DES FERMETURES INTÉRIEURES
Aux différentes manières de travailler le fer que nous venons de passer en revue, il faut en ajouter une dernière, qui n'est pas moins artistique. Nous voulons parler de la prise dans la masse, qui permet de confectionner ces précieux et coûteux ouvrages, que les serruriers dans leur langage imagé, disent « exécutés aux dépens du fer » . Mais cette dernière façon de façonner notre métal ne peut s'appliquer qu'à des pièces d'une étendue restreinte, et cette condition essentielle nous amène à nous occuper d'une nouvelle sorte de produits très différents des grands ouvrages qui nous ont retenus jusqu'à présent. Nous voulons parler des fermetures intérieures , des serrures , des verrous , des targettes, des boutons de porte, des clefs, etc., qui ont de tout temps fourni aux serruriers habiles le moyen de déployer leur goût et de montrer la variété de leurs talents.
« Il n'y a point de machines plus communes que les serrures, écrit Réaumur; mais il n'y en a point qui soient aussi peu connues par ceux qui les emploient. Il est rare qu'on sache en quoi consiste la bonté d'une serrure, le degré de sûreté qu'on s'en peut promettre. Les usages importants auxquels elles sont employées devraient, cependant, exciter la curiosité de les connaître, si la curiosité était toujours excitée raisonnablement. » Il n'est, en effet, dans la serrurerie d'appartement, aucune pièce dont la confection exige plus d'ingéniosité et d'adresse. Aussi, au temps des anciennes corporations, était-ce toujours l'exécution d'une serrure ou d'une clef que les Statuts imposaient à l'aspirant à la maîtrise; mais n'ayant ici à nous occuper de ces objets qu'au point de vue de leur décoration, nous ne dirons que
quelques mots de leur construction, nous bornant sur ce point aux explications indispensables.
On sait qu'une serrure consiste en une sorte de boîte toujours rectangulaire, parfois carrée, qui renferme un ou plusieurs verrous auxquels on donne le nom de pênes ^, qu'on fait mouvoir au moyen d'un bouton ou d'une clef et qui, allant s'engager dans une gâche, ont pour mission de réunir solidement deux surfaces juxtaposées. Ainsi, chacun de ces appareils se compose de trois parties distinctes : la serrure proprement dite, la gâche et la clef. La serrure avec son mécanisme peut être dissimulée dans l'épaisseur du vantail qu'elle ferme, et les premières qu'on ait faites semblent avoir été de ce modèle. Par la suite on fit des serrures posées extérieurement et formant saillie sur le nu de la porte. Ces serrures prirent le nom de serrures à bosse. Dans le principe, ]a bosse était faite d'un seul morceau de fer battu, découpé et façonné au marteau. Plus tard la bosse fut remplacée par une boîte rectangulaire, faite de pièces assemblées, dont le fond se nomme palâtre, les côtés cloi* sons, et le côté à travers lequel passent les pênes, tête ou têtière. Parfois le palâtre est indépendant de la boîte ; dans les serrures communes il forme une de ses parois. C'est sur le palâtre que sont montées les pièces principales du mécanisme, au moyen d'étoquiaux, d'arrêts et de vis. Les palâtres sont presque toujours en fer ; quelques-uns sont en cuivre. Autrefois, même chez les grands seigneurs, on en faisait en bois. Les Inventaires et Comptes duxiv® et du XV® siècle mentionnent des « serrures de fust ».
Les pênes, que le mécanisme met en mouvement, peuvent être de différentes sortes. On distingue les pênes à demi-
1. On a longtemps appelé cet organe^es/e, puis pèle, et cette prononciation était logique, puisque le mot est dérivé du \aXin pessulus. Mais au xvii* siècle Félibien ayant adopté l'orthographe pêne et cette façon d'écrire ayant été suivie au xviii^ siècle par Réaumur, elle a fini par prévaloir, quoique étant moins correcte.
tour, les pênes dormants, les gros pênes, les pênes fourchus, les pênes à verrou, etc. Sur les six faces que comporte une serrure, le palâtre en couvre cinq ; la sixième est fermée par une couverture ou par un foncet qui soutient le canon et une partie des garnitures. Indépendamment de ces pièces intérieures, le palâtre en porte extérieurement un certain nombre d'autres. Ce sont le cache-entrée, le
Fig. 78. — Serrure à palâtre ajouré, chef-d'œuvre de maîtrise, (xviiio siècle.)
faux fond auquel tient la broche, le bouton à coulisse, le bouton coudé, etc.
Les serrures les plus ordinairement employées sont, dans le bâtiment : 1° les serrures à vrille, qui font marcher un loquet; 2° les serrures à demi-tour, pour portes de placard •ou de cabinet; 3° les serrures à pêne dormant, noires ou blanchies; 4° les serrures à tour et demi, dont les pênes agissent au moyen d'un bouton de coulisse ; 5° les serrures à deux pênes etfoliot ; 6° les diverses sortes de serrures de sûreté, et 7° les serrures à pompe. Celles dont on se sert le plus généralement pour les meubles sont : 1° les serrures de tiroir à pêne dormant ou à tour et demi, dont les gorges peuvent être à galet ; 2° les serrures d'armoire à bro-
che ou à canon, à tour et demi, à un ou à plusieurs pênes ; 3° les serrures de coffres ou de malles, munies d'un morail Ion ; 4° celles de coffret, qui sont à obronnière.
Mais ce qui caractérise essentiellement la serrure, ce qui en rend l'usage particulièrement utile et même indispensable, ce sont les pièces appelées communément les gardes, et comprises dans la serrurerie sous le nom plus général
de garnitures. Ce sont elles qui empêchent les clefs privées de certaines entailles de faire mouvoir le mécanisme intérieur. Ces gardes, qui sont de cinq sortes principales, se trouvent, comme le reste du mécanisme, cachées aux regards, et n'exercent aucune influence sur la construction extérieure des serrures. Nous n'aurions donc point à en parler si par contre-coup elles n'influaient sur la figure de la clef.
Toute clef se compose de quatre parties : d'une tige plus ou moins longue, ô-'unanneau soutenu par une Fig. 79. - Clef à panneton houcle OU embase, et d'un panneton.
taillé en peigne. . , , i • ^ r^
La tige est généralement simple. Cependant on en a fait autrefois qui étaient cannelées et même rudentées. La tige est le plus souvent percée d'un trou sphérique. Dans les serrures anciennes on trouve certaines clefs dont la forure est découpée en trèfle, en pique ou lobée. Inutile de dire que ces clefs sont particulièrement soignées. Lorsque la serrure est bénarde, la tige de la clef demeure pleine et son extrémité est façonnée en bouton ; d'où son nom de clef à bout. Le panneton est presque toujours plat et coupé carrément; celle de ses extrémités qui est parallèle à la tige et qu'on tient ordinairement un peu plus épaisse que le reste se nomme museau. Au siècle dernier on
a confectionné des pannetons qui, courbés deux fois sur leur longueur, prirent le nom àe panneton en S, parce qu'ils présentaient la figure de cette lettre. On en a fait également qui étaient découpés en lettres ou en chiffres arabes, en 2, en 3 et en Z. Parmi les clefs du xv® et du xvi® siècle, on
Fig. 80 à 82. — Clefs des xvii« et xviii» siècles. (Musée de Cluny.)
trouve parfois des pannetons dont le museau est taillé en peigne. Ces spécimens précieux montrent qu'à cette époque la serrurerie ne reculait devant aucune complication. Aujourd'hui on a renoncé à ces formes jugées trop fantaisistes ou trop coûteuses. On a conservé, toutefois, dans les serrures ordinaires, les principales entailles répondant aux gardes les plus usitées. Ces entailles sont de cinq sortes, qui portent les noms de rouets, de bouterolles, de râteaux, de planches, de pertuis.
Mais quelles que soient les complications qu'on croie devoir donner à la tige et au panneton, comme ces membres de la clef sont naturellement appelés à disparaître dans le
corps même de la serrure, c'est sur les parties destinées à demeurer toujours visibles, c'est-à-dire sur la boucle ou embase et surtout sur l'anneau, que se concentre l'ingéniosité décorative de l'artiste. Sous ce rapport, beaucoup de clefs anciennes constituent de véritables petits chefs-d'œuvre d'élégance et de délicatesse d'exécution. Au xvm® siècle, la main-d'oeuvre étant devenue beaucoup plus coûteuse, on substitua au fer pris dans la masse des anneaux en bronze fondu, ciselé et doré. Ces ouvrages, que Domenico Gucci* avait commencé de mettre à la mode au siècle précédent, portèrent un coup fatal à la belle serrurerie intérieure. Jusquelà on avait découpé dans la tôle, gravé et repoussé avec soin les entrées, c'est-à-dire les ornements en métal rapportés sur la porte autour du trou qui livre passage à la clef, et l'on peut voir, parles dessins de PasquierdeFocamberge et de Mathurin Jousse, quel parti les serruriers savaient tirer de cette nécessité de construction pour la décoration des portes. On relevait, repoussait et ciselait également dans la tôle, les verrous, plaques de serrure, targettes, etc., et les magnifiques échantillons provenant d'Anet, d'Ecouen, de Fontainebleau, montrent quel style les serruriers d'alors savaient imprimer à ces beaux ouvrages. Désormais les entrées furent fondues et ciselées en bronze. Il en alla de même pour les palâtres,pour les grands verrous de porte, pour les targettes et les petits verrous, pour les poignées d'espagnolettes, etc. Et bien qu'au xvii^ et au xv!!!*^ siècle on ait fabriqué dans ce genre des œuvres absolument admirables, — les fermetures de la chapelle de Versailles sont là pour le prouver, — peu à peu les serruriers se désintéressèrent de ces ouvrages exécutés dans un métal qui leur était moins familier que le fer, et dont leurs anciens Statuts leur interdisaient même la mise en œuvre. Aussi la confection de toutes ces fermetures élégantes et précieuses
1 Voir Comptes des Bastimens, col. 126, 181, 242, 243, etc.
passa-t-elle dans les mains des fondeurs, pour tomber plus tard dans le domaine de la quincaillerie.
Il en fut de même pour tous ces beaux morceaux de ferronnerie, parure des anciennes cheminées et qui, jusqu'au xvii^ siècle, étaient demeurés de la compétence du serrurier Tant que dura cette promiscuité dans laquelle se plaisaient nos ancêtres du Moyen Age et de la Renaissance, tant que la ,-i*iue servit de salon de compagnie, de salle à manger*,
Fig. 83. — Plaque de serrure en tôle repoussée, provenant du château d'Écouen.
(xvr siècle.)
on dépensa un art charmant dans la confection des crémaillères, des grils et de ces énormes landiers, munis à leur partie supérieure de chaufferettes, ornement obligatoire de ces foyers primitifs. Plus tard, quand un classement plus rationnel s'opéra dans la destination des pièces, les landiers, les tenailles destinées à manier les lourdes bûches, les pelles ainsi que les pincettes fournirent au serrurier de nombreuses occasions d'exercer sa verve créatrice. Puis,
1. Voir ce que dit à ce sujet A. Maret dans son Mémoire par lequel on cherche à déterminer quelle influence les mœurs des François ont sur leur santé, couronné en 1762 par l'Académie d'Amiens.
avec la réduction des cheminées, les landiers disparurent pour faire place aux chenets. Ceux-ci, d'abord entièrement en fer, se terminèrent bientôt par des vases, des flammes, des boules de cuivre fondu ou tourné, souvent ciselé, parfois doré, et même par des ornements d'argent; les boutons et les poignées des pelles et des pincettes subirent le même
Fig. 84. — Rouet en fer forgé. (xvi« siècle.)
sort, et partout le fer, superbe, il est vrai, d'énergie et de rudesse, mais froid à l'épiderme et dur au toucher, fît place à des métaux plus souples, plus confortables, si Ton peut dire ainsi, et qui s'harmonisaient mieux, il faut le reconnaître, avec les exigences d'une vie devenue progressivement plus douillette et plus intime.
C'est seulement depuis quarante ans que le goût des petits ouvrages du fer a repris chez nous une certaine importance. La fièvre d'archaïsme et de restitutions qui a commencé de sévir à cette époque les a remis à la mode.
Malheureusement l'augmentation considérable du prix de la main-d'œuvre rend de nos jours à peu près impossible la confection de tous ces objets d'un usage jadis courant, et dont les maisons de nos pères étaient si amplement garnies. Les pièces qui autrefois étaient d'un service continuel ont acquis par leur prix et leur rareté l'importance de véritables objets d'art. Mais de ce qu'on n'exécute plus de ces pelles, de ces pincettes, de ces verrous, de ces targettes en fer d'une façon normale et journalière, de ce qu'il serait bien difficile aujourd'hui de faire prendre et tailler dans la masse une de ces admirables serrures de coffre, qui furent si abondantes au xiv^ et au xv® siècle, il n'en résulte pas que les procédés employés pour obtenir de pareils morceaux doivent être passés sous silence, et c'est pourquoi nous consacrons un dernier chapitre à ces façons éminemment artistiques et beaucoup trop négligées.
Fig. 85. — Balance en fer forgé et ciselé. (xviii« siècle.)