LA PRISE DANS LA MASSE
Dans notre traité de I'Orfèvrerie (pages 15 et suivantes) nous avons eu occasion de parler de la façon dont les ciseleurs prennent l'argent dans la masse. Les procédés employés pour le fer ne s'éloignent pas essentiellement de ceux que nous avons décrits. Le genre de travail, dans les deux cas, est à peu près le même, et les quelques différences qu'on y constate, proviennent exclusivement des qualités distinctives des métaux mis en œuvre. Le fer, étant moins ductile et infiniment plus dur que l'argent, réclame à la fois plus de précautions et de force. En outre, quoi que le serrurier, aussi bien que l'orfèvre, ne prenne guère dans la masse que les objets de taille relativement réduite, comme les ouvrages du fer sont généralement beaucoup plus considérables que ceux façonnés en métal précieux, il en résulte que les pièces exécutées par le serrurier sont par là même de dimensions plus importantes. Aussi, tandis que l'orfèvre se borne à tailler des pommeaux, des cachets et autres menus objets de toilette ou d'étagère, le serrurier prend dans la masse les clefs, les rosaces, les anneaux et jusqu'aux heurtoirs et marteaux de porte, d'un poids et d'un volume souvent fort élevés.
Pour exécuter ces différents ouvrages, on choisit un morceau de fer le plus doux et le plus corroyé qu'il soit possible. On le forge d'épaisseur, en se rapprochant du contour qu'on veut donner à l'objet. On améliore ce contour à la lime ; puis, ayant collé sur la masse un papier qui porte le décalque du dessin d'ensemble, on perce à l'aide du foret une quantité de trous dans toutes les parties appelées à disparaître ; et, faisant tomber avec le ciseau et le burin le métal qui demeure entre ces trous, on perfectionne les
ajours avec des limes différentes de formes et de grosseur qui mettent la pièce dans ses profils.
Ceci fait, le travail du sculpteur commence. A l'aide de ciseaux plus ou moins gros, mais très durement trempés, de gouges, de grains d'orge, de burins, en un mot d'outils très tranchants et faits d'excellent acier, celui-ci taille, coupe, incise et creuse le métal. Conduisant son outil de
Fig. 86 à 88. — Clef prise dans la masse. — La masse forgée. — La pièce détourée et mise dans ses profils. — La pièce achevée.
la main gauche et le frappant avec un léger marteau tenu de la main droite, il détache en copeaux les parties qui doivent tomber, et usant au cours de son travail de forets de tailles variées pour fouiller les creux, et de limes qui changent de dimensions et d'aspect suivant les endroits qu'il s'agit de reprendre, il achève de donner à la pièce sa forme définitive. Puis, quand celle-ci est acquise, il termine en gratifiant les surfaces du fini et du précieux qu'elles comportent, avec une série de poinçons, de ciselets, de ma toirs et autres outils non tranchants. Enfin, avec des baguettes de bois appointé, trempées dans l'huile et ensuite dans l'émeri, il polit les parties qui doivent être brillantes.
Nous avons dit, dans notre précédent chapitre, que ce procédé essentiellement artistique était assez peu employé aujourd'hui. Nous avons expliqué que jadis il n'en allait pas de même. Les nombreux ouvrages que l'on rencontre dans les collections publiques et privées, les admirables
serrures de coffres du XIV® et du XV® siècle, qui présentent parfois à nos regards toute une suite de saints personnages finement sculptés en rondebosse, montés sur de petites consoles et abrités sous des dais minuscules, montrent assez quel parti nos ancêtres savaient tirer de ce procédé éminemment artistique.
Chacun de ces petits personnages emblématiques, leurs dais , leurs supports et souvent les colon-
Fig. 89. - Serrure de coffre, avec figures ncttCS, IcS pilaStrCS, IcS et ornements prié dans la masse. ^
arcatures qui les encadrent, ont été pris, en effet, dans la masse, taillés, sculptés, ciselés séparément, et réunis ensuite au corps de la pièce à l'aide de rivets, de goujons, de goupilles. Il en est de même pour les moraillons de ces serrures si finement historiées, pour les boutons de verrous représentant parfois des têtes, des bustes, des armoiries, et, nous l'avons dit, pour les pièces plus importantes, telles qu'anneaux et marteaux de porte, etc.
Ces derniers, en effet, durant tout le Moyen Age, furent agrémentés de petits personnages analogues à ceux que nous venons de décrire, ou encore d'animaux symboliques,
de monstres, de dragons, de lions, d'ours ajustés au battant du heurtoir, avec d'autant plus de soin qu'étant appelés à subir journellement des chocs violents, il leur fallait offrir une résistance toute particulière. Plus tard, quand l'Olympe eut, dans les préoccupations de la haute société , remplacé le paradis si cher à tout le Moyen Age, les sirènes décevantes et les satyres prirent la place des monstres héraldiques et des saints. Puis, avec le temps, l'utile et le commode se substituant à l'agréable, les marteaux de porte se bornèrent à présenter des boucles plus ou moins ornées et enrichies à leur centre d'une boule facile à saisir. Mais on continua à fabriquer ces sortes d'objets aux dépens du fer jusqu'au moment où la main-d'œuvre, devenue de plus en plus coûteuse, força de recourir aux moyens expéditifs et aux procédés mécaniques. Alors on employa le tour à la fabrication de ces boucles. Puis on es-
Fig. 90. — Heurtoir pris dans la masse, exécuté par MM. Moreau frères.
saya de remplacer le fer pris dans la masse par le bronze fondu. Mais le cuivre, qui devait dans les fermetures intérieures se substituer progressivement au fer pris dans îa masse, resta moins employé pour les marteaux et les heur^ toirs. Facile à dénaturer, il a toujours eu le fâcheux privilège de tenter la cupidité des filous. Aussi, comme le
remarque Duhamel du Monceau*, ces ornements extérieurs présentant « l'inconvénient d'être exposés à être brisés et volés », on revint au fer, et l'on continua de façonner de ces belles boules, simples d'aspect, mais riches de contours et d'un dessin si plantureux, d'une exécution si large, si grasse, que, devenues des ornements après avoir été des objets utiles, elles continuent d'être en honneur bien que les sonnettes aient depuis longtemps remplacé les marteaux
Parmi les objets d'usage courant que les serruriers ont de tout temps pris dans la masse, il convient de citer encore les clefs. Un nombre considérable de clefs du Moyen Age et de la Renaissance nous ont été conservées qui sont de véritables bijoux. Elégance de forme, finesse d'exécution, délicatesse de ciselure, richesse de détails, complication parfois un peu exagérée des ornements, n'altérant en rien, toutefois, la grâce de l'ensemble, tout se trouve réuni en ces petits chefs-d'œuvre pour en faire des objets d'art d'un ordre très élevé. — Ghefs-d'^œuvre au surplus est le nom qui leur convient, car jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, la clef enlevée dans la masse, repercée, sculp tée au burin et à la gouge, reprise à la lime, achevée au oiselet, constitua par excellence une des pièces de maîtrise qu'on exigeait des compagnons serruriers. Et ce n'était que justice, car la clef demeura à toutes les époques l'emblème du bel art qui nous occupe, figurant en quelque sorte les armes parlantes de la corporation.
Cette habitude de demander aux futurs maîtres une clef exécutée aux dépens du fer amena les jurés de la Communauté, pour égaliser les chances des candidats, à adopter un type uniforme. Particularité curieuse, ce type, qui consistait en une tige sans anneau se terminant par une sorte de petite tour crénelée, apparut, en ses premiers spécimens, au cours du xiv^ siècle, et continua d'être imposé aux