LIVRE PREMIER
LES SÉROTHÉRAPIES
L'aperçu historique que nous avons donné dans le chapitre précédent laisse le lecteur à l'année 1890.
Mais le succès de la nouvelle méthode de traitement sortie des laboratoires a dépassé toutes les prévisions, et dans les années qui ont suivi cette première phase, toute expérimentale, les applications à la thérapeutique des maladies de l'homme se sont multipliées, en même temps que la méthode ellemême se généralisait, et sortait de son domaine primitif des maladies infectieuses, pour être portée dans celui des envenimations et des intoxications.
L'évolution même de la théorie des infections comportait cette extension. L'action des microbes est maintenant conçue de façon tout autre qu'au début de la doctrine pastorienne. On admet que l'agent infectieux agit, non par sa présence, en désorganisant mécaniquement les tissus, mais par les produits toxiques qu'il sécrète au sein des organes.
La chimie s'est emparée de la pathologie ; les infections sont maintenant considérées comme des intoxications.
Il était donc légitime d'essayer, sur les maladies regardées depuis longtemps comme des toxémies^ telles que les envenimations, et sur les intoxications proprement dites, les effets de la sérothérapie.
Sur ce terrain, si agrandi qu'il embrasse maintenant la pathologie interne tout entière, les recherches se sont donné libre cours ; et les résultats, s'ils n'ont pas toujours répondu aux espérances, n'en offrent pas moins, à côté de succès incontestés déjà, nombre de faits, soit très encourageants au point de vue de la pratique, soit d'un grand intérêt au point de vue de la science pure.
Dans Texposé qui va suivre de ces multiples sérothérapies et de leur état actuel, nous n'avons ni la prétention ni l'intention de résumer tous les travaux publiés sur cette question.
Cette littérature spéciale est aujourd'hui si riche que plusieurs volumes n'y suffiraient pas.
Nous avons donc dû nous borner à mentionner les travaux qui ont eu le mérite d'inaugurer les nouveaux sujets et ceux qui leur ont apporté les plus importantes contributions.
La bibliographie qui termine ce travail comblera
LES SÉROTHÉRAPIES 25
suffisamment, pensons-nous, les lacunes que comporte ce plan^ et donnera une idée assez exacte du grand mouvement de recherches suscité par la nouvelle méthode thérapeutique.
Cette bibliographie, que nous nous sommes efforcé de faire complète pour tous les travaux de laboratoire et les premières applications à la médecine humaine, ne comprend cependant pas les très nombreuses notices cliniques auxquelles a donné lieu la sérothérapie antidiphtérique à ses débuts.
Il s'agit ici^ en effet, d'une question aujourd'hui jugée. La sérothérapie antidiphtérique a pris sa place définitive dans la science et dans la pratique, et il n'y a plus d'intérêt à rapporter les multiples observations qui ont marqué son entrée dans la pratique médicale courante.
Quant à l'ordre suivi dans l'exposé des diverses sérothérapies, il nous a paru que l'ordre logique était l'ordre historique, commeétant capable de mieux rendre compte des hésitations de la méthode et des lacunes des expériences. Cet ordre, en tout cas, comporte les redites les moins nombreuses.
Nous nous sommes efforcé de nous y conformer dans la mesure du possible.
Aussitôt en possession de la nouvelle méthode d'immunisation que nous avaient donnée nos expériences avec l'infection pyoseptique, nous pensâmes à l'appliquer à quelqu'une des maladies de l'homme, parmi les plus fréquentes et les plus graves.
Ainsi que l'a raconté Charles Richet, dans son discours au Congrès de l'Association médicale britannique, à Montréal (1897), la question fut alors débattue entre nous, de savoir si nous nous attaquerions au charbon, à la diphtérie ou à la tuberculose.
Le charbon fut d'abord rejeté, à cause de sa rareté chez l'homme. Richet penchait pour la diphtérie ; mais, faisant valoir les conditions défectueuses du laboratoire où nous étions alors provisoirement installés, — et OTÎ les expériences se fussent faites dans une salle commune, sans chenil pour les animaux, avec un personnel insuffisant — j'insistai sar l'imprudence de manier la diphtérie dans un tel milieu.
LA SÉROTHÉRAPIE DE LA TURERCULOSE 27
C'est donc du côté de la tuberculose, plus maniable, d'évolution plus longue, — ce qui nous permettait l'envoi des animaux infectés hors de Paris — , que furent dirigées nos nouvelles recherches, reprises et variées de toutes façons pendant près de dix années, et pour lesquelles furent sacrifiés plus de cinq cents animaux.
Le récit succinct des diverses phases de ces recherches n'est pas sans intérêt; car la question de la sérothérapie antituberculeuse est toujours ouverte, et nous n'avons pas abandonné l'espoir de trouver, dans quelques-uns des résultats provisoires auxquels nous sommes arrivés, des suggestions d'où sortira peut-être la solution décisive du problème.
Rappelons d'abord que nous étions en 1888^ et qu'il ne pouvait être alors question de nous conformer absolument à l'indication de l'hématothérapie pyoseptique, et d'employer du sang d^animaux vaccinés contre la tuberculose.
Mais enfin, puisque le sang des animaux normaux s^était aussi montré relativement efficace, il nous était permis, le chien passant à cette époque, faute d'expériences antérieures, pour réfractaire à la tuberculose, de chercher si son sang jouissait de quelque propriété immunisante contre cette infection. Et de suite nous instituâmes des expériences sur les
lapins^ avec la tuberculose aviaire, qui seule encore était d'une culture facile.
Ces expériences réussirent dans une mesure appréciable. Dès les premiers mois de 1889, nous pouvions montrer que l'injection du sang de chien normal à des lapins retardait énormément, et dans quelques cas même arrêtait l'évolution de la tuberculose aviaire chez le lapin.
Il était alors tout indiqué de passer de l'expérimentation sur les animaux à la thérapeutique humaine ; et mettant à profit l'observation de M. Bouchard, à savoir que le sérum des animaux réfractaires était aussi actif que le sang total, nous résolûmes d'injecter du sérum de chien à des malades tuberculeux.
Nous pratiquâmes la première de ces injections le 6 décembre 1890,
Nous eûmes d'abord un moment de grand espoir. Oui, vraiment, pendant quelques semaines, nous avons cru tenir le traitement héroïque de la tuberculose. Pendant quelques semaines, les trois ou quatre maJades que nous avions en traitement voyaient leurs forces renaître, leur appétit s'accentuer, leur poids augmenter, la toux diminuer, l'expectoration se tarir presque.
Mais bientôt nous devions constater qu'il ne
s'agissait là que d'une amélioration passagère. Après un mois, six semaines de cette marche apparente vers la guérison, l'impitoyable maladie reprenait son cours, le sérum se montrait décidément inefficace. Des essais faits presque en même temps que nous par MM. Bertin et Picq, avec le sang de chèvre, animal également réputé réfractaire à la tuberculose, après avoir donné les mêmes espérances, aboutissaient au même résultat final.
Ces incursions sur le domaine de la thérapeutique humaine ne nous avaient pas fait abandonner celui de l'expérimentation.
Toujours guidés par ce double principe déduit de nos premières expériences, à savoir que si le sang d'un animal réfractaire est actif à quelque degré contre une infection donnée, cette activité doit être considérablement accrue en forçant cet animal réfractaire à lutter contre la dite infection, nous décidions d^instituer une expérience pour étudier comparativement l'action préventive, contre la tuberculose aviaire .du lapin, des injections de sang de chiens normaux et de sang de chiens ayant subi une inoculation de bacillose aviaire.
Cette expérience nous répondit, très nettement,
que le sang des chiens ayant subi l'infection de bacillose aviaire était beaucoup plus efficace que le sang de chien normal.
Un graphique, alors publié (celui que nous avons donné plus haut, p. 14), montre la disparition totale des animaux témoins après un mois, et l'état de santé parfaite, après deux mois, des lapins ayant reçu des injections de sang de chien tuberculisé. Entre les deux courbes, et à égale distance, se voit celle des lapins ayant reçu du sang de chien normal.
Ainsi, un fait important était établi : le sang des chiens normaux possédait une action retardante sur l'évolution de la tuberculose aviaire chez le lapin, et le sang des chiens convalescents de tuberculose aviaire exerçait une action préventive contre cette même infection chez le lapin.
Ici, nous devons remarquer que le bacille aviaire est loin d'être toujours semblable à lui-même, dans sa réaction virulente, au moins sur le chien. Les conditions de sa culture en milieux artificiels le rapprochent plus ou moins du bacille humain, et dans sa morphologie et dans ses aptitudes virulentes. En ç,' humanisant ainsi, il devient de plus en plus dangereux pour le chien, qu'il finit par tuer comme le bacille humain ; en même temps, ses localisations organiques varient. Chez le lapin, par exemple, au
lieu de foisonner dans le foie et la rate, il prédomine alors dans le poumon, comme le bacille d'origine humaine ou bovine.
Cette parenthèse a une grande importance pour l'éclaircissement de la suite de nos expériences.
Notons spécialement que la tuberculose aviaire que nous cultivions dans cette phase de nos recherches avait bien les caractères de la baciilose aviaire d'origine, qu'elle rendait nos chiens malades sans les tuer, et qu'elle tuait régulièrement les lapins en leur faisant un gros foie et une grosse rate.
Arrivés à ce point, nous pensions donc, nous reportant à nos essais thérapeutiques chez l'homme, tenir l'explication de leur insuccès.
De nouvelles expériences et aussi la publication d^observations suscitées par nos travaux nous apprenaient que le chien n'est en aucune façon réfractaire à la tuberculose humaine ; le sérum que nous avions administré à nos malades ne devait donc pas posséder les propriétés spécifiques requises pour une sérothérapie logique.
Ce qu'il nous fallait avant tout, c'était trouver une vaccination contre la tuberculose humaine ; puis préparer dans ce sens des animaux, et alors seulement leur emprunter le sérum destiné aux essais sérothérapiques.
Nous avions d'ailleurs quelques raisons de penser qu'il n'était pas impossible d'obtenir cette vaccination. Après MM. Grancher et Hippolyte Martin, mais par un autre procédé que ces expérimentateurs, nous en avions déjà prouvé la réalité ; et, surtout, la distinction que les microbistes venaient d'établir entre la tuberculose aviaire et la tuberculose humaine, ouvrait de nouveaux champs à l'expérimentation.
On considérait en effet les deux tuberculoses comme deux espèces absolument distinctes; aujourd'hui on tend à n'en plus faire que deux races, deux variétés. Ce que nous venons de dire de l'évolution en cultures du bacille aviaire, nous porte vers cette dernière opinion ; mais ici^ il importe seulement qu'il y ait différence de propriétés virulentes, quelle que soit d'ailleurs la question d'origine.
Le fait intéressant, c'est que les chiens inoculés avec la bacillose aviaire semblaient décidément résister à cette infection, et qu'après plusieurs mois, leur état de santé parfaite nous permettait de les considérer comme parfaitement guéris.
Or ces chiens, ayant éprouvé la bacillose aviaire et y ayant résisté, n'étaient-ils pas plus aptes à lutter contre la tuberculose humaine, n'étaient-ils pas vaccinés contre elle, suivant un processus d'immu-
nisation comparable à celui qui fait du cow-pox le vaccin de la variole ?
Chez le singe, qui est tout-à-fait réfractaire à la tuberculose aviaire, l'action vaccinante de cette tuberculose à l'égard de la tuberculose humaine, bien que très relative, est certaine cependant; car elle se manifeste par un retard constant de la mort des singes vaccinés, qui survivent à l'infection par labacillose humaine exactement deux fois plus de temps que les singes non vaccinés. Alors que les singes témoins succombent très exactement une trentaine de jours après l'inoculation du bacille humain, ceux qui ont éprouvé auparavant l'infection aviaire résistent une soixantaine de jours à cette même infection debacillose humaine.
Assurément une telle vaccination, au point de vue de la pratique, serait insuffisante ; mais elle n'en est pas moins très réelle, et très intéressante au point de vue scientifique.
L'expérience indiquée était donc de prendre le sang de chiens ayant résisté à l'infection aviaire, et d'en éprouver la valeur contre l'infection humaine. Et ici encore nos premières expériences furent si encourageantes que, pour la seconde fois, nous pensions avoir atteint le but.
Au commencement de décembre 1891^ nous
prenions donc deux chiens neufs et deux chiens ayant résisté à deux inoculations intra-veineuses de bacillose aviaire, inoculations faites à trois mois d^intervalle, et à ces quatre chiens, nous inoculions de la bacillose humaine dans la veine.
Vingt jours après, les chiens neufs succombaient à une granulie pulmonaire confluente ; les chiens supposés vaccinés étaient alors en parfaite santé apparente, et leur survie définitive nous apportait la démonstration de leur immunisation réellement efficace.
Ces derniers animaux furent sacrifiés au bout de six mois, et leur autopsie montra qu'ils étaient en effet guéris ; ils n'avaient conservé dans leurs poumons que quelques rares granulations scléreuses. Mais, avant de les sacrifier, nous leur avions pris leur sang, pour instituer des expériences d'hématothérapie, dont les résultats nous parurent alors décisifs, et qui firent l'objet d'une communication à l'Académie des sciences, le 14 novembre 1892.
Voici la première de ces expériences. Une même dose — proportionnelle au poids des animaux — de culture de bacillose humaine est donnée, par inoculation intra-veineuse, à quatre chiens : un témoin A ; un vacciné par l'aviaire D, et à deux animaux B et G, destinés au traitement, et qui recevaient, trois
jours après l'inoculation virulente, une petite quantité du sang des chiens vaccinés par la précédente expérience.
Le témoin A mourait le 16^ jour ; le chien B mourait le 88* jour et le chien G le 51^ jour. Quant au chien vacciné^ sa survie était de 404 jours.
Nous devons noter que ce chien n'avait reçu qu'une fois de la bacillose aviaire, et qu'avec la race de bacille aviaire que nous cultivions alors, deux inoculations semblaient nécessaires pour produire l'immunisation complète contre la tuberculose humaine.
Dans une seconde expérience, la tuberculose humaine, en injection intra-veineuse, fut inoculée à huit chiens, dont quatre, tirés au sort, furent soumis le dixième jour après l'injection au traitement par la transfusion du sang des chiens vaccinés dont nous avons parlé plus haut.
De ces quatre animaux, l'un, qui avait reçu la plus petite quantité de sang, mourut le 22" jour, et un second mourut le 43« jour ; mais les deux autres survécurent, et leur autopsie, faite après quatre mois, alors qu'ils étaient en pleine santé apparente, montra qu'ils avaient bien échappé à l'infection bacillaire.
Quant aux quatre témoins, ils étaient morts les
36 LA SÉROTHÉKAPIE
12% 29®, 35° et 47'' jours, avec une survie moyenne de 31 jours.
Un seul des malades à qui je faisais alors des injections sérothérapiques, reçut le sérum provenant d'un des chiens vaccinés par labacilloseaviaire, ayant servi aux expériences précédentes. J'en ai rapporté l'histoire tout au long dans une étude sur « Le sérum du chien dans le traitement de la tuberculose » publiée dans les Archives générales de médecine d'Avril 1892. C'est l'observation XVIII. Or ce malade est précisément, de tous les tuberculeux alors soumis au traitement sérothérapique, celui qui, de beaucoup, survécut le plus longtemps, puisque, ayant reçu la première injection le 27 mars 1891, alors qu'il était déjàau deuxième degréavancé d'une tuberculose pulmonaire avec cavernes, hémoptysies,etc. , il a pu être suivijusqu'au commencement de l'année 1895. Dans cet intervalle de temps, sauf quelques arrêts d'une semaine ou deux, cet homme, ouvrier chez un fabricant d'instruments de chirurgie, menait une existence très fatigante, passant ses journées dans une atmosphère chargée de poussières métalliques. Quand il sentait ses forces baisser, il venait nous réclamer quelques injections de sérum, et voyait bientôt son état remonter. Mais sur les derniers temps, nous n'avions plus de liquide
LA SÉROTHÉRAPIE DE LA TURERCULOSE 37
actif à lui injecter. En effet, il nous avait été impossible de renouveler les expériences heureuses que nous venons de rapporter, et qui nous avaient bien démontré la possibilité d'une vaccination du chien contre la tuberculose humaine par la tuberculose aviaire.
Peu à peu, et sous des influences qui nous échappaient, notre bacillose aviaire se modifiait dans ses cultures, et de presque inoffensive au début, pour le chien, elle devenait d'une virulence plus accentuée à chaque passage dans les matras, au point que nos chiens finirent par n'y pas résister plus longtemps qu'à la tuberculose humaine.
En même temps, les caractères des cultures s'étaient aussi modifiés : nous ne pouvions plus faire de différences entre nos cultures de bacillose aviaire et celles de bacillose humaine ; les lapins auxquels nous inoculions la première mouraient avec le type pneumonique ; notre bacillose aviaire s'était transformée en bacillose humaine.
Bien entendu, nous refîmes nos expériences avec une bacille aviaire d'origine, prise chez le faisan. Nous variâmes aussi de toutes façons nos conditions de culture et d'inoculation, mais sans jamais avoir pu retrouver, jusqu'à ce jour, la race atténuée qui nous avait donné nos premiers succès.
Abandonnant alors la tuberculose aviaire , nous nous mîmes à la recherche d'une vaccination directe des animaux contre la tuberculose humaine par la tuberculose humaine, employant dans ce but, soit des cultures atténuées par le vieillissement ou le chauffage, soit des doses extrêmement faibles de cultures virulentes, soit enfin en faisant simplement intervenir des bacilles morts ou les toxines stérilisées.
Aucun de ces procédés ne nous donna de résultats satisfaisants : chez nos animaux traités de toutes façons, l'immunité n'apparaissait à aucun degré.
Chez l'âne même, qui résiste bien à l'inoculation sous-cutanée ou intraveineuse de la tuberculose humaine, — laquelle provoque seulement chez lui une légère maladie d'une durée d'environ six semaines, coïncidant avec une poussée de granulations pulmonaires, et dont il guérit admirablement, — cette infection expérimentale ne laisse à sa suite aucune immunité. Une seconde inoculation virulente produit une nouvelle poussée tuberculeuse, et même après trois épreuves de cette nature, le sérum de ces animaux ne montre aucun pouvoir immunisant, soit vaccinal, soitcuratif, qu'on puisse considérer comme réellement spécifique.
Quant aux animaux préparés à l'aide de la tuber-
culine, leur sérum était manifestement nocif : il accélérait la marche de la tuberculose chez les animaux auxquels il était administré, et provoquait aussi les fâcheuses réactions, bien connues, de la tuberculine elle-même.
Au total, c^est le sérum de chien normal qui, de tous les sérums que nous avons essayés — exception faite bien entendu du sérum des animaux traités par la bacillose aviaire que nous n'avions pu retrouver — restait encore le meilleur, comme étant exempt de danger dans son application à l'homme malade, et presque toujours capable d'atténuer, pendant un certain temps, les troubles de l'état général et quelques lésions locales chez les tuberculeux.
Il ne paraît pas, malheureusement, que les expérimentateurs qui se sont engagés, après nous, dans cette même voie, en modifiant quelque peu nos procédés plutôt que notre méthode, aient obtenu des résultats plus décisifs que les nôtres.
Dans une communication faite au Congrès de la tuberculose, en 1893, M. Babès, qui semblait d'ailleurs complètement ignorer nos précédentes expériences et les essais thérapeutiques auxquels elles nous avaient conduits, exposait une méthode mixte ^
consistant en injection de tuberculine aviaire et humaine, suivie d'inoculations de tuberculose aviaire virulente, puis de tuberculose humaine. Les résultats obtenus avec le sérum des animaux ainsi préparés n'ont pas été différents de ceux que nous avait donnés l'emploi du sérum de chien normal.
Plus tard, M. Rieger, se basant sur la résistance des gallinacés, a préparé un liquide avec des œufs de poules préalablement inoculées avec des doses croissantes de cultures de bacillose humaine ou d'émulsions virulentes d'organes de cobayes tuberculeux. Mais le silence de l'auteur sur l'issue de ses expériences et l'efficacité thérapeutique de son liquide permet de considérer ces essais comme décidément infructueux.
Enfin M. Maragliano, qui paraissait avoir fait entrer la question de la sérothérapie antituberculeuse dans une voie nouvelle, n'a pas encore réussi, par les statistiques très discutables qu'il a produites, à nous convaincre de la réelle valeur de son sérum, et le temps semble bien, aujourd'hui, avoir quelque peu tempéré ses espérances.
En injectant à des animaux un mélange de cultures chauffées au bain-marie à la température de 100 degrés pendant quatre jours, et de cultures virulentes filtrées sur porcelaine — injections qu^il
répétait pendant six mois, à doses croissantes — M. Maragliano aurait produit chez ces animaux, chiens, ânes ou chevaux, un état réfractaire à l'inoculation de la bacillose humaine.
Le sérum des animaux ainsi préparés posséderait en outre, d'après le même auteur, des propriétés antitoxiques manifestes.
Assurément il n'était pas facile de mettre en évidence de telles propriétés, car la toxine tuberculeuse est inoffensive, comme on le sait, pour les animaux sains, ce qui rend l'expérimentation fort difficile. Cependant M. Maragliano dit avoir préparé une tuberculine capable de déterminer une intoxication aiguë chez les animaux sains, et avoir pu démontrer ainsi l'action antitoxique de son sérum. A la dose de un centimètre cube, ce sérum protégerait un kilo d'animal intoxiqué par une dose mortelle — un gramme — de la toxine qualifiée par l'auteur protéine tuberculeuse. De même un centimètre cube d^ ce sérum neutraliserait, chez l'homme tuberculeux, la quantité de tuberculine capable de produire la réaction fébrile.
M. Maragliano a bien voulu reconnaître qu'avant 189.0, date de sa communication au Congrès de Bordeaux, « Richet et Héricourt avaient récolté quelques documents sur la sérothérapie de la tubercu-
lose ». 11 ne semble malheureusement pas que ses propres essais thérapeutiques soient autre chose que des documents d'attente, à ajouter aux nôtres, à côté de ceux de M. Babès, de Bucharest, et de M. Paquin, de New-York.
La dernière statistique publiée par l'assistant de M. Maragliano porte sur 422 cas et déclare : aggravation et mort dans 8,25 pour 100 ; état stationnaire dans 2S,.^iO p. 100; amélioration dans 48 p. 100, et guérison dans 16,25 pour 100 de ces cas.
Mais la lecture des observations donne cette impression, que les cas de guérison ne concernent que des tuberculoses pulmonaires au premier degré, d'un diagnostic plus ou moins douteux, et que les améliorations portent sur des tuberculoses .pulmonaires au début du deuxième degré (^).
M. Maragliano nous a avoué lui-même que son sérum était impuissant contre les phtisiques porteurs de cavernes, avec fièvre, et chez lesquels la tuberculose suivait une marche rapide.
Mais contre les formes lentes, torpides, nous savons que nombre de méthodes de traitement sont
1. Dans son rapport au 4« Congrès pour l'étude de la tuberculose (Paris, 1898), M. Maragliano parle de 1362 malades traités par son sérum, et dont il a rassemblé les observations. Sur ce total, il donne 1090 cas, c'est-à-dire 80 p. 100, comme ayant bénéficié à quelque degré du traitement.
heureusement efficaces, et il nous est difficile de reconnaître au sérum de M. Maragliano une activité supérieure à celle des agents généralement employés^ et même à celle du sérum d'animaux non immunisés.
Ajoutons que ni M. Behring, qui a, lui aussi, dès 1895, annoncé avoir obtenu, avec des inoculations de tuberculine, un sérum antitoxique capable de sauver la vie à des cobayes tuberculeux auxquels on a injecté des doses sûrement mortelles de tuberculine ; ni MM. Babès et Proca qui, en janvier 1896, confirmèrent que le sérum des animaux auxquels on injecte de la tuberculine protège les animaux tuberculeux contre l'action toxique de cette tuberculine, n'ont encore fait part au monde médical de l'action curative de leurs sérums contre la tuberculose deThomme.
Depuis longtemps nous sommes fixés sur la valeur thérapeutique des sérums d'animaux préparés avec la tuberculine; car, le 12 janvier 1895, Charles Bichet et moi, nous avons communiqué, à la. Société de Biologie^ les résultats d'une expérience comparative, prouvant nettement que, de tous les sérums — sérum normal, sérum d'animaux récemment tuberculisés (néo-sérum), et sérum d'animaux tuberculinés — le seul vraiment dangereux, et ayant activé la marche de la tuberculose était le dernier sérum, fourni par des animaux ayant reçu de la tuberculine.
Dans cette expérience, le sérum des animaux récemment infectés, pris au début de la lutte de l'organisme contre l'infection, s'est montré le plus efficace, et la survie des animaux qui l'avaient reçu a été supérieure à celle des animaux traités par du sérum normal. Mais ces animaux eux-mêmes ont fini par succomber.
C'est sur cette constatation décevante que nous devons terminer l'histoire des essais de sérothérapie contre la tuberculose.
Tous les efforts des expérimentateurs n'ont abouti, jusqu'à ce jour, qu'à trouver un sérum prétendu antitoxique^ intéressant à coup sûr au point de vue scientifique^ mais aussi dangereux quelatuberculine elle-même, ou à proposer quelques sérums non dangereux, mais capables tout au plus de ralentir, et non de guérir la tuberculose.
Le sérum antituberculeux est encore à trouver.
Mais je ne puis oublier les résultats que nous avons obtenus avec cette race de bacillose aviaire qui s'était comporté comme un véritable vaccin contre la tuberculose humaine ; et je conserve l'espoir qu'en cherchant dans cette direction, l'on trouvera le remède de l'horrible lèpre des temps modernes. .
Dans nos essais d'application de la sérothérapie à la syphilis, nous avions encore été guidés, comme dans notre sérothérapie antituberculeuse, par ce fait expérimental, que le sang des animaux naturellement réfractaires à une infection, possède des propriétés immunisantes à quelque degré contre cette infection.
La première série de nos expériences d'hématothérapie contre l'infection pyoseptique, faites en transfusant du sang de chien normal, démontrait la réalité de la production d'une immunisation relative par cette méthode.
Or, la syphilis n'ayant jamais pu être inoculée à aucun animal, il était permis de supposer que le sérum de diverses espèces animales possédait, à l'égard de cette infection, des propriétés curatives.
M. Fournier voulut bien instituer dans son service quelques essais de traitement pour juger de la valeur de cette hypothèse.
L'existence d'un nouveau traitement antisyphilitique est en effet chose fort souhaitable. Le traitement classique, assurément très efficace, est malheureusement loin d'être facilement supporté par tous les malades, et quelques-uns s'y montrent absolument rebelles. Tels sont, par exemple, ces syphilitiques chez lesquels ^absorption de la plus petite dose d'iodure détermine des accidents sérieux et parfois même inquiétants*
Il était naturellement indiqué de choisir, dans cette catégorie, les premiers malades à soumettre au traitement sérothérapique.
Deux malades, atteints de syphilides ulcéreuses graves,cachectiques, absolument rebelles d'ailleurs au traitement spécifique, furent d'abord sérothérapisés.
Les observations de ces malades ont été publiées par Feulard, en juillet 1891. Elles montrent que, sous l'influence des injections de sérum, l'état général des malades se modifia aussitôt, que leur poids augmenta rapidement, et qu'après dix et quinze injections de 1 à 2 centimètres cubes de sérum, la cachexie spéciale, notée au commencement du traitement, avait complètement disparu.
Toutefois les lésions locales syphilitiques avaient persisté, et une nouvelle tentative de traitement spécifique fut faite. Contrairement à toute prévision, ce
traitement, qui n'avait jamais pu être continué, fut alors admirablement toléré, et amena la guérison des syphilides.
Le travail de M. Feulard donnait, en même temps que ces observations, celles de deux malades atteints de lupus, dont l'état général avait été également transformé sous l'influence de la sérothérapie.
A dater de cette publication, les essais de sérothérapie antisyphilitique allèrent se multipliant, notamment à l'étranger.
En Italie, dès l'année suivante (1892), M. TommasoLi injecte à des syphilitiques, atteints de lésions tertiaires, du sérum de veau et de mouton, et il constate que ces lésions disparaissent bien plus rapidement qu'avec les autres méthodes de traitement.
La plupart des malades — au nombre de treize — pouvaient être considérés comme guéris après une quinzaine de jours, et sept mois après la fin du traitement, aucune récidive ne s'était encore manifestée.
Puis M. Celso Pellizzari, de Pise, a l'idée d'injecter à ses malades, non plus du sérum d'animal naturellement réfractaire, mais du sérum d'hommes syphilitiques, arrivés à diverses périodes, afin de voir si les phénomènes secondaires habituels seraient
retardés dans leur apparition, ou atténués dans leurs manifestations.
M. Pellizzari prit d'abord du sang à des syphilitiques arrivés à la période tertiaire, porteurs de gommes ; puis il en demanda à des syphilisés de fraîche date, n'ayant encore présenté que les premiers accidents secondaires.
Mais ces sérums ne se montrèrent doués d'aucune action curative manifeste, et M. Pellizzari abandonna leur emploi.
D'autres médecins italiens, M. Mazza, entre autres, firent aussi des essais de sérothérapie antisyphilitique, mais sans introduire aucune modification fondamentale dans la qualité des sérums employés^ et aussi sans résultats thérapeutiques bien nets.
C'est alors qu'au commencement de l'année 1895, avec Charles Richet, nous reprîmes cette question, en y apportant toutefois un nouvel élément.
Aux chiens qui devaient nous fournir leur sérum, nousinj ections préalablement,dans la veine saphène, une certaine quantité: cinq, dix ou vingt centimètres cubes de sérum fourni par des syphilitiques en pleine activité infectieuse, au moment de l'éruption roséolique.
Dans notre pensée, nous devions ainsi, chez ces animaux, considérés comme réfractaires, renforcer l'immunité naturelle, provoquer une défense active de l'organisme et susciter en plus grande abondance la production des substances qui rendent le terrain défavorable à l'infection.
Le sérum ainsi préparé fut essayé chez deux catégories de malades : d'une part chez des syphilitiques n'ayant encore présenté que l'accident primitif, le chancre infectant, ou se trouvant encore au début des accidents secondaires, avec l'éruption roséolique ou les premières plaques muqueuses ; et d'autre part chez des syphilitiques atteints d'accidents tertiaires ayant résisté au traitement mixte, et chez d'anciens syphilitiques atteints des premiers symptômes du tabès.
Disons de suite que, chez les malades du premier groupe, la sérothérapie n'a en rien modifié l'évolution de la syphilis secondaire ; que la roséole et les plaques muqueuses ont apparu vers l'époque habituelle; et que leur durée n'a pas été sensiblement modifiée.
Il n'en a pas été de même des malades du deuxième groupe.
Appliquant le sérum que nous leur avions remis, M. Triboulet, MM. Blum et Mouchet, M. Mule obte-
LA SÉROTll. 4
naient en effets cliàcuii de leur côté, la guérison rapide de malades atteints de gommes ulcéreuses, sans nulle tendance à la cicatrisation spontanée et n'ayant été nullement influencées par des tentatives de traitement spécifique antérieures, malades qui, depuis plus de six mois, étaient dans le statu quo.
Après un mois de traitement ces malades^ sous la seule influence des injections de sérum de chien immunisé, pouvaient être considérés comme complètement guéris.
D'autre part, avec ce même sérum, j'ai traité deux anciens syphilitiques présentant les symptômes classiques du tabès au début, et ces symptômes ont été rapidement amendés. J'ai pu suivre ces malades pendant deux années, et constater que, bien que repris de temps à autres par leurs troubles douloureux caractéristiques, ils ne présentaient cependant aucune aggravation de leur état. L'évolution du tabès, que nous savons il est vrai très variable, semblait avoir été arrêtée dès l'application de la sérothérapie.
A mes propres observations, j'en ajouterai une de M. Langlois, qui administra également de notre sérum à un malade présentant tous les signes du tabès à son début, et vit s'amender rapidement tous ces symptômes, en même temps que l'état général se relevait d'une façon frappante.
LA SÉROTHÉRAPAE PJ2 LA SYPHILIS 51
Assurément il s'agit, dans ces derniers cas, d'appréciations cliniques relatives à une maladie essentiellement inégale ; et nous sommes les premiers à en reconnaître le côté faible et la valeur très discutable.
Mais ces observations, rapprochées de celles qui nous ont montré Faction très nettement curative du sérum dans les cas de syphilides néoplasiques et ulcéreuses, nous autorisent à penser que ces essais de sérothérapie de la syphilis tertiaire et des maladies parasyphilitiques mériteraient d'être repris. Vraisemblablement on pourrait fixer d'une manière plus nette que nous n'avons pu le faire, les indications de la sérothérapie dans la syphilis ; car il est certain que, dans des cas oii l'inefficacité du traitement spécifique laissait le médecin désarmé — cas plus fréquents peut-être qu'on ne pourrait le croire — cette médication nouvelle a produit, et produirait certainement encore, de précieux effets.
Il ne faudrait pas non plus conclure, des essais rapportés ci-dessus, qu'il fût désormais inutile de chercher à produire un sérum actif contre les accidents primitifs de la syphilis.
Presque dans le même temps que nous préparions des animaux en leur inoculant du sérum de malades
52 LA SÉKOTHÉIÎAPIE
syphilitiques, MM. Gilbert et Fournier en préparaient de façon un peu différente, par Finoculation, sous la peau, de tissus syphilitiques, chancres et papules, et par l'injection dans le péritoine, d'une quantité assez abondante de sang.
Or, avec le sérum des animaux (chèvres et chiens) ainsi préparés, MM. Gilbert et Fournier disent avoir réussi à faire disparaître des roséoles, des syphilides papuleuses, des plaques muqueuses rebelles au traitement mercuriel prolongé.
La sérothérapie antisyphilitique ne saurait donc être jugée définitivement, et les résultats obtenus jusqu'à ce jour, bien qu'inconstants et variables selon les expérimentateurs, lui sont, en somme, nettement favorables.
Un point sur lequel il paraît indiqué d'appeler, pour l'avenir, l'attention des expérimentateurs, c'est la date de la récolte du sérum après les inoculations des animaux.
Cette date n'est précisée dans presque aucun des mémoires donnés sur ce sujet, et il semble que les auteurs ne lui ont attribué aucune importance. Peutêtre trouverait-on cependant, dans la durée variable de la période latente d'immunisation, la raison même de la diversité des effets obtenus.
11 n'est pas fait mention non plus des effets patho-
logiques,, sur les animaux, des produits syphilitiques qu'on leur injecte ; et l'on semble regarder comme délinitivement acquis le fait de la résistance absolue de ces animaux à l'infection syphilitique.
Or cette notion nous paraît trop absolue, et devra être re visée.
Assurément les animaux auxquels on inocule des produits syphilitiques ne prennent pas la syphilis selon le mode humain ; et ils ne présentent aucune des altérations des organes et des tissus qui sont, chez l'homme, la caractéristique de cette infection.
Mais si le microbe ne paraît pas se multiplier chez les animaux, ceux-ci, cependant, paraissent sensibles aux toxines qu'on leur injecte avec le sang ou avec les produits néoplasiques provenant de syphilitiques. Tous ceux de nos animaux qui avaient reçu ce sang ou ces produits à plusieurs reprises ont fini par succomber dans un état de marasme prononcé, état, qu'en l'absence complète de lésions anatomiques visibles à l'œil nu, on pouvait seulement attribuer à une intoxication profonde.