CHAPITRE \X
LES SÉROTHÉRAPIES HÉTÉROGÈNES
Par sérothérapie hétérogène, nous entendons l'application, au traitement d'une infection déterminée, d'un sérum préparé contre une autre infection.
Dans sa communication au Congrès de Budapest, M. Roux a donné les premiers exemples de ces sérothérapies.
Après avoir rappelé que M. Duntschman avait constaté que le sérum des animaux immunisés contre le charbon symptomatique agissait sur le bacille de la septicémie aiguë ; que le sérum de l'homme sain, et parfois aussi celui du cheval, comme l'a montré M. Pfeiffer, ont des propriétés immunisantes très marquées contre l'infection cholérique intra-péritonéale, M. Roux a pu ajouter à
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ces faits celui de raction du sérum antitétanique contre le venin des serpents.
MM, Roux et Galmette ont constaté, en effet, que le sérum d'un cheval sain, mélangé à du venin de cobra, n'empêche nullement celui-ci d'agir, tandis que le sérum d'un cheval immunisé contre le tétanos rend inoffensif le venin auquel on l'ajoute. Ce sérum antitétanique, injecté avant le venin, retarde beaucoup la mort et l'empêche même, s'il est donné à doses répétées. Il y a cependant bien peu de ressemblance, remarque M. Roux, entre le venin des serpents, qui tue par asphyxie en un temps très court, et le poison tétanique, qui ne manifeste son action qu'après une période d'incubation.
Si le sérum antitétanique est antitoxique vis-àvis du venin, le sérum anti venimeux, par contre, ne l'est pas à l'égard de la toxine tétanique. Un lapin vacciné contre le venin prend le tétanos et, fait plus surprenant, un lapin immunisé contre le tétanos succombera si on lui donne une dose de venin très peu supérieure à celle qui tue un lapin neuf.
D'autre part, le sérum des lapins neufs n'a aucune action sur le venin ; mais celui des lapins vaccinés contre la rage est antivenimeux à un haut degré. Mélangé au venin in vitro, il le rend inoffensif;
injecté préventivement, il protège contre l'envenimation. Des lapins vaccinés contre la rage supportent des doses de venin quatre et cinq fois mortelles. Enfin le sérum antivenimeux rend les lapins plus résistants à Fabrine, et le sérum antidiphtérique mélangé à Fabrine ne tue plus les lapins qu'avec un long retard.
A ces exemples de sérothérapies hétérogènes, nous pouvons ajouter les suivants :
C'est ainsi qu'on a essayé avec quelque succès le sérum antidiphtérique contre Fozène, l'asthme bronchique, et même contre la tuberculose et le cancer.
Ces derniers essais sont dus à M. Me. CALLumiSem. méd., 15 décembre 1897), de la Western Univerdty de London (Canada).
Cet auteur dit avoir vu, sous l'influence d'injections répétées de sérum antidiphtérique, les signes locaux de la tuberculose pulmonaire s'amender, des hémoptysies rebelles s'arrêter, l'état général s'améliorer.
D'autre part, dans les cas de cancer, ce même traitement aurait amené une diminution du volume
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des masses néoplasiques et des adénites concomitantes.
Mais nos propres observations nous autorisent à ne voir, dans ces effets thérapeutiques, que Faction du sérum normal qui, dans de nombreuses observations de sérothérapies antituberculeuse et anticancéreuse, a précisément procuré, et d'une façon très manifeste, toutes les améliorations, malheureusement temporaires, que relate M. Me. Gallum.
Nous en dirons autant des résultats obtenus par M. Revilliod, de Genève, qui a été amené, à la suite de considérations d'ordre pathogénique et physiologique, à tenter, contre l'asthme, l'emploi du sérum antidiphtérique. Cet auteur a publié l'observation de sept malades ainsi traités.
Dans les premiers cas (asthme datant de six ans), l'amélioration se dessina dès la première injection, et se manifesta après chaque injection subséquente. Au bout de dix injections faites dans l'espace de cinq mois, la guérison était complète, et se maintint.
Dans le deuxième cas — asthme datant de sept mois — la guérison aurait été obtenue à la suite de trois injections faites dans l'espace de dix jours.
La troisième observation est celle d'un homme atteint d'asthme depuis 8 mois, et qui depuis quel-
ques semaines, subissait de violents paroxysmes. La guérison fut complète après six injections faites dans l'espace de deux mois, et ne s'était pas démentie après un an.
Quatre autres asthmatiques ont été soumis à celte sérothérapie, mais ils ont été seulement améliorés, et sont retombés dans leurs accès, les injections une fois arrêtées.
Cette tentative est à reprendre, sinon avec le sérum antidiphtérique, qui n'est peut-être pas nécessaire dans ce cas, au moins avec du sérum normal, dont l'action eupnéique serait peut-être suffisante.
M. VioLi, de Gonstantinople, a également institué contre la coqueluche une sérothérapie hétérogène, car c'est avec des injections de sérum de génisse immunisée contre la variole qu'il propose de traiter cette maladie.
L'auteur s'est inspiré, pour instituer ce traitement, de l'heureuse influence que paraissait avoir la vaccination des jeunes coquelucheux sur la durée de leur maladie, et, dans nombre de cas, il aurait vu, par cette sérothérapie vaccinale,, les quintes de coqueluche disparaître 8 à 10 heures après la première injection de sérum.
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M. Emmerich, en 1894, a fait connaître les expériences qu'il avait instituées pour guérir le charbon expérimental de la souris avec du sérum de lapin inoculé avec le microbe de l'érysipèle, pris aux moments de Finfection généralisée. Le même auteur a essayé, avec quelque succès, de guérir le lapin charbonneux avec le sérum érysipélateux du mouton.
C'est à ce propos que M, Emmerich cite les premiers cas de giiérison, par l'érysipèle, de tumeurs malignes et de lupus, ainsi que des faits d'amélioration de la tuberculose par un érysipèle de la face. Ses expériences lui avaient montré que le sérum érysipélateux exerce sur la tuberculose du lapin une action retardante. Il pense qu'on devrait tenter cette sérothérapie contre la tuberculose humaine et même contre la diphtérie.
De notre côté, nous avons cherché, sans aucun succès, à modifier l'évolution de la tuberculose chez les chiens par des injections de sérum d'anguille, faites avant ou après l'infection tuberculeuse.
Enfin tout récemment, M. BoucheroiN communiquait, au Congrès d'ophtalmologie (mai 1898), les résultats d'intéressants essais de sérothérapie de Tiritis rhumatismale par le sérum normal et par le sérum de Marmorek ; et M. Monti, de Pavie, dé-
clarait qu'en traitant par le sérum antidiphtérique des phlegmons graves, oii la mortalité (pour les phlegmons gangreneux) était parfois de SO à 80 p. 100, il était parvenu à sauver tous ses malades. M. Monti attribue encore ces heureux effets à Faction stimulante du sérum sur les éléments cellulaires de l'organisme.
Les sérothérapies hétérogènes sont encore dans la phase de l'empirisme le plus complet; elles sont aussi intéressantes à enregistrer, qu'inattendues et mal déterminées.
Mais, par cela même qu^il a suffi de faire çà et là quelques tentatives, au hasard, peut-on dire, dans un domaine si vaste, puisqu'il embrasse la pathologie tout entière, pour obtenir des résultats favorables, il est légitime de beaucoup attendre de son exploration plus systématique et plus précise.
L'observation médicale a, depuis bien longtemps, établi le dogme de l'incompatibilité de certains tempéraments avec certaines maladies, et aussi de certaines maladies entre elles ; et en s'inspirant de ces données de la vieille médecine, l'expérimentation pourra tirer de ces faits de nouvelles et actives médications ; elle pourra aussi, chemin faisant, révéler
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de nouvelles incompatibilités, échappées à l'observation des médecins ; et ainsi sera constituée une nouvelle science, dont nous n'entrevoyons encore que les vagues indices.
Nous devons enfin, avant de fermer le chapitre, mentionner le traitement du cancer par le sérum antistreptococcique, bien qu'il ne s'agisse pas en réalité d'une sérothérapie.
M. William Goley, réunissant tous les cas oii un érysipèle était survenu spontanément chez un malade atteint de tumeur (38 cas et 12 guérisons), avait conclu de ses observations que l'inoculation de l'érysipèle ou tout au moins l'injection des produits toxiques des cultures de streptocoques devait être tentée pour la cure du cancer.
La méthode de MM. Emmerich et Scholl, pour le traitement sérothérapique des tumeurs malignes, dérive des observations de M. Goley.
Elle consiste à injecter dans les tumeurs des doses graduellement croissantes de sérum emprunté à des animaux en cours d'infection streptococcique, et même, après ces premières injections, qui sont considérées comme ayant provoqué un certain état
réfractaire, à injecter des cultures pures de streptocoques érysipélateux.
Cette méthode dérive de la bactériothérapie plutôt que de la méthode sérothérapique. Nous n'insisterons donc pas sur les modifications qu'elle a subies de la part des médecins qui l'ont appliquée, non plus que sur les résultats qu'elle a fournis.
Toutefois, on sait que les cas de guérison obtenus, très rares à la vérité, ont été suivis de récidive, comme il arrive toujours après la guérison temporaire des tumeurs malignes sous l'influence d'un érysipèle spontané ; et que dans nombre de cas, les injections sérothérapiques ont provoqué la production d'érysipèles très graves.