LA SÉROTHÉRAPIE DES INTOXICATIONS
Les sérothérapies de renvenimation de rangiiille et des serpents constituent l'intermédiaire qui nous conduit des sérothérapies contre les maladies infectieuses aux sérothérapies contre les empoisonnements.
De fait, la conception actuelle de l'infection, en général, aurait à elle seule suffi pour légitimer cette généralisation.
Aujourd'hui, l'on sait que le microbe agit, non point par lui-même, comme corps étranger, mais par les poisons qu^il sécrète, et la chimie a pris possession de la pathologie microbienne.
Si donc la sérothérapie peut aider l'organisme dans sa lutte contre les poisons microbiens, pour-
quoi ne ferait-elle pas de même contre tous les poisons végétaux^ en général, et aussi contre les poisons minéraux?
Déjà cette hypothèse s'est traduite par des expériences intéressantes et par des essais hardis.
Non sans succès, Ton a expérimenté le sérum contre les empoisonnements végétaux par l'abrine et par la ricine, et l'on a même institué une sérothérapie de l'alcoolisme.
Cette dernière faisant actuellement quelque bruit en Amérique, il nous paraît équitable de donner son origine et de rapporter à qui de droit la première expérience qui en ait été faite.
Ce premier essai de sérothérapie anti-alcoolique date du commencement de l'année 1896 ; et il a été entrepris par M. Toulouse, dans notre Laboratoire de physiologie de la Faculté de médecine.
Dans une communication faite à la Société dé Biologie le 28 mars de la même année, M. Toulouse exposait les considérations qui l'avaient guidé dans cette nouvelle voie, et donnait les premiers résultats qu'il avait obtenus de ses expériences.
« J'ai essayé de faire pour les intoxications, disait M. E. Toulouse, ce qu'on a déjà fait pour les infections, c'est-à-dire de rechercher des sérums doués de qualités antitoxiques. Partant de cette idée que
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certaines maladies infectieuses, en se développant' chez un sujet, rendent ses humeurs réfractaires à une nouvelle atteinte de l'infection, j'ai pensé que l'intoxication à haute dose par l'alcool devait éveiller une défense de l'organisme et peut-être la sécrétion de produits capables de s^opposer d'une manière quelconque à l'action de ce toxique. »
M. Toulouse a donc soumis des chiens, pendant plusieurs jours, à l'absorption d'une forte dose d'alcool, quarante grammes environ par jour ; puis, après quelques jours de repos, il les saigna et prit leur sérum.
Avec ce sérum, il traita un alcoolique chronique atteint d'accidents aigus de deliriwn tremens^ et eut la satisfaction de voir les accidents disparaître en vingt-quatre heures, après injection d'environ vingtcinq centimètres de sérum, et la guérison se maintenir définitivement.
Assurément cette unique observation est tout à fait insuffisante pour établir l'efficacité de la sérothérapie anti-alcoolique et pour répondre aux nombreuses questions qui peuvent être soulevées à son sujet.
Mais elle suffit pour établir la priorité de M. Toulouse dans cette étude spéciale.
Sous une forme assez différente de celle des séro-
thérapies habituelles, le procédé du médecin de San-Francisco,. M. Frederick W. d^Evelyn n'en diffère guère par le fond.
Le médecin américain alcoolise des chevaux, et administre à ses sujets le sang de ces chevaux, desséché et incorporé à des rondelles de papier, en le présentant à l'absorption par la peau, mise préalablement à nu par le grattage.
Assurément le procédé n'est pas simple ; il n'a pas l'élégance d'une injection sous-cutanée. 11 a peat-être l'avantage de frapper plus fortement l'imagination des malades.
Quoiqu'il en soit, M. d'Evelyn prétend, par cette hématothérapie, non seulement guérir les alcooliques de leurs accidents et de leur passion, mais encore prémunir contre la fatale tendance ceux qui y sont prédisposés.
Nous ne demandons pas mieux que de faire aux affirmations du médecin de San-Francisco quelque crédit ; mais nous devons borner là ce chapitre, plutôt humoristique que scientifique ; et laisser aux futurs historiens de la sérothérapie le soin de récrire.