes.
D'une façon très générale, leurs lésions s'étaient considérablement améliorées. Sous l'influence des
injections, on avait vu les indurations diminuer, les infiltrations se résorber, les tubercules s'affaisser, la pigmentation s'atténuer ; après suppuration, la cicatrisation des ulcères était rapidement obtenue ; l'anesthésie cutanée avait disparu, la peau avait une tendance à reprendre son aspect normal, les douleurs s'étaient calmées ; les parésies musculaires s'étaient amendées rapidement, les articulations avaient repris leur jeu normal.
En somme, concluait M. Laverde, le changement produit par la sérothérapie était tel, que les malades avaient perdu leur aspect caractéristique,, et semblaient vraiment guéris.
Notons qu'il s'agissait surtout de malades arrivés à la deuxième période de la lèpre.
A l'occasion de cette communication de M. Laverde, une Commission, composée de MM. Besnier, Fournier, Hallopeau et Roux fut chargée par l'Académie de médecine d'étudier les effets des injections hypodermiques du sérum antilépreux que lui avait adressé M. J. de Dios Garrasquilla.
Le traitement, institué par M. Hallopeau, porta sur six malades de l'Hôpital Saint-Louis, qui reçurent tous de nombreuses injections de sérum.
Sur ces six malades atteints de lèpre tuberculeuse, trois ne présentèrent aucune modification
SOUS l'influence du sérum ; mais les trois autres furent améliorés d'une façon très remarquable. Leurs tubercules s'affaissèrent, et, chez l'un deux, ils disparurent même complètement, ne laissant à leur place que des taches pigmentées; la sensibilité, gravement atteinte, se rétablit.
En lisant les observations du rapporteur de la Commission, M. Hallopeau, il nous a paru retrouver ces améliorations — contingentes — souvent seulement esquissées, et qui s'arrêtaient en route, que nous avions observées couramment dans la sérothérapie de la tuberculose, et dont il sera parlé plus loin à propos de la sérothérapie du cancer.
On ne saurait d'autre part repousser les observations de MM. Carrasquilla et Laverde ; et de tous ces faits on peut conclure, qu'au point de vue de la pratique médicale, la sérothérapie de la lèpre doit être considérée comme capable d'apporter, pour le soulagement des malades, sinon pour leur guérison radicale, des ressources que le clinicien ne saurait négliger ; d'autant que cette médication paraît d'autre part absolument inoffensive.
Assurément aussi, au point de vue plus scientifique de l'expérimentation, cette sérothérapie antilépreuse présente encore une grande lacune ; mais de nouveaux progrès dans la connaissance des con-
ditions biologiques du bacille de la lèpre permettront quelque jour, sans doute, de reprendre cette étude plus méthodiquement.
La nature parasitaire des tumeurs malignes étant, sinon démontrée, au moins très vraisemblable, il nous avait paru indiqué, à Charles Richet et à moi, de tenter l'application de la méthode sérothérapique à ce terrible mal.
L'ignorance où nous étions du microbe ou des microbes pathogènes des tumeurs cancéreuses n'était pas un argument valable contre cette tentative ; car l'exemple était venu de haut^ de Pasteur lui-même dans ses recherches sur la rage, qui avait prouvé qu'il est possible de passer par dessus le microbe pour atteindre le mal, et le guérir.
Dès le commencement de l'année 1895, nous préparions donc des animaux en leur inoculant, dans
les veines et sous la peau, des sucs provenant de tumeurs malignes de diverse nature, et nous étions bientôt en mesure d'administrer à des cancéreux le sérum de ces animaux — des chiens et des ânes.
Dans cette sérothérapie, en effet, toute la partie expérimentale était nécessairement omise, par cette raison que, si quelques animaux tels que le chat et le chien semblent bien susceptibles de devenir cancéreux, cependant les cancers de l'espèce humaine ne peuvent leur être transmis par inoculation, et doivent être dès lors considérés comme produits par des parasites propres à l'homme.
Notre observation, au cours de ces recherches, vient d'ailleurs confirmer cette hypothèse ; car, après avoir administré des sucs cancéreux à plus de cent chiens, ânes ou chevaux^ nous n'avons jamais rien observé qui indiquât une transmission possible du mal à ces animaux.
Ce qui ne veut pas dire cependant que ceux-ci soient insensibles aux toxines contenues dans ces sucs ; car, après des injections fréquemment répétées — tous les huit jours, par exemple — à la dose d'une vingtaine de centimètres cubes, il n'était pas rare de voir des chiens présenter une cachexie spéciale, caractérisée par un profond amaigrissement,
à laquelle ils succombaient. Mais l'autopsie ne montrait absolument aucune lésion organique.
Parmi les sucs cancéreux, ceux qui provenaient des tumeurs épithéliales étaient particulièrement toxiques. Alors que les sucs des carcinomes et des sarcomes de toutes les variétés étaient apparemment bien tolérés à d'assez fortes doses — 20 centimètres cubes pour des chiens de dix kilogrammes ; 100 centimètres cubes pour des ânes de taille moyenne, en injection intra-veineuse, — les sucs d'épithéliomes provoquaient des accidents assez graves pour amener parfois la mort immédiate des animaux. Ceuxci présentaient alors des troubles comparables à ceux que produit l'inoculation d'un venin, et si l'injection était faite dans la veine, la mort survenait par syncope respiratoire. Lorsqu'au contraire l'injection était faite sous la peau, la région devenait immédiatement très douloureuse, se tuméfiait bientôt, et présentait dans la suite un sphacèle étendu.
L'observation de ces troubles est particulièrement intéressante, si l'on veut bien considérer que les sucs des épithéliomes de la cavité buccale, et du col utérin se sont montrés spécialement toxiques, et que les accidents auxquels ils donnent lieu sont très semblables à ceux que déterminent les venins, qui sont également sécrétés par des cellules épithéliales.
Noire sérum supposé anticancéreux étant ainsi préparé, nous crûmes devoir, pour assurer la précision du diagnostic des premiers cas à soumettre à cette nouvelle sérothérapie, demander le concours de MM. Reclus et Terrier.
Le 10 mars 1895, nous remettions donc à ces deux chirurgiens le sérum provenant de deux chiens et d'un âne qui avaient reçu l'extrait d'un ostéo-sarcome enlevé le 9 février par M. Reclus.
Deux malades furent aussitôt mis en traitement ; en voici les observations résumées :
Cas de M. Terrier. — Il s'agit d'une femme opérée le 23 octobre 1894 d'une tumeur de la paroi thoracique gauche, datant de 8 mois. L'examen microscopique avait alors montré une structure fibro-sarcomateuse de la tumeur, avec dégénérescence globo-cellullaire et tendance télangiectasique. Cette femme est revue à l'Hôpital Bichat le 7 février 189S. Il y a récidive. La tumeur nouvelle est grosse comme une petite orange, d'aspect globuleux, aplatie contre le thorax auquel elle adhère à sa partie supérieure. Peau intacte, non adhérente ; pas de douleurs, pas d'engorgements axillaires ni ingui-
naux. Etat général assez bon, quoiqu'il y ait amaigrissement notable. 9 grammes d'urée par litre. — Le 12 mars, 1'"'' injection de 3 ce. de sérum autour de la tumeur, dans le tissu cellulaire ; 40 injections semblables sont faites ensuite, une chaque jour. — A partir du 25 mars, la tumeur diminue et s'aplatit progressivement. A la fin du traitement, elle était réduite au tiers de son volume, et se présentait sous la forme de petits noyaux indurés. L'état général s'était sensiblement amélioré, et la malade avait engraissé d'une façon appréciable.
Ainsi, une tumeur reconnue cancéreuse à l'examen microscopique (récidive sur la cicatrice) avait été non seulement améliorée, mais guérie par les injections de sérum, alors que tout traitement, autre que l'ablation par l'instrument tranchant, eût été impuissant à la modifier.
Revue six mois plus tard, la malade avait conservé son amélioration.
Sur un deuxième malade, traité par M. Reclus, le résultat avait été plus brillant encore, mais il y avait peut-être quelques réserves à faire sur le diagnostic.
Voici le résumé de cette observation :
Cas de M. Reclus. — Homme de 44 ans ; entré à la Pitié le 27 mars 1895^ pour une tumeur
de la région épigastrique inférieure, nettement perceptible à la palpation : dure, irrégulière, peu mobile , ayant le volume d'une grosse orange. Teint jaune, cachectique. Amaigrissement général, progressif. Douleurs épigastriques extrêmement vives. Vomissements rebelles à tout traitement depuis six mois ; mais pas d'hématémèse, ni de mélsena. Le diagnostic, porté sans hésitation par M. Reclus d'une part, et d'autre part par la totalité des candidats au Bureau central qui ont eu à l'examiner pour leur concours, est : cancer de l'estomac. — Le pronostic est assez grave pour que l'on recule devant une intervention chirurgicale. — Le 6 avril, première injection de 4 ce. de sérum ; et, à partir de ce jour jusqu'au 24 avril, injection totale de 64 centimètres cubes. Prompte amélioration de l'état général. Le 10 avril, poids de 55 ks. ; le 16 avril, 58 ks. ; le 23 avril, 60 ks. Dès le 10 avril, la tumeur diminue de volume ; et la diminution va tellement s'accentuant que, le 20 avril, elle ne peut plus être sentie comme tumeur isolée, saillante. Le 27 avril, on constate seulement, à la région épigastrique, un plan résistant, de l'empâtement profond, difficile à limiter, alors que la tumeur globuleuse du début a complètement disparu.
En présence de ces résultats inespérés, et admi-
rables, étant donné que les malades traités avaient été choisis et observés par deux chirurgiens de la plus grande expérience, on comprendra que nous n'ayons pas cru devoir différer la publication des deux observations, qui furent communiquées à l'Académie des sciences, dans sa séance du 29 avril 1895.
En même temps, M. Reclus, M. Pinard, M. Terrier, M. Faure, M. Tuffier^ M. Livon, M. Hallopeau, et d'autres chirurgiens encore, entreprenaient le traitement sérothérapique d'un certain nombre de cancéreux.
Hélas I après une période d'amélioration parfois très marquée, toujours incontestable, il apparaissait bientôt que nous ne possédions pas^ comme nous l'avions cru pendant un instant, le remède spécifique du cancer.
Entre temps, d'ailleurs, le diagnostic du cas de M. Reclus avait été fort contesté, et une parcelle de la tumeur de la malade de M. Terrier, soumise à l'examen bactériologique de M. Cornil, devait être reconnue comme étant de nature tuberculeuse.
Ainsi, en dépit de toutes les précautions dont nous nous étions entourés, nous n'avions eu que deux diagnostics douteux, et les deux cas de guérison qui nous avaient égarés dès le début, devaient être les
seuls que la sérothérapie anticancéreuse aurait à son actif.
Avant de poursuivre l'histoire si décevante de cette sérothérapie, nous nous arrêterons cependant sur le cas de M. Terrier ; car il ne faut pas, sous le prétexte qu'ils ne répondent pas à ce que l'on en attend, passer à côté des faits intéressants.
Or, de ce que la tumeur de la malade de M. Terrier n'ait pas été un cancer, il n'en est pas moins vrai que ce néoplasme a été guéri, et que sa guérison s'est maintenue. S^il n'était pas cancéreux, il était du moins tuberculeux, et sa guérison est assurément un fait fort remarquable.
Ainsi, l'enseignement à tirer de cet épisode, c'est qu'une lésion tuberculeuse a été guérie rapidement par des injections de sérum d'animaux préparés avec des sucs cancéreux. Le simple énoncé de ce fait, rapproché de ce que la clinique nous enseigne touchant l'antagonisme de la tuberculose et du cancer, touchant aussi la parenté de la diathèse arthritique et de ce que Verneuil appelait la diathèse néoplasique, pourrait être une suggestion valable pour de nouvelles expériences et de nouveaux essais thérapeutiques à tenter, dans cette voie croisée de la guérison de la tuberculose par les toxines riancéreuses, et du cancer par les toxines de la tuberculose.
Revenons aux observations des nombreux malades qui, pendant six mois, d'avril à octobre 1895, ont été soumis aux injections de sérum, et dont aucun, nous devons le répéter, n'a pu être sauvé.
Les effets de la sérothérapie, au début du traitement, étaient loin d'être négligeables. Ils étaient même si encourageants, qu'à chaque nouvelle tentative, nous pensions voir s'annoncer l'heureux cas de guérison dont nos premiers essais étaient les garants .
La première modification constatée , et qui ne faisait presque jamais défaut, c'était l'atténuation, et parfois la cessation des douleurs, souvent atroces, qui tourmentent d'habitude les cancéreux. Cet heureux effet était parfois obtenu dès la première injection de sérum.
Puis les tumeurs diminuaient de volume. Et de cette modification, nous avons le témoignage de tous les confrères qui, avec nous, ont pratiqué les injections de sérum, et la preuve matérielle de mensurations très rigoureusement faites.
Mais, pour bien apprécier la nature et la valeur de ce changement, il faut considérer, dans le plus
grand nombre des néoplasmes, ce qui appartient au tissu néoplasique proprement dit, ce qui appartient aux tissus voisins du néoplasme, tissus plus ou moins engorgés et œdématiés, et enfin ce qui appartient aux ganglions lymphatiques.
Or^ dans cette réduction de l'ensemble des tumeurs, ce qui diminuait, c'était l'engorgement des tissus périphériques^ lesquels, d'indurés et épaissis qu'ils étaient, montraient une tendance marquée à reprendre leur souplesse normale. En même temps, les ganglions se réduisaient en s'indurant.
Enfin les ulcérations s'amélioraient très notablement. Les plaies, recouvertes d'un enduit grisâtre, avec écoulement sanieux, ichoreux, souvent sanguinolent et fétide, se détergeaient rapidement, prenaient l'aspect de jbourgeons granuleux normaux, et alors se manifestait une tendance à la cicatrisation qui, dans quelques cas, — dont on peut trouver les observations dans la thèse de M. Beretta (Paris, 1896) — a été presque totale, même pour des ulcères largement étendus. En même temps la tendance aux hémorragies , parfois très accentuée, s'amendait rapidement.
En même temps que se produisaient ces modifications de l'état local, l'état général se transformait, et d'une manière si accentuée dans certains cas,
que des malades auxquels les médecins ne donnaient plus que quelques jours de vie, ont pu durer encore deux, trois mois, et plus.
Malheureusement cette amélioration n'allait jamais jusqu'à la guérison. Après un mois, deux mois au plus, il semblait qu'une accoutumance de l'organisme au sérum se fut établie. L'état général et l'état local, au lieu de poursuivre leur amélioration, restaient stationnaires; et bientôt commençait un mouvement rétrograde, plus ou moins lent, mais que rien ne pouvait plus arrêter. Le mal reprenait alors sa marche impitoyable vers l'issue fatale, sans que la reprise du traitement, varié de mille façons quant aux doses, quant au mode de préparation du sérum, ait jamais pu retrouver sa primitive et bienfaisante influence.
Des doses, nous dirons que nous les avons fait varier des plus faibles, de quelques dixièmes de centimètres cubes, aux fortes quantités de 15 à 20 centimètres cubes; et pour la préparation du sérum, nous avons épuisé toutes les combinaisons d'inoculation des tumeurs et de leurs sucs aux animaux, toutes les durées possibles de l'immunisation.
Pour réaliser les conditions les plus logiques de cette immunisation, nous avons même, dans certains cas. fourni à des malades du sérum d'animaux pré-
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parés avec leur propre tumeur, partielle menl enlevée par le chirurgien .
Gomment interpréter ces heureuses modifications observées au début du traitement sérothérapique du cancer? Et était-il permis d'espérer les pousser plus loin, par des perfectionnements de la méthode?
Nous ne le pensons pas, car dans cette espèce,, comme dans toutes, comme dans celles mêmes qui se sont montrées les plus efficaces et tout à fait suffisantes, la sérothérapie a montré toute la puissance modificatrice dont elle est capable.
Dans ce traitement des néoplasies malignes, l'influence du sérum sur l'activité phagocytaire a même été peut-être plus manifeste, du moins plus accessible à l'observation, que dans toute autre sérothérapie.
La réduction constante des engorgements du tissu cellulaire et des organes lymphatiques montrait cette action dans toute son étendue ; comme aussi la cicatrisation des ulcères et la suppression des douleurs, celles-ci n'ayant sans doute d'autre cause que la compression des extrémités nerveuses engagées dans le tissu cellulaire comprimé à la périphérie des tumeurs.
Mais cette action sur les pliagocytes , toujours temporaire, limitée, fugace, même dans les sérothérapies les plus actives — caractère qui différencie précisément les immunisations par le sérum des véritables vaccinations — cette action phagocytaire était assez vite épuisée; et alors le mal, enrayé pendant un temps, reprenait sa marche fatale.
C'est l'observation attentive de ces phénomènes qui nous a donné cette conviction, chaque jour confirmée par les nouvelles conquêtes de la sérothérapie comme par ses échecs, que cette méthode, si puissante contre les maladies aiguës, contre des infections qui ont une tendance naturelle à guérir, c'està-dire à s'arrêter en raison de la vaccination même qu'elles produisent, est vraisemblablement condamnée à l'impuissance dans les maladies chroniques.
Des maladies aiguës, en effet, l'organisme sort victorieux dans l'immense majorité des cas, et il faut admettre que dans les luttes d'où le microbe doit au contraire sortir vainqueur, il manque sans doute bien peu de chose à l'organisme pour triompher de son ennemi.
Or ce secours dont l'organisme a besoin, le sérum le lui apporte ; et les phagocytes y trouvent le stimulant nécessaire à leur insuffisante activité. C'est l'appoint qui décide la victoire en leur faveur.
C'est que la phase indécise est sans doute de très courte durée, et qu'il s'agit peut-être de quelques heures seulement, pour qu'apparaisse l'état de vaccination qui est le signal de la fin de la maladie, de la déroute définitive de Tarmée microbienne. Dans ces conditions, l'influence, quelque brève qu'elle soit, d'un sérum immunisant, est cependant suffisante.
Mais dans les maladies chroniques, c'est-à-dire dans les infections qui, ne comportant aucune vaccination spontanée de l'organisme atteint, n'ont par suite aucune tendance naturelle à la guérison, l'action du sérum est trop fugitive et s'épuise vite, comme si les phagocytes s'accoutumaient au stimulant qui leur est olfert, et se vaccinaient eux-mêmes, se mithridatisaient contre la substance excitante qu'il contient. Une fois passée cette réaction bienfaisante, l'organisme se trouve aussi désarmé contre son ennemi qu'il l'était avant le traitement.
Dans tout ce qui précède, nous avons raisonné comme si le sérum des animaux soumis aux inoculations cancéreuses possédait des propriétés spécifiques.
En réalité, nous n'avons pu mettre cette qualité en grande évidence, et l'action phagocytaire que nous avons observée est peut-être due seulement à la propriété commune à tous les sérums normaux, propriété que l'on ne ferait que renforcer et spécialiser par des traitements d'immunisations spécifiques.
Dans quelques cas cependant, il nous a paru qu'une amélioration, arrêtée à un certain degré par des injections de sérum normal, avait pu être poussée plus loin en substituant à ce sérum celui d'animaux préparés avec les sucs cancéreux.
Mais nous devons noter que d'autres observateurs, MM. Arlotïng et Courmont entre autres, ont soutenu que le sérum des animaux normaux et celui des animaux traités produisaient sensiblement les mêmes effets.