DES RAMPES D ESCALIER
Tous les panneaux dont il a été question dans nos précédents chapitres, qu'ils fussent destinés à des balcons, à des grilles intérieures, à des portes ou à d'autres ouvrages du même genre, ont été considérés comme limités extérieurement par un bâti rectangulaire, composé de traverses et de montants disposés sur un même plan et s'assemblant à angles droits. Ce bâti peut être garni à l'intérieur avec des contours de remplissage aussi riches, aussi variés, aussi compliqués que possible ; ces contours suivent forcément, comme structure, les conditions de l'armature qui les enserre. Leur développement symétrique s'opère sur un même plan, et les diverses pièces qui les composent s'assemblent carrément avec le bâti et entre elles. Mais supposons qu'au lieu d'une grille plane nous ayons à exécuter un balcon cintré, comme celui qui, rue de Rennes, surmonte l'entrée de la cour du Dragon (voirfig. 38), ou simplement une balustrade à coins arrondis, et de suite le problème se transforme. On conçoit, sans qu'il soit besoin d'insister, quelle complication cette différence de construction va entraîner non seulement dans la forme de nos différents contours, mais encore dans la plupart des assemblages chargés de relier entre elles les diverses parties de l'ouvrage.
Si d'un balcon cintré nous passons à une rampe d'escalier, des difficultés nouvelles ne manquent pas de surgir. Non seulement il deviendra indispensable que notre bâti et les panneaux dont il est garni se contournent et s'infléchissent pour suivre l'évolution décrite par le limon de cet escalier, mais les lignes verticales et horizontales qui limitent nos bâtis et qui jusque-là s'étaient coupées perpendiculairement vont se transformer en parallélogrammes
allongés, presque en losanges. Tous les contours qu'ils renferment, suivant le même mouvement, vont prendre une forme déclive; en sorte qu'aucun des fragments dont ils sont composés ne s'assemblera plus carrément avec la partie voisine, et que tenons, goupilles, liens, colliers, en un mot toutes les pièces d'ajustement, devront réunir les fers en contact suivant un plan incliné.
Dans la pratique, le serrurier expérimenté atténue, par d'ingénieux artifices de fabrication, les difficultés que présentent ces assemblages insolites; mais en dépit de ces at-
Fig. 68. — Panneau de rampe exécuté par Lamour.
ténuations, la construction d'une rampe d'escalier —.-quelque peu artistique — n'en est pas moins regardée par les gens du métier comme un des ouvrages les plus malaisés et les plus ingrats : malaisés à cause des nombreuses complications qu'entraîne — qu'on nous permette cette expression — le nivellement de ces beaux travaux ; ingrats parce que peu de personnes se rendent compte des multiples problèmes résolus, et songent, en montant ou en descendant, à contempler ces curieux ouvrages avec l'intérêt qu'ils méritent. C'est pourquoi nous croyons indispensable de donner ici quelques indications sur la manière dont le travail des rampes d'escalier est conduit, et sur la façon dont on les met en place.
La première obligation qui incombe au serrurier chargé
de construire une rampe, c'est de faire suivre très exactement à cette rampe les contours que le charpentier ou le maçon ont donnés à leur limon. Pour cela il commence par relever ce contour avec une bande de fer en lame parée, mince et convenablement recuite. Mais comme il ne pourrait pas relever sur une seule et même bande tout le développement d'un escalier comprenant plusieurs étages, il divise cette bande en un certain nombre de morceaux, à3^ant soin, pour la facilité du travail, d'opérer toujours ses sections dans la partie droite et à l'approche des quartiers tournants. Cette première opération s'exécute sans trop d'embarras quand le limon est bien construit, c'est-à-dire lorsque sa face supérieure n'incline ni du côté des marches ni en dehors. Il n'en est pas de même lorsque le limon est mal conformé. Il est indispensable, en effet, que la bande de fer posée par le serrurier porte bien d'aplomb, sans quoi il ne serait pas possible de monter la rampe. Quand cet aplomb fait défaut, c'est au serrurier qu'incombe le soin de réparer les fautes que le charpentier ou le maçon ont commises.
Dès que sa bande est façonnée convenablement, notre serrurier en marque les divers fragments avec des repères ou des points de rencontre, de manière à pouvoir les ajuster de nouveau avec toute l'exactitude désirable. Retourné à son atelier, il se sert de ces guides pour former son sommier inférieur, s'appliquant à faire suivre exactement à ce sommier toutes les courbes décrites par la lame. Puis, comme le sommier d'en haut doit à son tour accompagner celui d'en bas dans ses révolutions et lui rester parallèle en toutes ses parties , il se sert de ce dernier comme de patron, et cette première partie de son travail est achevée quand les deux barres coïncident sur toute leur étendue.
Une fois les sommiers établis, il s'agit de garnir l'espace qui les sépare. Si la rampe est simple et doit être formée
de barreaux plus ou moins espacés, d'arcades ou même de balustres, en un mot de parties montantes fragmentées et se succédant de distance en distance , la solution du problème est, elle aussi, relativement simple. On assemble ces divers motifs à tenon et mortaise avec les deux sommiers, en s'arrangeant toutefois de façon que ces tenons à la partie inférieure traversent de distance en distance le sommier inférieur, et pénètrent dans le limon à une profondeur suffisante pour assurer la solidité de la rampe et la rendre inébranlable. La seule difficulté sérieuse qu'on rencontre consiste à imprimer aux arcades et aux balustres une forme déclive, dont l'inclinaison se modèle sur celle des sommiers, qui eux-mêmes sont obligés de se conformer à la raideur plus ou moins accentuée des volées.
Lorsque les deux sommiers sont reliés l'un à l'autre par un ornement courant en forme de volute ou de rinceau, de poste, etc. , orné plus bu moins richement, comme cela arrive dans certains escaliers magnifiques, — celui de Chantilly notamment, — ou par des cercles entrelacés se coupant à moitié fer, comme dans l'escalier de Gompiègne, par exemple, le problème est déjà beaucoup plus ardu, car il s'agit de conduire ces volutes, ces cercles, ces postes, ces rinceaux, de façon à leur faire gravir la montée du limon et à les faire ressauter au palier, suivant un plan horizontal, sans que l'équilibre du dessin général soit compromis et sa beauté atténuée. Aussi ces sortes de rampes ne sont-elles demandées qu'aux véritables artistes du fer. Leur montage, toutefois, demeure assez simple, puisqu'il suffit que les enroulements à leur point de contact avec les sommiers s'assemblent solidement à tenon et mortaise, pour que l'aplomb et la résistance de la rampe ne laissent rien à désirer. Mais dès qu'on sort de ces ouvrages continus, pour aborder les rampes divisées en panneaux successifs, rampes qui sont, du reste, d'un emploi beaucoup plus général, le
problème se complique singulièrement, du moins au point de vue des assemblages. *
Nous avons expliqué plus haut que tout panneau de ser-
Fig. 70. — Rampe de la chaire de Saint-Roch, exécutée par Doré et Gallien.
rurerie se trouve enveloppé d'un bâti et que ce bâti est formé de montants et traverses assemblés à tenons et mortaises. Les deux sommiers que nous avons façonnés suivant la courbure de notre limon nous fournissent nos traverses. Nous obtiendrons nos montants en disposant de distance
en distance des barreaux qui, partant du limon, vont s'assembler dans notre sommier supérieur. La longueur de ce dernier peut être aussi considérable qu'on le désire, et à la rigueur même il pourrait du haut en bas ne se composer que d'une seule pièce de fer. Le sommier inférieur, au contraire, est forcément divisé en un nombre défini de morceaux qui correspondent comme dimensions à l'écartement des montants, et par conséquent à la dimension des panneaux, et chacun de ces morceaux se termine par deux mortaises, qui viennent embrasser les tenons greffés sur nos barres verticales.
Une fois les deux sommiers et les barreaux convenablement préparés , on les présente en place pour s'assurer que le bâti s'ajuste bien au limon, car l'équilibre, la solidité et le bon aspect de la rampe dépendent beaucoup de la bonne exécution du bâti. Quand le serrurier a constaté que le sommier inférieur suit exactement les contours du limon, quand il s'est assuré, à l'aide du fil à plomb, que les montants sont d'une verticalité absolue et que le sommier supérieur est bien parallèle à celui d'en bas, une partie considérable de l'ouvrage se trouve accomplie. La charpente existe, en effet, et il ne reste plus qu'à procéder à, un travail de remplissage.
Ce travail, qui a lieu à l'atelier, ne laisse pas que d'être — on le comprend — extrêmement délicat. Toute rampe d'une certaine importance doit, en effet, présenter ces deux conditions primordiales de la beauté en matière décorative, qui sont la Variété et l'Unité^. L'unité en ces sortes d'ouvrages résulte généralement d'un dessin unique, dont les combinaisons plus ou moins riches doivent se répéter dans les panneaux successifs qui composent la rampe. La variété naît de l'heureuse adaptation de ce dessin aux nécessités de la construction, qui oblige les panneaux à être tour à