CHAPITRE m LA SÉROTHÉRAPIE DE LA MORVE
Les seules expériences faites, à notre connaissance, sur la sérothérapie antimorveuse, sont celles qu'ont entreprises MM. Chenot et Picq, de Nantes, au commencement de l'année 1892.
Ces auteurs n'ont pas cherché à immuniser des animaux contre la morve pour utiliser ensuite leur sérum : mais ils ont simplement employé le sérum normal d'animaux reconnus comme étant réfractaires à cette infection.
Parmi ces derniers se trouvent les bovidés en général, et le porc. MM. Chenot et Picq ont choisi le bœuf comme animal sanguifère.
Des cobayes, animaux très sensibles à l'infection morveuse, ont donc été inoculés avec des produits issus d'animaux morveux. De ces cobayes, les uns avaient reçu du sérum de bœuf, avant Tinoculation, dans le but de mettre en évidence les propriétés vaccinales de ce sérum ; et les autres ne reçurent
les injections de sérum que plusieurs jours après l'infection, pour en vérifier les propriétés curatives. Enfin d'autres animaux, simplement inoculés, servirent de témoins.
Les résultats obtenus dans ces conditions par MM. Clienot et Picq semblent avoir nettement démontré que le sérum de bœuf exerce une action préventive et curative à l'égard de la morve expérimentale du cobaye.
En effet, dans sept cas sur dix, les cobayes immunisés par le sérum de bœuf ont survécu à l'inoculation morveuse, et ceux mêmes qui ont fini par y succomber ont cependant présenté une survie considérable, de 21 à 42 jours, tandis que les témoins étaient tous morts après cinq jours.
Il faut noter que les doses de sérum injecté avaient été minimes, variant entre un demi et un centimètre cube, administrées en injections intrapéritonéales, et renouvelées une ou deux fois.
Ce sont là des expériences fort encourageantes, et qui méritent d'être reprises.
La morve est, il est vrai, rare chez l'homme ; mais elle est extrêmement grave, et presque fatalement mortelle. En raison de l'impuissance de la thérapeutique banale, il serait indiqué d'appliquer à tous les cas de morve qui se présenteraient, cette séro-
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thérapie facilement réalisable, sans préparation, et de faire aux malades, le plus rapidement possible, des injections de sérum de bœuf. Le seul risque à courir serait alors d'atténuer le mal, et de sauver les malades ; et la chose en vaut la peine.
Le même traitement devrait être appliqué aux chevaux morveux, dont les cas ne sont pas rares.
Ces essais, auxquels les vétérinaires ne paraissent pas avoir songé, auraient au moins l'avantage de nous fixer rapidement sur la question de l'efficacité des injections de sérum des bovidés dans le traitement de la morve.
Bien entendu, de nouvelles expériences devraient aussi être instituées, en préparant des animaux réfractaires ou peu sensibles à l'infection morveuse par des inoculations virulentes plus ou moins atténuées.
Le bacille de la morve se cultivant très facilement, ces expériences n'offriraient aucune difficulté.
Les expériences de MM. Ogata et Jasehara sur l'action préventive et curative du sang des animaux réfractaires à l'infection charbonneuse sont les premières qui aient suivi la relation de nos recherches sur Thématothérapie dans l'infection pyoseptique. Le travail de ces auteurs a été donné dans le Journal de la Société médicale de Tokyo^ du 20 décembre 1889.
MM. Ogata et Jasuhara faisaient alors connaître qu'ayant injecté du sang défibriné soit de grenouille, soit de rat blanc, à des lapins et à des cobayes, ces derniers animaux, après cette opération, avaient pu résister à l'inoculation de la bactéridie charbonneuse. De cette observation, ils concluaient que le sang des animaux naturellement réfractaires au charbon, tels que la grenouille, le chien et le rat blanc, avait la propriété d'atténuer la virulence de la bactéridie charbonneuse, non seulement in vitro, comme l'avait déjà constaté M. Behring avec le sang de rat
blanc, mais encore dans l'organisme animal, et même dans l'organisme d'animaux sensibles à cette infection, auxquels on pouvait conférer Fimmunité par l'injection d'une petite quantité de ce sang des animaux réfractaires.
C'était là une très intéressante application du principe que nous avions pu établir en montrant que le sang des chiens, même non vaccinés contre l'infection pyoseptique, avait encore une action très marquée contre la violence de cette infection chez le lapin.
Toutefois les résultats de ces expériences, reprises très méthodiquement par MM. Serafini et Erriquez à, rUniversité de Rome, ne furent pas entièrement confirmés. Les auteurs italiens retrouvèrent bien cette singulière action bactéricide et préventive du sang de rat blanc, mais seulement à la condition que la culture charbonneuse et le sérum fussent mélangés avant l'injection et non injectés séparément.
Par contre, ils aboutissaient à des conclusions absolument négatives, sur l'action préventive du sang des autres animaux normalement réfractaires.
Il restait à voir ce que valait, à ce même point de vue, le sang des animaux immunisés; mais cette recherche ne fut faite que beaucoup plus tard, par M. Marchoux, dont le travail, très bien conduit,
très concluant, donne l'état actuel de la sérothérapie anticharbonneuse .
M. Marchoux commença par vacciner des moutons contre le charbon, d'abord selon la méthode pastorienne, puis en leur injectant sous la peau des doses de culture bactéridienne virulente de plus en plus fortes. Ces doses, qui étaient doublées tous les huit jours, furent élevées jusqu'à 200, 250 et même 300 centimètres cubes de culture très active, injectés en une seule fois.
Les premières expériences faites par M. Marchoux lui avaient en effet montré que le sérum fourni par un mouton seulement vacciné à la façon ordinaire, ne jouit que de propriétés préventives peu marquées, et ne possède aucun pouvoir curatif.
Par contre, le sérum des animaux amenés par la pratique des vaccinations successives et progressives à un état d'immunisation renforcé et excessif, au bout de quinze jours à trois semaines, possède des propriétés préventives et curatives très marquées.
Avec un centimètre cube de sérum, il est en effet possible de protéger un lapin de deux kilogrammes contre l'inoculation d'un quart de centimètre cube de
charbon virulent. M. Marchoux pense qu'on pourrait même obtenir un sérum encore plus actif en employant, au lieu du mouton, des animaux plus sensibles au charbon, comme l'âne ou le cheval.
Dans ses expériences d'immunisation préventive, M. Marchoux a, d'autre part, bien mis en évidence la grande différence existant entre l'action du sérum préventif et une véritable vaccination obtenue par une infection atténuée.
Cette différence réside en ce fait, que les lapins immunisés par le sérum ne se montrent tels que pendant très peu de temps, quelques jours au plus ; et que, passé ce temps, ils sont redevenus aussi sensibles à l'infection charbonneuse que des lapins neufs.
Cette particularité se rencontre d'ailleurs, comme nous le verrons, dans nombre de sérothérapies ; notamment dans la sérothérapie antidiphtérique et dans la sérothérapie antipesteuse.
Elle montre que l'action des sérums immunisants n'est que temporaire, fugitive ; que le mécanisme de son action est tout différent de celui d'une véritable vaccination.
Elle pourra peut-être aider à expliquer pourquoi,
ainsi qu'on le verra également par la suite, la sérothérapie ne saurait être efficace contre les maladies chroniques.
D'autres observations, très suggestives encore, ont été faites à cette occasion par le même auteur.
Il a constaté, entre autres faits curieux, que l'inoculation du charbon chez le lapin varie de gravité suivant les points du corps où elle est faite, et que la préservation de l'animal exige alors des quantités variables de sérum.
Par exemple, si l'on inocule un lapin de deux kilogrammes dans le péritoine , il aura fallu lui donner, pour qu'il soit préservé, 15 centimètres cubes de sérum au lieu de 2.
Ces remarques trouveront sans doute des applications multiples dans la façon d'administrer le traitement sérothérapique dans les maladies humaines.
Il faut noter encore, avec M. Marchoux, que le sérum de mouton est beaucoup plus actif que le sérum de lapin, et que le sérum de mouton, actif chez le lapin, reste inactif chez le cobaye.
Tous ces faits particuliers montrent combien est contingente la préparation d'un sérum actif, et devront encourager les expérimentateurs à épuiser toute la gamme zoologique possible dans la recherche des sérums immunisants.
Le sérum antkharbonneux est aussi curatif, si toutefois l'on peut employer ce terme pour désigner une action qui n'existe que si le traitement est institué presque immédiatement après l'inoculation virulente, 24 heures au plus après cette inoculation, et avec un sérum très actif.
Dans ce dernier cas, les animaux qui ont été sérothérapisés avec succès sont en réalité vaccinés, car le sérum a atténué la maladie qui avait déjà commencé son évolution, et cette maladie atténuée a produit une vaccination véritable.
Employé comme agent curatif, le sérum anticharbonneux doit d'ailleurs être employé toujours à des doses beaucoup plus fortes que comme agent préventif. Il faut, par exemple, donner de 7 à 18 centimètres cubes à un lapin, au lieu de 2 centimètres cubes.
Enfin M. Marchoux a cherché à se rendre compte du mécanisme de l'action du sérum, et ses observations nous paraissent pouvoir s'appliquer, sinon à toutes, au moins au plus grand nombre des sérothérapies.
Quand on injecte 5 centimètres cubes de sérum préventif dans le péritoine d'un lapin normal — dont Texsudat péritonéal est clair et transparent, — on constate, au bout de 24 heures, que cet exsudât
est devenu d'une richesse inouïe en leucocytes. Il est alors très épais, blanchâtre, presque laiteux.
Si, à ce moment, on introduit dans ce péritoine un centimètre cube de bouillon dans lequel on a délayé une anse de gélatine de charbon asjjorogène cultivé sur gélose, on observe que, 2 minutes après l'inoculation, l'englobement des bacilles par les leucocytes est déjà presque complètement effectué. Dix minutes plus tard, on ne rencontre plus de bactéridies libres. Les leucocytes sont réunies en amas au sein desquels on ne voit plus de filaments.
En prélevant des ensemencements successifs dans cet exsudât péritonéal, on note que le nombre des colonies développées dans les tubes va diminuant de plus en plus. Au bout d'une heure, ces colonies deviennent très rares, mais elles sont encore virulentes. Après 12 heures, tous les tubes ensemencés restent stériles.
Les mêmes phénomènes sont observés chez le lapin vacciné ; mais la phagocytose est moins rapide, à moins que l'on ait préparé l'animal la veille en lui injectant dans le péritoine quelques centimètres cubes de bouillon charbonneux stérilisé.
Le sérum semble donc avoir pour action d'exagérer, dans des proportions considérables, l'activité des globules blancs. Il augmente manifestement leur
mobilité. Un quart d'heure à peine après l'inoculation du charbon virulent à un lapin traité préventivement, on constate déjà, sur des coupes de tissus, que tous les vaisseaux environnant le point d'inoculation sont dilatés et bourrés de leucocytes, dont un grand nombre ont déjà traversé leur paroi, et se dirigent vers les bactéries. G^est le commencement de la phagocytose, qui va dès lors aller en s'accélérant, et dont l'œuvre sera terminée en moins d'une heure.
Quand, pour une raison quelconque, un caillot de sang se forme au point d'inoculation, ce caillot protège les microbes contre l'invasion phagocy taire; ces microbes se mettent alors à pulluler, et finissent par envahir l'organisme. Ainsi la protection de l'animal par le sérum peut dépendre d'une circonstance toute locale, d'aussi minime importance que celle d'un épanchement fortuit de quelques gouttes de sang.
Déjà d'ailleurs MM. Roux et Nocard pour le charbon symptomatique, et M. Vaillard pour le tétanos, avaient montré que l'introduction des bacilles dans un caillot empêche l'intervention des phagocytes pendant la période oii agit le sérum.
Il faut maintenant noter expressément que tout ce qui précède est applicable seulement au charbon
asporogène; car les spores charbonneuses sont munies d'une enveloppe très résistante qui s^oppose à leur destruction rapide par les phagocytes. Nouvelle observation très importante qui pourrait rendre compte de l'impuissance de la sérothérapie dans quelques maladies, notamment dans les maladies chroniques, et surtout dans la tuberculose.
Là se trouve précisément la profonde différence qui distingue la vaccination proprement dite de l'immunisation par le sérum. En effet, dans la vaccination, les légions de leucocytes se succèdent jusqu'à ce que les spores elles-mêmes soient englobées. Celles qui, les premières, ont engagés le combat, meurent dans cette lutte, et il en résulte la formation d'un petit abcès ; mais d'autres leur succèdent, et pendant le temps qu'a duré la bataille, les spores ayant eu le temps de germer et de se transformer en de jeunes bactéridies, sous forme de courts bâtonnets peu résistants, ceux-ci se trouvent alors en face d'ennemis capables de les détruire. Suivant le procédé indiqué par M. Trapeznikoff, ces jeunes bactéridies sont rapidement englobées par les phagocytes de la réserve. C'est la victoire assurée pour l'organisme attaqué.
Cette lutte est d'ailleurs fort longue, et M. Marchoux l'a vue se prolonger pendant soixante-dix jours.
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Cette ténacité dans la lutte des cellules caractérise précisément l'état de vaccination. Au contraire, sous l'influence du sérum, l'activité des leucocytes n'est que de courte durée; et elle s'épuise bientôt, même alors que ce sérum est donné à plusieurs reprises. 11 semble se faire une accoutumance des phagocytes à cet excitant spécial, et leur réaction défensive ne se produit bientôt plus.
Ces expériences ingénieuses de M. Marchoux, les délicates observations auxquelles elles ont donné lieu, sont des plus suggestives. Elles doivent être proposées aux méditations des chercheurs. C'est à leur lumière, qui éclaire si vivement le mécanisme physiologique de la sérothérapie, que l'imagination des travailleurs pourra peut-être combiner de nouvelles expériences et perfectionner les procédés de la sérothérapie.
Il n'est que juste de remarquer que ces observations confirment d'ailleurs de tous points, en les développant, les belles recherches de M. Metchni- KOFF sur les phénomènes de réaction phagocytaire dans la lutte des organismes contre les microbes.