‹ La sérothérapie; historique, état actuel, bibliographieChapitre 29 sur 55 · I.ASEROTU · texte numérisé non relu

I.ASEROTU

diphtériques dans leur fonction de digestion microbienne, étaient impuissants à détacher ces faussesmembranes des tissus à protéger; et bientôt les microbes, continuant à distiller leurs sécrétions, allaient envahir l'organisme tout entier.

L'injection de sérum intervient alors. Que va-t-il se passer? En réalité, peu de chose : seulement une légère stimulation de ces phagocytes, impuissants tout à l'heure, et qui vont tout à coup, sous cette influence, reprendre leur rôle de défense active, et rejeter les fausses -membranes oii les microbes s'étaient cantonnés, et d'oii ils les empoisonnaient.

Cette action n'a pas besoin d'être de longue durée : quelques heures suffisent pour que les faussesmembranes se détachent, et le malade est sauvé.

Eh bien, en y regardant de près, on voit que, dans la sérothérapie anticancéreuse , l'action physiologique du sérum n'est pas différente ; elle est même plus accessible à l'observation.

Autour des tumeurs, le tissu cellulaire est généralement, dans une zone plus ou moins étendue, le siège d^un certain degré d'oedème; et dans ces régions, la circulation lymphatique est manifestement ralentie. Les cellules blanches, leucocytes, phagocytes de toute nature, stagnent, immobilisés dans une lutte inégale, impuissants à s'emparer,

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pour les digérer ou les charrier dans les ganglions, de ces immenses amas de cellules malades dont sont faits les néoplasmes.

Or, dès les premières injections de sérum, apparaît bien manifestement la reprise d'activité de ces phagocytes fatigués ou paralysés : les tumeurs diminuent dans leur ensemble; mais, ainsi que nous l'avons noté dans un chapitre précédent, ce ne sont pas les masses néoplasiques mêmes qui se réduisent; c'est seulement l'engorgement lymphatique des tissus périphériques qui se résout, c'est l'armée des phagocytes qui se remet en marche.

Si à ce moment le néoplasme pouvait être énucléé, à la façon dont une fausse-membrane se détache, avec une délimitation parfaite entre les tissus malades et les tissus intacts, ce serait sans doute la guérison. Mais la fausse-membrane diphtérique est extérieure, et tombe; le néoplasme est intérieur, et reste.

11 y a aussi une autre différence, qui tient à la nature même des maladies considérées.

L'une est une maladie aiguë, c'est-à-dire tendant à la guérison par le procédé de la vaccination, qui fait partie de son évolution naturelle dans l'organisme ; l'autre est une maladie chronique, c'est-à-dire une maladie qui dure, parce qu'elle ne comporte pas le processus naturel de vaccination.

L'influence de la sérothérapie, contre cette dernière, doit donc fatalement s'épuiser; car la période pendant laquelle le sérum agit efficacement sur les phagocytes n'est pas utilisée par l'organisme pourpréparer sa grande défense en élaborant l'état d'immunité. Il se fait seulement un temps d'arrêt dans le mal, qui va bientôt reprendre l'offensive, dès que les phagocytes, habitués eux-mêmes à l'action stimulante du sérum, cesseront de réagir à cet excitant.

Telles sont les considérations que nous a suggérées l'observation attentive des modifications locales survenues au cours de la sérothérapie, aussi bien dans le cancer que dans la tuberculose : considérations un peu décourageantes en ce qui concerne Tavenir de la sérothérapie dans les maladies chroniques.

En somme, on ne peut demander à la méthode sérothérapique que ce qu'elle peut donner; et son action, dans toutes les espèces pathologiques où on l'a fait intervenir, s'est montrée absolument univoque.

Qu'il s'agisse d'infections aiguës ou d'infections chroniques, le sérum ne peut donner que le même secours : une stimulation passagère de l'activité phagocytaire. Suffisante si elle intervient au moment oii l'organisme n'a besoin que d'un supplément de

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vigueur temporaire pour décider la victoire en sa faveur, cette stimulation ne tarde pas à s'épuiser et demeure inefficace si, après son action passagère, les ennemis doivent, comme devant, rester en présence dans leurs mêmes positions.

Mais peut-être ne faudrait-il pas être d'un pessimisme trop décourageant en face des maladies chroniques.

La tuberculose elle-même n'est pas une maladie fatalement chronique, au même degré que le cancer. A coup sûr, elle guérit très fréquemment, car on pourrait soutenir que tous les hommes en subissent l'atteinte à quelque degré ; et si elle guérit, c'est peutêtre que, dans d'innombrables cas, elle se comporte comme une maladie aiguë.

Cette seule considération suffit pour qu'on ne rejette pas, a "priori, les essais de sérothérapie antituberculeuse. Impuissante contre la tuberculose, maladie chronique, elle pourrait être d^un précieux secours contre la tuberculose, infection aiguë.

De fait, dans nombre de nos expériences de sérothérapie antituberculeuse, les seuls résultats incontestables que nous ayons obtenus ont été, sinon de guérir nos animaux tuberculeux, du moins de changer le processus aigu de l'infection tuberculeuse expérimentale en un processus chronique, autre-

ment dit de retarder, dans des limites plus ou moins étendues, la mort des animaux traités.

Gomme corollaire de ce qui précède, la formule de l'immunisation par les sérums peut être donnée dans les termes suivants :

Préventive ou curative, cette immunisation est toujours de courte durée, et valable au plus pendant quelques semaines.

Il faut donc se garder, théoriquement aussi bien que pratiquement, de la considérer comme une vaccination, dont elle n'a pas le caractère de modification définitive.

La sérothérapie est une médication, et non une immunisation; le sérum est un remède, et non un vaccin.

Nous avons pratiqué, chez l'homme, un grand nombre d'injections sous-cutanées de sérum normal de chien, d'âne, de cheval, avant que l'emploi des sérums d'animaux immunisés, dits antitoxiques, ait passé dans la pratique médicale ; et nous sommes à même d'affirmer que les accidents observés après les injections de sérums spécifiques sont absolument les mêmes que ceux observés après les injections de sérums normaux.

C'est donc le fait d'introduire dans un organisme le sérum d'un animal d'une espèce étrangère, qui est la seule cause des troubles observés.

Ces accidents sont d'ailleurs, dans l'immense majorité des cas, sans gravité aucune.

L'accident, ou plutôt l'incident le plus fréquemment observé ù la suite de ces injections, est une éruption d'urticaire, qu'il convient bien de qualifier urticaire sérothérapique .

Cette éruption s'observe aussi fréquemment avec les sérums normaux qu'avec les sérums spécifiques.

Avec Charles Richet, nous avons été les premiers à signaler son existence et sa production fréquente dans la sérothérapie, dans une communication faite le 17 janvier 1891, à la Société de Biologie.

Cette urticaire est d'intensité et de durée variables.

Dans ses formes légères, atténuées, elle consiste en la production de plaques rouges dans le voisinage des points injectés, avec quelques démangeaisons, et sans accompagnement d'état général. Après quelques heures, ces légers troubles peuvent disparaître pour ne plus revenir.

Dans ses formes les plus accentuées, il y a production d'un exanthème généralisé à tout le corps, depuis le cuir chevelu, jusqu'à la plante des pieds. Cet exanthème consiste en rougeurs diffuses, ou en papules saillantes, les deux étant parfois réunies, avec accompagnement de démangeaisons atroces, de

fièvre, nausées ou vomissements, et même d'une tendance aux syncopes.

La durée de ces troubles peut être d^un septénaire, rarement plus longue ; mais c'est vers le troisième jour qu'ils présentent la plus grande intensité. Ils sont d'ailleurs rares à ce degré d'acuité, et, dans nos observations, nous ne les rencontrons que trois fois sur cent.

Au contraire, l'urticaire modérée, fugace, est presque fatale dans tout traitement sérothérapique de quelque durée ; et nous l'avons vue se produire, généralement entre la 3^ et la 4* injection, alors que les malades avaient reçu de 12 à 15 centimètres cubes de sérum.

Le plus souvent, cette urticaire ne se produit qu'une fois; et après quelques jours de repos, on peut reprendre le traitement et le poursuivre, par injections de 5 centimètres cubes, jusqu'à la dose totale de 150 à 200 centimètres cubes, sans que l'exanthème reparaisse.

Dans quelques cas très rares, toutefois, l'urticaire reparaît, soit à des intervalles inégaux, soit en montrant une tendance à devenir de plus en plus fréquente.

Une particularité à noter, c'est que les très jeunes enfants, comme les vieillards, semblent échapper à

l'urticaire. C'est au moins ce qui résulte de l'observation de M. Pinard, qui n'a pas constaté cet accident chez de nombreux nouveau-nés, en état de faiblesse congénitale, qu'il a traités avec grand succès par les injections de sérum normal de chien que notre laboratoire lui procurait ; et c'est aussi ce qui résulte, en ce qui concerne l'immunité des vieillards, de nos propres observations.

Pour expliquer la production de Turticaire sérothérapique, il faut admettre l'existence combinée de deux facteurs : une prédisposition de l'individu, et la nature plus ou moins toxique du sérum.

En effet, nous avons vu un même sérum produire, chez des malades différents, une urticaire soit très atténuée, soit très violente ; nous avons vu aussi certains sérums produire des séries d'urticaires accentuées à répétition, et que l'on faisait cesser en changeant le liquide injecté.

Or nous savons — et de très intéressantes recherches de M. Dumarest Tout établi — que la toxicité du sérum, qui existe toujours à quelque degré, quand on agit avec le sérum d'une espèce sur une autre espèce, est cependant variable suivant les espèces considérées ; et nous devons admettre aussi que les individus présentent, à cette action toxique, des susceptibilités différentes.

Pour le lapin, M. Dumarest a trouvé un ordre décroissant de toxicité des divers sérums, qui est le suivant :

Quantité nécessaire pour tuer un kilo de lapin :

Sérum de bœuf . . .

9,22 cent. c.

— chien .

— chat . . .

— âne .

— cheval . ' .

Nous n'avons expérimenté , pour notre part , qu'avec les sérums de chien, d'âne et de cheval, mais il nous a paru très manifeste que, chez l'homme, le sérum d'âne était beaucoup mieux supporté que le sérum de chien. Peut-être aussi était-il moins puissant dans son action modificatrice.

M. Dumarest a encore constaté que les propriétés toxiques du sérum normal vont s'atténuant constamment, plus ou moins selon les espèces et les individus, à partir du cinquième jour, jusqu'au dixième ou au vingtième, moment où elles atteignent un degré fixe, désormais immuable ; et que cette rapide disparition de la toxicité n'entraîne pas une modification du pouvoir antitoxique dans les sérums thérapeutiques^ celui-ci ne diminuant que d'une façon insignifiante.

Nos propres observations nous ont également montré que, chez l'homme, la toxicité, manifestée par l'urticaire, est plus forte dans les sérums frais, que dans les sérums vieillis.

Enfin, toujours comme M. Dumarest, nous avons remarqué que la toxicité des sérums était indépendante de leur coloration et de la durée du contact avec le caillot.

Dans notre laboratoire, nous avions l'habitude de faire jeûner les animaux 24 heures avant de les saigner, et par ce procédé, nous évitions à coup sûr la lactescence du sérum , phénomène lié à la digestion, et dû à la présence de matières grasses

dans le sang.

Parmi les accidents de la sérothérapie, nous laisserons de côté les abcès, les phlegmons même qui ont été observés au siège et à la suite des injections de sérum.

11 n'est pas contestable, en effet, que ces accidents sont imputables seulement à des fautes grossières d'asepsie, fautes dont l'opérateur est responsable, et non le sérum.

Nous négligerons aussi l'albuminurie , les néphrites , que nous n'avons jamais observées , et

qui ont été notées surtout dans la sérothérapie antidiphtérique ; car la discussion des observations produites au sujet de ces accidents a montré qu'ils étaient vraisemblablement de nature streptococcique, et que s'ils étaient plus fréquemment observés depuis la pratique de la sérothérapie, c'est que cette médication sauvait maintenant un grand nombre de malades, qui, sans son emploi, eussent succombé avant que le streptocoque ait pu manifester son action pathogénique propre, toujours tardive.

On a aussi reproché à la sérothérapie de provoquer des accidents hémorragiques : épistaxis, purpura, hémorragies utérines ; nous n'avons pas observé ces accidents ; bien au contraire, nous avons vu souvent les injections de sérum arrêter la tendance aux hémorragies.

Cependant l'action des injections de sérum sur le flux menstruel nous a paru très réelle. Sous leur influence, celui-ci est presque toujours augmenté, mais dans des limites physiologiques. Dans un cas, très curieux à cet égard, une femme de 60 ans, qui depuis 15 années n'était plus réglée, a vu ses règles réapparaître, et pendant plusieurs mois, à la suite d'une vingtaine d'injections de sérum.

Par contre différents auteurs, M. Zagari, M. Calabrese ont aussi noté, à la suite des ces injections,

une diminution du nombre des hématies et de leur richesse en hémoglobine.

Pour notre part, nous avons fréquemment observé un certain état d'anémie chez les malades soumis aux injections sérothérapiques ; et dans un cas, après quatre injections seulement de 5 centimètres cubes chacune, nous avons trouvé que le nombre des globules rouges avait baissé de 3500000 à 2 500000, soit une diminution de plus d'un quart.

On a parlé d'accidents cardiaques dfins la sérothérapie.

Nous avons observé en effet — et M. Beretta les a décrits dans sa thèse^ des accidents très dramatiques survenant presque immédiatement après une injection de sérum : à peine l'aiguille était-elle retirée depuis quelques secondes, que le patient était pris d'une petite toux sèche et d'un sentiment d'angoisse respiratoire progressive, avec une douleur atrocement pénible dans la région lombaire ; la défaillance survenait alors, et le malade, étendu à terre, la face violacée, faisant des efforts respiratoires impuissants, le pouls insensible, avec des battements du cœur lointains mais persistants, ayant

conservé quelque conscience, mais tout entier à son angoisse aspliyxique, semblait sur le point de mourir.

Cependant la coloration violacée de la face — qui eût été pâle dans une syncope cardiaque — , était un phénomène rassurant. Il s'agissait évidemment là d'une syncope respiratoire, sans gravité sérieuse. De fait, après une ou deux minutes passées dans cet état alarmant, la respiration se rétablissait progressivement, et tous les troubles disparaissaient, ne laissant après eux qu'une sensation de courbature intense.

Plusieurs médecins ont observé cet accident, et nous-même l'avons observé trois fois, non sans une vive émotion, au moins dans le premier cas.

A quoi faut-il attribuer ces troubles asphyxiques ?

Dans les trois cas qui nous sont personnels, il nous a semblé que l'injection de sérum, bien que faite avec toutes les précautions habituelles, n'avait pas donné naissance à la boule séreuse que doit former le sérum injecté dans le tissu cellulaire. Ainsi le sérum aurait pénétré directement dans une artériole ou dans une veinule, et tous ces accidents devraient être mis, en somme, sur le compte de l'action toxique du sérum reçu directement dans le système circulatoire ; peut-être même pourraient-ils

alors être attribués à la formation de quelques poussières de coagulation, déterminant de petites embolies capillaires, comme on en observe toujours quand on injecte du sérum d'une espèce dans le sang d'un animal d'une autre espèce.

Aussi les médecins doivent-ils être mis en garde contre cette possibilité de l'injection directe du sérum dans le système vasculaire, et contre ses dangers ; et faut-il leur recommander de changer leur aiguille de place, toutes les fois que, dès le début de l'injection, ils ne verront pas apparaître la boule séreuse rassurante.

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