CHAPITRE XXIII
La sérothérapie des morsures de serpent est sortie des beaux travaux, publiés à quelques jours de distance, de MM. Phisalix et Bertrand d'une part et de M. A. Galmette de l'autre.
Le 5 février 1894, MM. Phisalix et Bertrand annonçaient à V Académie des Sczmces qu'ils avaient pu donner au cobaye l'immunité contre le venin de vipère au moyen d'inoculations préventives de ce même venin ; et M. Galmette, le 10 février de la même année, mentionnait, devant la Société de Biologie, les procédés à l'aide desquels il avait réussi à donner aux lapins et aux cobayes une iniQiunité vraiment solide contre des doses considérables de venin, et montrait qu'un animal immunisé
contre le venin de cobra, par exemple, Test aussi contre celui de vipère ou à'Hopiocephahis, et réciproquement.
Or les expérimentateurs que nous venons de citer constatèrent en même temps que le sérum des animaux immunisés par les diverses méthodes qu'ils avaient employées, possédait des propriétés préventives et curatives. Une année plus tard, cette constatation était confirmée par M. Fraser, d'Edimbourg , dont les beaux travaux doivent être également cités dans ce court historique.
Si on mélange in vitro, comme l'a fait M. Galmette, 1 milligramme de venin de cobra ou 4 milligrammes de venin de vipère à une petite quantité de sérum immunisé, et qu'on inocule ce mélange à un lapin neuf, celui-ci ne présente, dans la suite, aucun malaise. Il n'est même pas nécessaire que le sérum provienne d'un animal vacciné contre un venin de même origine que celui qu'on introduit dans le mélange. Ainsi le sérum d'un lapin immunisé contre le venin de cobra ou de vipère, agit indifféremment sur tous les venins.
D'autre part, cette action du sérum s'exerce aussi bien dans l'organisme avant ou après l'envenimation qu'zV? vitro. M. Galmette injecte, dans le péritoine ou sous la peau d'un lapin neuf, un centimètre
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cube de sérum d'un animal immunisé contre une dose cent fois mortelle de venin; puis, aussitôt après, il inocule, dans les muscles de la patte, une dose deux fois mortelle de venin pur. L'animal n^est pas même malade. Si, après l'injection du sérum préventif, on attend 24 ou 48 heures avant d'introduire le venin, On constate que celui-ci ne produit encore aucun effet toxique. Le lapin a donc été immunisé d'emblée par le sérum qu'il a reçu.
D'autre part, si l'on inocule à un second lapin la dose deux fois mortelle de venin pur qui tue un témoin en trois heures environ, et qu'une heure, même une heure et demie après, alors que tous les symptômes de l'envenimation commencent à se manifester (régurgitation, accélération du cœur, dyspnée, légère parésie des membres), on injecte à ce lapin, dans le péritoine et sous la peau, en divers points du corps, 2 à 3 centimètres cubes de sérum immunisant, on voit Tanimal rester pendant plus ou moins longtemps dans un état de malaise alarmant, caractérisé d'abord par un peu d'hypothermie, puis par une fièvre véritable ; sa température s'élève de 1 à 2 degrés pendant 48 heures ; mais elle redescend ensuite graduelleinent à la normale, et tout accident est dès lors écarté.
Le sérum des animaux immunisés est donc non
seulement capable d'agir sur les venins in vitro, mais il est encore préventif et thérapeutique.
M. Galmette prépare, à l'Institut Pasteur de Lille, avec le cheval, un sérum dont 1/10 de centimètre cube préserve un lapin de 2 kilogrammes contre une dose de venin mortelle pour un lapin du même poids en moins de 8 heures. On obtient le maximum d'effet préventif en injectant le venin 12 heures après le sérum.
L^immunité acquise par l'injection de sérum est très solide, mais elle disparait dans un délai qui, dans les expériences de M. Galmette, n'excède pas huit jours.
Elle n'est donc pas durable, contrairement à ce qui arrive pour l'immunité produite par les venins eux-mêmes, et qui peut durer plus de dix mois chez le lapin.
Cette particularité rapproche l'immunisation sérothérapique contre les venins de Timmunisation sérôthérapique contre les virus ; et elle la différencie de même des vaccinations obtenues à l'aide de virus atténués .
Pas plus que les sérums antivirulents, les sérums antivenimeux, malgré l'apparence tirée des expériences in vitro, ne seraient d'ailleurs antitoxiques.
Voici quelques expériences capables d'éclaircir ce point.
M. Phisalix fait deux mélanges identiques d'une petite quantité de sérum antivenimeux avec une dose de venin de vipère mortelle en six ou sept heures ; il inocule un de ces mélanges dans l'abdomen et l'autre dans la cuisse de deux cobayes de même poids : le cobaye inoculé dans la cuisse meurt, tandis que le cobaye inoculé dans l'abdomen survit, l'absorption du mélange ayant été plus rapide dans ce cas.
M. Phisalix conclut de ce fait que le sérum antivenimeux ne produit pas sur le venin une neutralisation chimique, mais exerce au contraire sur l'organisme une action directe, se comportant à la manière des antagonistes physiologiques.
Cette interprétation a d'ailleurs été corroborée par les expériences de M. Roux, qui, mélangeant du venin avec du sérum an ti venimeux, et chauffant à 70° le mélange après un contact assez prolongé, a constaté qu'il recouvrait dans ces conditions toute sa toxicité. Cette expérience démontre en effet qu'à 70° l'antitoxine est altérée et que le venin ne l'est pas ; cette antitoxine n'en est donc pas une, puisqu'elle ne détruit pas le venin ; elle est seulement une substance qui rend l'organisme insensible
à l'action du venin, suivant un procédé dont le mécanisme est encore inconnu.
M. Ghatenay a montré que, chez les animaux vaccinés, chaque injection de venin s'accompagne d'une hyperleucocytose très marquée, tandis que chez les animaux non vaccinés, on observe au contraire rhypoleucocy tose .
Cette similitude dans les phénomènes qui accompagnent la sérothérapie dans les maladies virulentes et dans les envenimations, autorise les plus grandes réserves sur l'hypothèse des sérums antitoxiques.
D'après ce que nous avons constamment noté, au cours de cette étude, une véritable antitoxie, consistant en une neutralisation de toxines par un sérum immunisant, suivantun procédé comparable à la neutralisation de l'acide sulfurique par la soude, n'a guère été observée ; et il est vraisemblable que cette théorie des sérums antitoxiques, formulée par MM. Behring et Kitasato, n'était qu'une hypothèse d'attente, hâtive, qui ne survivra que par son nom, dont la fortune a été rapide, mais auquel on commence par ne plus attribuer son sens primitif.
Quoi qu'il en soit de ces discussions théoriques, la sérothérapie antivenimeuse, grâce aux efforts de
M. Calmette, a pu être introduite dans la pratique, oii elle a donné des résultats très démonstratifs de son eflicacité et des grands services qu'elle est appelée à rendre dans les pays infestés de serpents dangereux.
Le sérum préparé pour les médecins par M. Calmette est du sérum de chevaux immunisés pendant six mois par des doses croissantes, d'abord de venin de cobra-capel de l'Inde, puis par des venins appartenant à diverses espèces de serpents, dans le but d'éprouver la résistance des animaux sanguifères aux réactions de ces divers venins. Ce sérum conserve des propriétés pendant une année, si on le conserve dans un endroit frais et à Tabri de la lumière.
En général, 10 ce. suffisent pour les enfants audessous de dix ans, et 20 ce. pour les adultes. Néanmoins, lorsque le serpent mordeur appartient aux espèces très dangereuses, telles que le cobra, le naja, le crotale, le bothrops de la Martinique, il sera prudent d'injecter d'emblée une dose double. M. Phisalix et M. Calmette recommandent d'ailleurs de ne pas négliger les mesures accessoires, telles que la ligature du membre et son lavage avec une solution récente d'hypochlorite de chaux diluée à 1 gr. pour 60 gr. d'eau bouillie.
Quant à Finjection de sérum, elle doit se faire pour une partie loin de la morsure et pour l'autre autour de celle-ci, en trois ou quatre endroits différents.
Ajoutons que le sérum de M. Calmette s'est encore montré actif contre le venin du scorpion.
Pour donner une idée du secours que les médecins peuvent trouver dans cette nouvelle sérothérapie, nous rapporterons quelques fragments d'une notice adressée le 27 janvier 1896 à V Académie des sciences par M. Hankin.
Les Indiens de certains districts, écrit M. Hankin, ontcoutume d'empoisonner réciproquement leur bétail dans un but de vengeance ; et ils emploient à cet effet, soit l'arsenic, soit une substance qui échappait à toute analyse et qui, d'après ses effets physiologiques, devait être du venin de serpents. Ils introduisent cette substance, étendue sur un chiffon, dans le rectum des animaux.
Pour s'assurer qu'il s'agissait réellement du venin, M. Hankin eut l'idée de préparer, avec ces chiffons, un extrait, qu'il divisa en deux parties égales. L'une fut mélangée à une petite quantité de sérum antivenimeux. Les deux portions furent injectées à deux lapins du même poids. Celui de ces lapins qui avait reçu le mélange d'extrait et de sérum ne fut pas
malade. L'autre mourut en moins d'une heure. A juste raison, M. Hankin a conclu que la substance toxique des chiffons qui servent à empoisonner les bestiaux n'est autre que du venin de serpents.
A Saigon, un Annamite mordu par un naja qui faisait partie d'un lot de reptiles destiné au laboratoire de M. Galmette, a été guéri par M. Lépinay, à l'aide du sérum antivenimeux.
La morsure, très profonde, siégeait à l'index de la main droite, à la première et à la deuxième phalange. Une injection de 12 ce. de sérum put être faite une heure après à l'Hôpital militaire par le médecin de garde. Le membre mordu était déjà très enflé, contracture et douloureux. Le lendemain, tous les symptômes d'intoxication et le gonflement avaient disparu. Il restait seulement un peu de raideur de l'articulation atteinte.
Une femme indigène, mordue par un des najas faisant partie du même lot, mourait deux heures après sans avoir reçu aucun secours.
En somme, l'efficacité du sérum anti venimeux est certaine, si celui-ci est employé dans un délai assez court après la morsure, et cette nouvelle sérothérapie apparaît comme une des applications de la
méthode tout à fait digne de figurer à côté de la sérothérapie antidiphtérique.
Ce sont les deux plus brillantes conquêtes de la thérapeutique moderne.