LA SÉROTHÉRAPIE DE L'INTOXICATION PAR - LE SANG D ANGUILLE
M. Mosso avait établi le fait de la toxicité du sang de l'anguille ; MM. Phisalix et Bertrand avaient montré la parenté de ce poison de l'anguille avec le venin de la vipère. Partant de ces données, nous avons institué, avec Charles Richet, en janvier 1897, la sérothérapie de Tintoxication par le sang d'anguille.
Dès nos premières expériences, nous eûmes la démonstration décisive de ce fait, que le sérum des chiens, préalablement injectés avec du sang d'anguille, préserve les lapins des effets toxiques de ce sang.
Nous avions eu d'abord à déterminer la dose toxique du sérum d'anguille pour des lapins. Cette dose, en injections intra-veineuses, est d'environ 0^^10
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par kilogramme de lapin. Avec un compte-gouttes donnant 30 gouttes de sérum d'anguille au centimètre cube, on tue un lapin de 2 kilogrammes : en moins d'une minute, avec six gouttes ; en quelques heures, avec quatre gouttes.
Gela posé, nous prenions 9 lapins du même poids : 3 avaient reçu, la veille, chacun 5 centimètres cubes de sérum de chien inoculé huit jours auparavant avec un centimètre cube de sérum d'anguille sous la peau ; 3 autres avaient reçu S centimètres cubes de sérum de chien normal ; 3 autres enfin n'avaient rien reçu.
Chacun de ces neuf lapins reçoit dans la veine, étendues de 10 fois leur volume de sérum artificiel, six gouttes de sérum d'anguille .
Les trois lapins témoins meurent en moins d'une demi-minute; les trois lapins ayant reçu du sérum de chien normal meurent dans l'espace de 4 à 12 heures; les trois lapins injectés précédemment avec le sérum de chien immunisé ne présentent aucun trouble et survivent tous les trois.
Nous soulignerons, ici encore, l'action très manifeste, bien qu'insuffisante, du sérum normal : fait qui semble prouver, une fois de plus, que l'immunité contre les virus et les venins existe chez tous les animaux à quelque degré, et que s'il est besoin
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de la renforcer par des pratiques spéciales d'immunisation pour la rendre suffisante, elle n'en est pas moins déjà manifeste chez les animaux en dehors de toute préparation.
Comment, dans cette expérience, le sérum préventif agit-il ?
Comme à propos de la sérothérapie des venins de serpent, on peut faire ici deux hypothèses : ou hien le sérum antitoxique agit en provoquant l'organisme à fabriquer des substances immunisantes ; ou bien il agit directement, par la neutralisation chimique, dans l'organisme comme in vitro.
Or, cette neutralisation in vitro^ très rarement obtenue avec les sérums immunisants en général, est ici tout à fait éclatante.
Voici comment on peut faire l'expérience, telle que nous l'avons d^ailleurs répétée devant la Société de Biologie, le 10 avril 1897 :
Du sérum d'anguille, à la dose de six gouttes, est mélangé :
1° à 5 ce. de sérum artificiel = a;
2^* à 5 ce. de sérum de chien normal = j3;
3° à 5 ce. de sérum de chien immunisé = y.
Chacune de ces dilutions est injectée à un lapin d'environ 2 kilogrammes.
Le lapin injecté avec le liquide a meurt en quel-
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ques secondes ; le lapin injecté avec le liquide (3 est très malade, mais ne meurt qu'après quelques heures ; le lapin injecté avec le liquide y n'est pas malade et survit.
On pourrait donc considérer comme bien démontré que le sérum antitoxique agit sur le poison du sang d'anguille comme une substance chimique neutralisante ; car si l'on s'en tenait à l'hypothèse d'une action sur Torganisme, il faudrait admettre que cette action est d'une rapidité extrême, plus rapide même que celle du venin qu'on injecte avec lui, et qui, dans l'espèce, est presque foudroyante.
Toutefois, l'expérience de M. Roux, dont il a été précédemment parlé à propos du sérum antivenimeux, nous oblige à quelques réserves ; et il y aurait lieu de reprendre cette expérience en l'appropriant à cette sérothérapie.
Le fait que nous aurions ici l'unique exemple d'une action antitoxique du sérum dans l'organisme nous fait hésiter à accepter ce mécanisme, malgré toute son apparente vraisemblance.
Nous ne savons pas non plus si notre sérum est curatif.
Nous avons bien essayé de sauver des lapins, en leur injectant du sérum antitoxique immédiatement après l'injection du venin, mais au
moment où nous faisions cette expérience, nous n'avions pas encore déterminé la dose de sérum d'anguille suffisante pour produire la mort en plusieurs heures, et nos lapins, trop fortement intoxiqués par des doses trop élevées, mouraient en quelques secondes, avant même que nous eussions achevé de leur injecter le sérum curatif.
En n'inoculant que 2 ou 3 gouttes de sérum par kilogramme d'animal, on obtiendrait une survie des lapins de plusieurs heures qui permettrait de vérifier le pouvoir thérapeutique du sérum.
Il nous reste enfin quelques observations à mentionner, relatives à l'immunisation des chiens contre le sérum de sang de l'anguille.
En réalité, cette immunisation ne peut s^obtenir dans le sens habituel du mot.
Il semble au contraire que l'animal inoculé neutralise plus difficilement le venin, à mesure qu'on lui en donne de nouvelles doses. Il finit même par y succomber , dans un état de maigreur et de cachexie profondes, quand il en a reçu, dans l'espace de trois ou quatre mois, une dose de trois ou quatre centimètres cubes — sous la peau.
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Les symptômes de réaction locale paraissent traduire cette diminution de résistance.
Sous l'influence du premier demi-centimètre cube de sérum d'anguille, il se produit le plus souvent un volumineux abcès, avec gangrène étendue du tissu cellulaire sous-cutané. L'animal, une fois l'abcès ouvert, se rétablit vite, et son sang^ pris à ce moment, est au maximum de son pouvoir immunisant.
Mais sous l'influence d'une nouvelle dose de sérum d'anguille, et bien que la réaction locale soit beaucoup moins intense et n'aboutisse plus à la formation d'un abcès, l'état général témoigne déjà d'une forte atteinte. L'animal commence à maigrir, et devient triste ; et si l'on prélève alors, après une quinzaine de jours, une nouvelle prise de sang, on est étonné de ne plus trouver à son sérum qu'un pouvoir immunisant très peu intense. Enfin, après une troisième inoculation l'état de cachexie, s'accentue, et il nous a paru, dans une expérience au moins, que le sérum d'un tel animal ne possédait plus aucune propriété immunisante.
On dirait que l'organisme du chien n'est capable de réagir qu'une fois contre le venin de l'anguille, réaction qui se traduit par la formation d'un gros abcès, c'est-à-dire par une mobilisation phagocy-
taire très active ; mais cette défense de l'organisme paraît épuisée lors d'une nouvelle intoxication ; il ne se fait plus de réaction locale destinée à détruire le poison m situ; l'organisme se laisse alors sans doute envahir par lui, et après quelques phases de lutte indécise d'antitoxie et d'intoxication, il finit par se laisser gagner par cette dernière, et par y succomber.