‹ La serrurerieChapitre 15 sur 38 · DES ORNEMENTS EN TOLE REPOUSSÉE ET DU RELEVAGE · texte numérisé non relu

DES ORNEMENTS EN TOLE REPOUSSÉE ET DU RELEVAGE

Lorsqu'on envisage d'une part l'étonnante rudesse du métal que le serrurier met en œuvre, le cadre étroit et strictement limité dans lequel il est tenu de se maintenir, l'obligation qu'on lui impose de répondre à un besoin précis, et de se conformer à un programme dont les points principaux ont été souvent arrêtés par des personnes étrangères à sa profession, enfin la nécessité où il se trouve de subordonner partout et toujours les qualités plastiques de ses œuvres à la solidité; quand, d'autre part, on considère les résultats surprenants qu'il obtient avec des moyens limités, la façon dont il assouplit le métal rebelle sans lui ôter aucune de ses qualités de résistance, et le cachet d'élégance qu'il imprime à des ouvrages de pure défense, on ne peut s'empêcher de concevoir pour son art et pour ceux qui l'exercent une très sincère estime et une réelle admiration.

Mais ce qui semble encore plus merveilleux, c'est que, n'ayant ordinairement à leur disposition que des barres de deux formes, carrées ou méplates, n'employant, en général, dans un même ouvrage que des fers de deux grosseurs, ces vigoureux artistes parviennent à varier à l'infini leurs motifs de décoration et à créer, avec ce matériel si restreint, un nombre incalculable de modèles différents, tous ingénieux, la plupart bien raisonnes, remarquablement pratiques, et le plus souvent élégants, gracieux et d'une distinction rare.

Sur vingt mille appuis de fenêtres, grilles de balcons, balustrades, etc., exécutés entre 1680 et 1775, c'est-à-dire en moins d'un siècle, et qui ornent encore les anciennes maisons de Paris, on n'en trouverait pas vingt, pas dix

m LA SERRURERIE

l^eut-être qui soient, comme dessin, absolument pareils Même dans les maisons de rapport, ils varient d'étage à étage, et quelquefois d'une fenêtre à l'autre, comme si le serrurier, obligé cependant de travailler au plus bas prix, éprouvait une sorte de dégoût à se répéter, et comme si les recommencements répugnaient à son imagination infatigable. Sur deux cents rampes d'escalier datant du même temps, et dont il nous a été permis de relever les ingéaieuses combinaisons, nous n'en avons pas trouvé deux qui fussent identiquement semblables.

De pareilles constatations amènent forcément l'observaîeur à rechercher d'où peut provenir une si remarquable fécondité, et il s'aperçoit bien vite qu'elle résulte de trois «auses principales.

En premier lieu, tout le travail de la serrurerie se façonnant à la main, morceau par morceau, c'est-à-dire progressivement, l'artiste, par cela seul, est conduit à raisonner chaque partie de son ouvrage , à s'occuper d ^ ses rapports avec l'ensemble, qu'il ne doit jamais perdre de vue, à méditer, à réfléchir, et par suite à faire continuellement acte de créateur. Aucune des opérations auxquelles il se livre n'est, en effet, purement mécanique Pendant qu'il tourne et retourne le fer dans la forge, le bat sur l'enclume, rapplique sur son modèle et rectifie son contour, son esprit en éveil entrevoit des améliorations à réaliser et imagine forcément des combinaisons nouvelles, qui lui seront d'un grand secours quand il devra établir un modèle nouveau.

En second lieu, il se trouve presque toujours enfermé dans un programme déterminé d'avance, étroit, irréductible. L'architecte qui réclame son concours lui fixe des limites strictes qu'il lui est interdit de franchir, et qui, d'une construction à l'autre et parfois dans la même construction, varient sensiblement et l'obligent à chercher pour des problèmes analogues une foule de solutions variées Cette nécessité bannit de son esprit l'indolence et la pa-

resse. Sachant qu'il ne sera jamais appelé à refaire deux fois exactement le même travail, il ne cherche point à se pourvoir de formules toutes faites lui permettant de se répéter à l'infini. Et de la sorte, comme nous l'expliquons autre part*, les exigences du programme dans lequel il est enfermé avivent sa verve créatrice.

Enfin la troisième raison qu'on découvre à cette fécondité si particulière, c'est que dans les multiples combinaisons des éléments à la fois peu nombreux et si peu variés qui sont à sa disposition, le serrurier est obligé de tirer tout de son propre fonds, et de ne chercher son inspiration immédiate dans aucune création étrangère à son art. Il sait, en effet, que la nature ne fait rien qui ressemble à ses travaux et qu'aucune autre industrie humaine ne poursuit un but identique au sien et n'use de moyens pareils. Il est donc débarrassé par là même de tout ce bagage d'adaptations plus ou moins ingénieuses, qui détournent si souvent les autres arts de leur véritable chemin.

Cette nécessité de tout puiser en soi, si elle ajoute aux difficultés du travail, devient naturellement la source de la véritable originalité. Quand un art décoratif est amené à emprunter ses éléments au dehors, même à la Nature, par une pente en quelque sorte fatale il se trouve rapidement pourvu de types d'interprétation, qui ne tardent pas à prévaloir et deviennent aisément classiques. Une fois passés à l'état de formules, ces types s'imposent au dessinateur, entraînent d'inévitables répétitions, obligent à des redites constantes, et à la longue engendrent la monotonie N'obéissant à aucune de ces préoccupations, le serrurier d'art n'a point à redouter cet écueil. Il reste le maître de son invention, et si, parfois, voulant ajouter quelque charme à son ouvrage, il se permet de rapides incursions dans le domaine de l'imitation, là encore il conserve la plus fé-

1 Voir la Décoration^ prop. XGIX,

conde indépendance. Les fleurons, les coquilles, les palmes, les roses, les feuilles d'eau, les cornes d'abondance, les fruits, les feuillages et les fleurs, dont il enrichit ses plus belles grilles, pour varier leur aspect et leur enlever tout reste de maigreur, appartiennent si bien au domaine de la pure convention qu'il les désigne lui-même sous le nom générique de feuilles d'ornement. Et la part d'interprétation y est si grande , la copie est si librement exécutée , que l'artiste semble s'être plutôt proposé d'emprunter à l'objet inspirateur son nom que son apparence.

Mieux que personne, en efî'et, il sait combien il serait insensé de chercher à créer une illusion impossible. Il sent qu'il commettrait une insigne folie en essayant de restituer aux fleurs et aux fruits martelés sur l'enclume leur délicate épiderme et leur duvet velouté. Aussi façonne-t-il pour ces sortes d'ornements une flore à son usage, et, bien loin de singer une éphémère délicatesse, il conserve, au contraire, à ses ouvrages la rude empreinte que le marteau leur a donnée. Cette marque énergique, ce stigmate, si l'on peut dire ainsi, dénonçant l'origine de l'œuvre et l'efl^ort énorme qu'elle a exigé, augmentent sa robustesse apparente et lui assurent ce caractère de sincérité qui donne un charme si grand à toutes les productions artistiques. Ajoutons que, même en leur gardant ces qualités d'ampleur et de vaillance, le serrurier d'art évite de prodiguer ces agréables décorations. Il sait, en efî'et, qu'il ne faut user des ornements qu'avec sobriété, et il n'oublie jamais que , si le besoin engendre la forme, celle-ci, dans aucun cas, ne doit être subordonnée à la décoration.

Ces beaux ornements dont le serrurier d'art fait un si judicieux usage s'exécutent à froid. Ils se tirent de feuilles de tôle dont le fer doit être extrêmement doux. Celle de Suède est, dans ce genre, la plus réputée. L'ouvrier choisit sa feuille plus ou moins épaisse, suivant le relief qu'il se propose de donner à son travail, la prenant toutefois

aussi mince que possible, parce que plus elle est mince et mieux elle se travaille, et aussi moins elle est chère. Sur cette feuille il colle un papier qui porte son dessin développé; puis, suivant le contour du papier avec un ciseau à froid, il découpe sa tôle. Une fois la forme donnée, comme le papier ne résisterait pas aux chaudes successives que la feuille de tôle, lorsqu'elle est un peu épaisse, est appelée à

Fig. 74 et 75. — Feuillage d'ornement en tôle découpée, puis relevée et assemblée.

recevoir au cours du travail, on décalque les principales lignes du modèle à l'aide du tracoir, puis on commence à relever.

Cette opération du relevage se rapproche beaucoup de celle du repoussé que nous avons décrite dans notre volume sur I'Orfèvrerie*. Les principales différences qu'on y remarque, c'est que le releveur (on donne ce nom à l'artiste qui fait ces ornements de fer), au lieu d'attaquer son métal à l'envers, l'attaque directement à l'endroit, le frappant avec des marteaux de diverses formes, et Tappuyant sur un petit tas en acier auquel on donne le nom de tasseau, et qui est solidement pris dans les mâchoires d'un étau. Les tasseaux qu'on emploie le plus ordinairement mesu-

Page 1