DES PORTES A PANNEAUX ET DES GRILLES INTERIEURES
Au cours de l'étude rapide que nous venons de faire des grilles extérieures et des procédés d'assemblage usités dans leur fabrication, il n'a point été question de la confection des pilastres et des portes, qui jouent cependant un rôle considérable dans l'économie de ces sortes d'ouvrages et concourent amplement à leur beauté. Cette omission à la fois naturelle et volontaire s'explique par ce fait que la construction de ces membres importants des fermetures extérieures se rapproche de celle des grilles intérieures, des rampes, des balcons, et consiste essentiellement en des bâtis solidement assemblés et qui, maintenant les pièces de remplissage dont ils sont garnis, limitent extérieurement les proportions de l'ouvrage.
Ces bâtis caractéristiques peuvent être simples, comme cela arrive pour les grilles très ordinaires. Souvent ils se compliquent d'un second cadre intérieur, relié au premier par des anneaux, des astragales, des postes et autres ornements composant une espèce de frise. Mais de toute façon chacun d'eux est formé — comme les bâtis usités dans la menuiserie — de deux traverses et de deux montants réunis à leurs extrémités. Les assemblages les plus employés pour ces sortes de travaux sont ceux à tenons et mortaises et parfois, pour la partie supérieure, ceux à enfourchement* (fig. 56 et 57). Les tenons sont toujours pris dans la masse, ce qui est indispensable pour la solidité du travail. Ils pourraient être découpés comme ceux qu'on exécute pour les assemblages de meubles en bois, à l'aide du ciseau, et
Voir Menuiserie, p. 33.
perfectionnés ensuite à la lime; mais on préfère lesfaçonnei à chaud, soit en se servant de chasses carrées qui, frappées à coups de marteau, permettent à la fois d'étirer le métal et de le déprimer sur ses diverses faces; soit en faisant usage d'étampes en forme de clouières, dont on force le fer à épouser les contours intérieurs. A la base du tenon^ on a soin de tenir le barreau un peu plus renflé que le corps même de la barre. On forme ainsi un épaulement qui,
Fig. 56 et 57. — Assemblage de grilles par enfourchement et à tenon et mortaise.
empêchant tout jeu et tout déplacement, maintient l'aplomb et rend l'ouvrage beaucoup plus solide.
Le cadre ainsi constitué, il faut s'occuper de le remplir. Il peut l'être soit à l'aide de simples barreaux, si la clôture n'a qu'un but d'utilité, soit avec des rinceaux ou des motifs de décoration aussi compliqués qu'on le juge à propos, quand son utile destination s'augmente d'un rôle décoratif. S'il n'est garni que de montants, comme cela se voit dans les grilles d'appui et les balcons très ordinaires, le problème est des plus simples. Les montants, terminés à leurs deux extrémités par des tenons, viennent s'assembler dans les traverses du haut et du bas, qu'on a préalablement
percées de mortaises. Une rivure bien faite maintient solidement ces barreaux, et pour que l'ouvrage un peu rudimentaire paraisse plus soigné, il suffit, si on le juge nécessaire, de recouvrir la traverse supérieure d'une main Courante quarderonnée.
Lorsque au lieu de simples barreaux on veut garnir l'intérieur des cadres de contours plus ou moins élégants, le problème se complique de suite. Il faut, en effet, réunir ces contours de façon qu'ils tiennent solidement les uns aux autres. En outre, il faut les assembler aux différentes parties du cadre de manière qu'une fois fixés ils ne bougent plus et résistent aux secousses et aux fortes pressions. Cette consolidation — condition essentielle de ces sortes de travaux — s'obtient à l'aide d'assemblages qui s'exécutent de cinq manières différentes, dont plusieurs nous sont déjà connues : soit au moyen de soudures, soit à tenons et mortaises, soit à l'aide de goupilles rivées ou de vis, soit enfin par des liens.
Nous avons parlé dans notre cinquième chapitre de l'heu reuse propriété que possède le fer de pouvoir se souder à chaud de façon que deux barres, convenablement forgées, arrivent à n'en former qu'une seule. Le serrurier manquerait au plus strict de ses devoirs s'il ne mettait pas à profit, chaque fois qu'il le peut, cette qualité si précieuse. Il commence donc par réunir sur l'enclume toutes les parties de son panneau qui peuvent être soudées, et plus il en joint de la sorte, plus son œuvre approche de la perfection. Ce sont des soudures de ce genre, hardiment pratiquées, qui, en rassemblant en une seule et même tige, en incorporant les uns aux autres les innombrables rameaux dont sont formées certaines grilles anciennes, comme celle d'Ourscamp, par exemple (fîg. 58), ou encore les rinceaux compliqués de certaines pentures, comme celles de Notre-Dame de Paris; ce sont ces soudures qui ont permis à ces beaux ouvrages de traverser impunément les siècles et de faire encore au-
jourd'hui notre admiration.
Mais ces grandes opérations de la forge sont tou~ jours difficiles à mener à bonne fin. Incertaines et dangereuses, elles exigent une expérience consommée et appartiennent à ce genre de travaux dont on peut dire que rien n'est assuré tant qu'il demeure quelque chose à faire. Aussi le maître ser~ rurier, pour la besogne courante qui l'oblige à recourir à un personnel nombreux, donne- 1- il la préférence aux assemblages exécutés à froid, et parmi ces derniers le plus artistique, le plus raffiné, qu'on nous permette ce mot, est l'assemblage à tenons et mortaises.
Nous venons de parler à l'instant de cette sorte d'assemblages, mais en ne l'envisageant que dans son application la plus simple. Si nous substituons, en effet, un rinceau , un enroulement, une volute à la barre droite dont il vient d'être ^. ,„ ^ .„ .^ question, ce n'est point par
Fig. 58. — Grille d Ourscamp. ^ ' . ri
son extrémité façonnée en tenon que ce rinceau ou cet enroulement se trouvera en contact avec le cadre. C'est par un point spécial de la
Fi"". 59, — Tenon greffé sur un fer courbe.
courbe qu'il décrit, et c'est précisément sur ce point qu'il faudra ménager le tenon [ûg. 59). On sent combien la difficulté est plus grande. Il arrive même, quand on exécute de ces ouvrages compliqués, que les barreaux dont on fait usage ne viennent point buter d'aplomb sur les sommiers, mais qu'ils les rencontrent diagonalement. Dès lors le K tenon, tout en continuant de ormer le prolongement del a barre rampante, doit prendre pour s'ajuster exactement avec la traverse demeurée horizontale, une autre direction 'fig. 60 . De là naît la nécessité de
recourir à une fausse coupe, ^ 1
ce qui rend le travail beaucoup plus délicat et par suite plus coûteux. Aussi ces assemblages sont-ils uniquement réservés pour les pièces très soig-nées, et le serptirier, pour les ouvrages ordinaires, est naturellement porté à recourir aux ajustements à goupilles ou à vis.
Ces deux derniers s'exécutent presque de la même' façon et, suivant les cas, présentent des inconvénients et des avantages. L'ajustement à vis, ainsi que le montre notre figure 63, dispense des rivures et permet de ne pas faire traverser à la vis le sommier de part en part. Par conséquent il respecte la plate-bande extérieure. C'est là, pour la propreté du travail, un avantage indiscutable. ]\Iais il faut tarauder le chemin que suit la vis, opération toujours délicate. En outre, si la tige de celle-ci n'emplit pas strictement la place qui lui est réser-
Fig. 60.
Tenon biais
vée, l'humidité, en s'insinuant entre la vis et les parois de la cavité qu'elle occupe, ne tarde pas à ronger le fer, et tout l'ajustement s'ébranle.
Avec la goupille cet inconvénient n'existe pas. Mais les deux pièces étant traversées de part en part, la trace de l'assemblage demeure visible des deux côtés, ce qui fait paraître l'ouvrage moins soigné. Toutefois le serrurier supplée à cette défectuosité en substituant un prisonnier à ia goupille ordinaire. On donne ce nom de prisonnier à une petite tige de fer qu'on fixe de la façon suivante. A l'aide d'un foret on pratique dans l'un des barreaux qu'on veut assembler un trou mesurant comme profondeur environ les deux tiers de l'épaisseur de ce barreau. On élargit ensuite le fond de ce trou en faisant osciller la pointe du foret de façon que la cavité présente l'aspect d'un petit cône large à sa base, étroit à son sommet. Lorsque le fond est suffisamment élargi, on place dans le trou la goupille, qu'on a eu soin de choisir en fer très doux, et l'on frappe à grands coups de marteau jusqu'à ce que l'extrémité inférieure, refoulée par ces chocs successifs, se soit écartée au point de remplir la cavité creusée. De cette façon la goupille, immobilisée et désormais faisant corps avec le barreau où elle est retenue prisonnière, offre presque les mêmes avantages que le tenon, et comme exécution présente des facilités beaucoup plus grandes. La rivure qui fixe le prisonnier au second barreau est même plus facile à dissimuler que celle du tenon ordinaire. A la rigueur on pourrait se passer de cette rivure, en rendant la goupille prisonnière des deux pièces qu'on se propose d'assembler. Mais ce travail, qui exige une précision très délicate, pouvant sembler trop difficile, on y supplée de la façon suivante. A l'aide d'un ciseau nommé langue-de-chat, on élargit le trou par lequel sort la goupille, de façon à former autour de celle-ci une espèce de petit entonnoir, puis on rive à grands coups de marteau. Le métal refoulé emplit cet entonnoir, transfor-
mant l'extrémité de la goupille en une sorte de tête de clou qui déborde légèrement le nu du barreau. On arase cette saillie à la lime, et l'assemblage devient à peu près invisible. Il arrive parfois que le contact direct d'un contour avec le montant ou la traverse du cadre, semble trop sec, et que le serrurier éprouve le besoin de donner de l'air à sa composition. Dans ce cas il interpose entre les deux fers une petite boule préalablement percée d'un trou de passage. Ce trou, qu'on a soin défaire méplat quand il s'agit d'un tenon,
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Fil ce.
Coupe.
Coupe.
Coupe.
Fig. 61 à 64. — Diverses sortes d'assemblages à boules : assemblage à tenon, à vis, à goupille.
rond et uni pour une goupille, rond et taraudé pour une vis, livre un chemin à la pièce d'ajustement que, pour cette raison, on est obligé de tenir sensiblement plus longue (voir fig. 61 à 64). Ainsi qu'on peut le voir dans quantité de balcons et de rampes, l'adjonction de ces petites boules ajoute beaucoup à l'élégance des panneaux. Elle nécessite, il est vrai, une légère complication de travail, mais sans que cette aggravation et les frais qui en résultent empêchent qu'on en fasse usage même pour des ouvrages ordinaires. Les liens constituent le dernier mode d'assemblage dont il nous reste à parler. Ils ofTrent cette particularité que, for mant une sorte d'ornement, ils concourent non seulement à la solidité, mais encore à la décoration des panneaux où on les emploie. Lorsqu'ils sont chargés de réunir des pièces qui se touchent, ils tiennent lieu des rivures et les remplacent avantageusement Ils peuvent aussi maintenir des pièces
placées à une légère distance, ce qu'aucun autre mode d'as semblage ne saurait faire. La confection des liens varie naturellement suivant le rôle qu'on leur destine. Les plus simples sont formés par une pièce de fer très doux, doublement coudée et munie à chacune de ses extrémités d'un petit tenon. Cette pièce, qui constitue ainsi les trois côtés d'un parallélogramme, vient s'assembler dans une autre pièce
Fig. 65 à 67. — Collier à cordon : le collier monté et les côtés avant l'assemblagre.
droite munie de deux mortaises, et, une fois la rivure faite^ le lien se trouve fermé. Jadis, — à l'époque où le serrurier^ complètement maître de son art, hésitait moins que de nos jours à recourir à l'intervention de la forge, — les liens confectionnés d'un seul morceau quadruplement coudé et dont les extrémités avaient été préalablement taillées en becs de flûte, au lieu d'être rivés à froid, étaient soudés à chaud et soudés avec tout le restant de l'ouvrage. Pour cela an faisait rougir les pièces à assembler au point où elles de valent être en contact; on les enveloppait du lien porté éga lement au rouge blanc, et à coups de marteau on amalga raait ces diverses parties de façon à n'en former plus qu'un seul morceau de fer.
Aujourd'hui, c'est le contraire qui se produit. Au lieu de cherchera unifier toutes les parties, on se plaît, pour faciliter le travail, à multiplier les fragments. C'est ainsi que
les colliers dont on fait ordinairement usage se composent de quatre côtés indépendants : deux grands percés de trous et deux petits munis de tenons (voir fîg. 65 à 67). En rivant les quatre tenons on ferme le collier et on constitue ainsi un lien qui, sans avoir la force des anciennes soudures, offre cependant une résistance suffisante pour maintenir solidement deux contours que l'on veut réunir.
Nous venons de dire que les liens présentaient sur les autres modes d'assemblage cet avantage de concourir à la décoration des panneaux. Il était donc naturel qu'on cherchât à développer leur caractère ornemental en les ornant à leur tour. C'est ce qu'on a fait en les gratifiant de moulures qui, augmentant leur robustesse apparente, font paraître l'ouvrage plus solidement établi. Ces colliers ainsi moulurés portent le nom générique de liens à cordon et sont façonnés le plus ordinairement à Fétampe.
Telles sont les diverses manières que possède le serrurier de réunir d'une façon durable les contours qui garnissent les panneaux des portes, des grilles intérieures, des balcons, des balustrades et de toutes ces belles œuvres de serrurerie, dormants, impostes, etc., qui jouent dans la décoration de nos maisons un rôle si considérable. Soudures, assemblages à tenons et mortaises, ajustements à goupilles et à vis, liens, colliers, etc., employés suivant le cas, permettent à ces habiles artistes de varier le caractère et l'aspect de l'ouvrage.
En indiquant la façon dont chacun d'eux s'exécute, nous avons uniquement envisagé les combinaisons les plus simples, et de parti pris omis toute complication. Mais dans la réalité il n'en est point ainsi, et il nous reste à dire quelques mots des difficultés d'application avec lesquelles, dans nombre de cas, l'exécutant se trouve aux prises.
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